UN MOT SUR KANT
Il faut n avoir aucune idée de la pensée en Europe, depuis trois cents ans, pour oser pailer de Kant sans respect. Mais peut-être faut- il seulement ne pas se respecter soi-même, mentir et se moquer du monde.
Trois grands hommes dominent la philosophie moderne : Descartes, le Père la Pensée ; Spinosa, le Fils la Substance ; et Kant, le Saint Esprit. Tout vient d'eux, et tout est en eux, plus ou moins. Ils sont dans le même rapport, ou à peu près, qu'entre eux Socrate, Platon et Aristote, Socrate étant Descartes et Kant étant Aristote.
Je ne puis voir ce qu il y a de si allemand dans l'étonnant critique de Kœnigsberg : même à le juger sur le style et la langue, il semble que la forme allemande le gêne et qu'elle ne lui soit pas tout à fait naturelle. Sa famille vient d'Ecosse et son esprit a presque toutes ses racines en France. Avec Descartes et David Hume, Rousseau et Montesquieu, on a tout le fond de Kant. Aujourd'hui, tout ce qui est allemand dans Kant est à peu près mort : à savoir la Critique de la Raison pro' tique et celle du Jugement. Ce qu'il tient de la France et des Ecossais est immortel : la Critique de la Raison pure est assurée de survivre à toute métaphysique. D'une rare duplicité dans la pensée et la conduite, religieux et
sournois, complaisant et haineux, superbe et docile, sans fidélité et sans franchise, envieux avec onction, brutal quand il se découvre, ennemi secret de Spinosa, capable d'un crime contre Pascal et de l'étoufïer sous les fleurs, Leibniz est le véritable -Allemand qui fait au génie français une guerre profonde et sourde. Sa politique le trahit. Et Voltaire ne s'y est pas trompé (1).
§ Descartes est tout raison, quoi que les bedeaux en disent. Il demande tout à la pensée, il en attend tout et en croit tout obtenir. Il ne distingue pas entre 1 esprit logique et l'autre, entre la science et la philosophie. Descartes est le rationaliste absolu. En quoi il est l'ennemi de Pascal ; et il est vrai que Descartes est le père de l'Encyclopédie bien plus que du Grand Siècle.
On passe par Kant pour aller de Descartes à Auguste Comte. Mais il y a Pascal entre Descartes et Kant. Le Discours de la Méthode ne mène nulle part, sinon à la Critique.
(1) Je n'accuse point Leibniz à la légère. Contre Spinosa, il est aussi fourbe qu on puisse 1 "être ; et pour dernier argument, il se fût bien accommodé du bras séculier, lequel a des corollaires infaillibles pour mettre fin à la controverse. Ayant étudié le Traité de Pascal : Sommation des puissances numériques, je me suis assuré que Leibniz en a profilé beaucoup plus qu'il ne semble dans ses recherches mathématiques, d ailleurs admirables. Et certes, les principes de l'analyse différentielle sont dans Pascal et dans la prodigieuse force de son Imagination géométrique. De là, peut-être, sa profonde différence de nature avec Descartes, qui est l'homme de l'algèbre et de l'analyse. Pascal n'oublie jamais les figures. Parmi les modernes, Pascal est géomètre à la façon d'Archimède et des Anciens,
UN MOT SUR K A N T La foi de Descartes est un coup de partie : son Dieu est le dieu de la machine. Il met fin à la pièce humaine ; mais il n'est ni dans les héros, ni même dans le théâtre ; et s'il est dans le poète, on en doute chaque fois qu'il oublie de le dire, et souvent quand il le dit. Pascal le sait, qui est si bon juge, dévoré de zèle pour la loi : « Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement : après cela, il n'a plus que faire de Dieu. Il se passe en tout cas partout et n'a que faire de Jésus-Chnst.
Pascal l'emporte sur tous les hommes de pensée, d autant que la poésie l'emporte sur la science. Mais pour s'en tenir aux seuls hommes qui pensent. Descartes de tous est le plus grand. Tout part de lui et tout y va ; tout est en lui : il suffit de l'y chercher. Socrate et Descartes, Kant et Aristote, pôles de la pensée ; et Spinosa entre les deux mondes, pour mettre l'antique et le moderne dans le même plan d'éternité.
Bien plus que Bacon, Descartes a fait de la philosophie la science des sciences. Dans la Méthode, il est facile de séparer la philosophie même, qui est une physique universelle, de la métaphysique, laquelle se susbtitue à la théologie. La philosophie de Descartes est un essai à la
mathématique universelle. Il est tout aisé et tout juste d'y voir aujourd'hui l'universelle mécanique des savants.
Opposer Kant à Descartes est du dernier ridicule. Le fond de Kant est cartésien. Kant porte les principes de Descartes à l'extrême limite. Toute la vision idéaliste de l'univers est contenue dans l'analyse du grand Français. C'est lui, le Père la Pensée, qui a donné le branle à l'interprétation du monde par l'esprit qui le pense. Et l'esprit qui pense crée son objet. Poincaré fait le même aveu, ou n'en est pas loin.
Que la pensée et 1 être se confondent, la logique de l'esprit l'exige. On peut maudire tant qu'on voudra cette confusion : on n'en peut pas sortir. On le sent bien, dès Malebranche. Les ennemis de Descartes, au XVll® siècle, nes'y sont pas laissé prendre. L'Oratoire a obtenu arrêt contre sa physique. Port-Royal s'en défie. Ils ont bien vu que Dieu est la dernière pièce du système, et la plus inutile. Pascal, qui s'y connaît un peu, je pense, le vise sans cesse : il discerne du premier coup que Descartes a fixé la philosophie pour toujours ; et parce qu'il ne peut pardonner à Descartes, il ne pardonne pas à la philosophie.
Peu importe si Descartes, l'homme privé, a foi en Dieu et s'il tâche à fonder sa foi sur des preuves logiques. Kant a ruiné ces preuves. On ne ruine l'acte de foi en personne : c'est le cœur qui le fait. Par l'acte de foi,
UN MOT SUR KANT Kant lui-même restitue à Dieu le Père tout ce qu'il lui ôte par la Critique. Bien plus : on a le sentiment que Descartes n'eût pas fondé sa morale sur le Dieu de sa foi. Kant l'a pu faire. Etrange originalité de Kant : après avoir été le témoin absolu de Descartes, il conclut comme Pascal.
Le rationaliste absolu, qu il croie ou non à la matière, c'est l'Allemand moderne, tant le savant physicien que le philosophe comme Fichte ou Hegel. Le matérialiste philosophe n'est qu'un rationaliste sans critique.
En critique, le doute n'est pas le commencement, mais la perfection, les moyens et la fin de toute sagesse.
Eu égard à Descartes, Kant me semble dans le rapport de saint Paul à l'Evangile.
La doctrine toute pure du monde moderne est dans Descartes et dans Spinosa, selon que le sujet ou l'objet ont le pas l'un sur l'autre. Le Père la Pensée n'a pas d'égal dans la science. Sa philosophie est celle de la science, pour peu qu on se donne la peine d en tirer tout ce qu'elle contient. Kant en a d'abord achevé la machine à détruire l'objet ; mais il n'a pas été si loin que Descartes. Et il ressuscite la réalité morale que la critique a détruite. Descartes eût plutôt conclu à la médecine. Descartes est si puissant en logique, il est si occupé de la seule raison, qu'il ne se soucie de rien au delà. Savoir est son tout. S'il est un autre ordre, il ne
REMARQUES paraît pas en avoir besoin. Il croît donc à la réalité du monde, tout en nous donnant les moyens de n'y croire pas. il est trop à ce qu'il découvre, pour explorer l'immense espace de sa découverte ; ou s'il en prévoit les conséquences, il ne s'en embarrasse point.
Y pensant plus à fond encore, je m'assure qu on ne détruit pas la théologie sans détruire 1 objet : le même coup fait les deux ruines. Pascal, lui, le sait.
§ On est Allemand à la proportion de Hegel qu'on a dans l'esprit. Goethe passe en vain pour le dieu des Aliemagnes : si Allemand qu il puisse être, il est encore celui qui l'est le moins. Ce grand esprit est humain par nature et par profession. Il l'est jusque dans ses faiblesses. Je le préfère égoïste à tant de saints fanatiques. L'intelligence en lui est multipliée par le don du poète : où est l'égoïste quand le poète fait largesse ? Quel puissant poète, enfin, n'aspire pas, qu'il le veuille ou non, à sortir de la tribu, de la cité, de la nation ? Prisons nécessaires peut-être, prisons chéries ou préférées, mais prisons.
Gœthe sent parfois en Allemand ; il pense en homme de tous les temps. Ce qui lui manque au regard de la Croix, il le tient en partie de l'Olympe. Beaucoup de Français pensent à la Hegel plus que Gœthe et sentent à l'allemande plus que lui. Les vrais Allemands ne doutent jamais : ils vivent dans l'absolu, comme ils disent, soit
UN MOT SUR KANT de la matière, soit de la raison. Après Goethe, Kant et Schopenhauer le sont le moins, Heine et Nietzsche. Tout ce qui est absolu répugne à Goethe comme une affectation, une hypocrisie ou une sottise.
Spinosa excepté, Goethe ne fait cas de personne autant que de Kant, entre les philosophes ; et il n'en fait aucun de ses disciples. Il n'a pas été dupe de l'école. Kant tient à ces hommes du XVIII® siècle qui tendaient sans effort à un esprit européen, comme Goethe lui-même. Chez les Allemands, la superbe allemande était alors tournée en confiance intellectuelle : ils confessaient la décadence politique de l'Allemagne ; ils ne s'en étonnaient pas, et ils en souffraient peu. Ils la vengent par la supériorité morale qu'ils se décernent : ils sont sûrs de l'avoir en philosophie, en poésie, en histoire, en musique, comme dans les mœurs et le sérieux de la vie. Cette bonne opinion est très sensible dans Herder, dans Schiller, dans Gluck et même dans Beethoven. Il ne fallait qu'un peu d'orgueil militaire pour arriver à l'impudence de Schlegel, à la haine brutale et fanatique de Fichte.
Qu'on s'y rende volontiers ou qu'on y résiste, la politique de Kant est celle de la Révolution et de la France. Ceux qui se moquent du droit se moquent de la Fiance et de Kant. La même religion unit dans le même temple
REMARQUES ceux qui vantent la guerre et la Prusse, Hegel et l'Etat- Major de Berlin. Si l'on oses'en prendre à Kant et à ses principes, l'on s'en prend à tout ce que défend la France dans la lutte présente. Le code des Alliés est mot pour mot dans Kant. Il est en dérision aux Allemands.
Dans son Essai sur la paix perpétuelle (1), Kant a dit en propres termes, voilà cent vingt ans :
Un Etat est une société d'hommes qui, seule, peut disposer d'elle-même (2).
Le droit international doit être fondé sur une fédération d'Etats libres (3).
La Raison, législatrice suprême, condamne absolument la guerre comme voie de droit (4).
Aux yeux de la raison, il n'y a qu'un seul moyen de tirer les Etats de cette situation violente où ils sont sans cesse menacés de la guerre : c'est de renoncer, comme font les particuliers, à la liberté anarchique des sauvages, pour se soumettre à la contrainte de lois plus générales et former ainsi une Cité des nations, — CIVITAS GENTIUM — qui croisse insensiblement jusqu'à embrasser enfin tous les peuples de la terre (5).
(1) Essai philosophique sur la paix perpétuelle. Kœnigsberg, 17%.
(2) Préliminaires, art. II.
(3) Articles défir,itijs. 111, 1.
(4) Articles définitifs. 111, 2.
(5) Articles définitifs, II, 3. Et combien d'autres textes, qui sont aujourd'hui la charte de l'Occident ; l'égalité devant la loi internationale de tous les Etats, grands
UN MOT SUR KANT Kant a le courage de rappeler la politique à la pudeur morale. Il se moque de Machiavel ; il montre la vanité de ses principes ; mieux, il en fait voir la banalité ridicule. Et il conclut : " La politique, en tant que pratique du droit, ne saurait donc être en contradiction avec la morale, en tant que théorie du même droit. » Là-dessus, les Machiavels à un sou et treize à la douzaine qui font les entendus dans les journaux peuvent bien rire, s'il leur plaît. Et pourquoi les gueux qui chantent dans les cours, voire à la cour d'Autriche, ne nraient-ils pas de Parsifal ? Je veux qu'ils en rient.
Qu on voie dans le projet de Kant une utopie, passe encore. Mais qu'on ose faire de ce grand esprit libre le type du Prussien et le philosophe de l'Etat allemand, il faut pousser loin l'imposture et, d'un seul mot, il faut mentir.
Je trouve la raison de ce mensonge dans le Premier des Articles, où Kant déclare : La constitution politique de chaque Etat doit être républicaine. Voilà encore un trait bien prussien, à ce qu'il semble. Et celui-ci, Kant attribuant les mœurs sauvages de la guerre à l'action des rois : Le souverain met sa gloire à pouvoir disposer à son gré,
ou petits ; l'inlerclictlon de toute conquête, troc ou achat d'Etat ; la condamnation des arméci permanentes et de tout abus de la violence dans la guerre même ; enfin le respect fondamental de la personne libre.
sans s'exposer beaucoup lui-même, de plusieurs milliers d'hommes, toujours prêts à se sacrifier pour un objet qui ne les concerne pas.
Il y a un prussien, qui plus est romain et catholique, prussien féodal, prussien de morale, prussien royal et absolu, prussien de la paix et de la guerre, qui pense en prussien contre la République, contre le droit humain, contre les esprits libres, dans les termes mêmes de Moltke et de l'Etat-Major allemand : c'est Joseph de Maistre. Kant est le contraire de Maistre. Kant a le pur esprit de la France au XVIII® siècle et de la Révolution. Joseph de Maistre est déjà mort jusqu'à la gorge : la hache est sur sa tête et sur la nuque épaisse de Berlin. L'esprit de Kant est toujours vivant.
POÈME
Faut-il tout perdre, ô pauvre femme que je suis ?
Ride à ride, faut-il voir la rose se flétrir
Sur la tige des jours arides.
Et se faner la fleur unique,
La fraîche rose de la jeunesse
Jusques en sa racine de désir ?
Mon cœur, faut-il tout perdre et se survivre ainsi ?
Amour, puisque tu n'as jamais pitié des femmes. Amour, puisque tu ne nous sauves pas.
Que veux-tu donc de nous, ô cruel qui tourmentes En chaque battement le cœur lourd des amantes. Et qui suis la pauvre âme pour la tuer pas à pas ?
Dis, quel espoir nous laisses-tu dans la tourmente ? Que fais-tu de la nef amoureuse en détresse ? Que reste-t-il de nos baisers à nos lèvres déçues ? Pour la pauvre âme ardente, altérée de caresses. N'est-il plus rien de vivant sous les cendres Que le feu dévorant quelle couve si tendre. Toutes les larmes redoutées.
Toutes les peines trop goûtées Celles que j'ignorais et celles que fai sues ?
Mon entretien avec le Pape — ■ Toile de fond — Atliéiuen
— Alsace, symbole de l'Occident — Keats et Baudelaire
— Dupes — Poème
Cahban et ses poux — Grandeur de Molière — Pour
être Vrai — Sous le Signe de Cléopâtre — Poème
Caliban — Qp'JS francigenum — Etalon — Grèce —
Œdipe au tombeau — Poème
Good Monsieur Melancholy — Droit — Messes — Aristophane — Poème
Cahban — Vouloir vivre — L'Italien Consort — Admirer — Progrès — Poème
ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTENAY- AUX -ROSES LE QUINZE MAI 1918
ANDRE SUARÈS