CHASTE & NON CHASTE
Stendhal appelle la cliasteté une verlu comique. Mot tout j)aïen, plein d'esprit, de sens et même de profondeur. La nature y est peinte : elle se moque bien de la chasteté ; ou plutôt elle la tourne à ses Ims, qui ne sont point chastes. A l'ordinaire de Stendhal, son mot en dit plus que Stendhal n'entend dire. Le frère de Julien Sorel, même quand il donne le plus à la nature, ne lui cède pas tout : il est païen sans cesser d'être l'homme de son temps, et l'héritier de vingt siècles d'émotion chrétienne. C'est par où Stendhal entrait si bien dans les passions de l'Italie guelfe et de la Renaissance. Il les inventait, au besoin.
En fait, tous ses plus chers héros raffinent sur la pudeur plus qu'ils n'y manquent. Ils se gardent à la volupté et à l'amour. Ils sont chastes dès qu'ils aiment. Or, ils ne vivent que pour aimer. A une condition près : ils sont chastes aussi réellement qu il sont voluptueux, et l'un ou l'autre selon les temps et qu'ils le veulent. La chasteté ne leur est pas un devoir ; mais une volupté de l'âme, garante de toutes les autres. Et de même, la volupté n'est pas le train ordinaire de l'amour,
REMARQUES mais celui du désir et la juste floraison où il aspire.
Placée dans les sens, la vertu morale est comique, parce qu'elle est un usage et que les hommes la portent comme les chevaux la bride ; mais les chevaux ne se passent pas la bride entre eux, tandis que les hommes se la mettent, en faisant les gros yeux. Une vertu comique est celle qu'on apprend à l'école, et qui vaut le fouet à qui bronche. Mais il n'y a rien de comique à se vaincre, et c'est proprement la vertu d'exiger beaucoup de soi. Je ne puis séparer la vertu de la virilité. Pour les femmes, la vertu est donc ce que les hommes attendent d'elles et qu'ils en exigent.
§ II. faut faire ce qui coûte le plus. Assurément, la chasteté d'un eunuque est comique ; et misérable, le jeûne d'un malheureux atteint d'ulcère à l'estomac. Il est beau d'être chaste parce qu'on veut l'être, et qu'on peut ne pas l'être quand on a décidé de ne l'être pas.
Rien ne compte plus que l'amour, dans la vie ; et rien ne doit moins entreprendre sur la pensée d'un homme. Si l'esprit est à l'abri, peu importe qu'on soit chaste ou non. Balzac estime que chaque nuit d amour lui coûte un livre : il fait donc bien de se vouer à l'insomnie féconde et de veiller à sa table plutôt qu'au lit.
Dans la volonté, l'homme est en armes. L'homme armé est le vrai, celui qui lutte pour la puissance. De
CHASTE ET NON CHASTE là, notre mépris pour la guerre. Quel manque d'imagination ont tous ceux qui la vantent ! Ils ne voient pas les mille occasions que l'homme a, chaque jour, d'être un guerrier. Il n'a pas besoin de tuer son voisin, ni de ruiner les moissons, ni de mettre le feu aux villes.
La volonté importe le plus dans l'homme. Et la volonté ne s'exerce que pour vaincre. Il y va toujours d'être puissant et de s'assurer la puissance. Il en est qui sont vainqueurs par la volupté, et d'autres par la chaste rigueur. Casanova n'a pas tort de vivre comme il vit : c'est un héros en son genre, et le quart d'Hercule. Même s'il se vante et s'il en fait dix fois moins qu'il ne dit, par ses travaux il est unique, à toute heure, de jour et de nuit, assis et couché, à demeure ou à cheval, au nord et au midi.
L'idée est plus belle que tout. Mais après quarante ans, sans doute.
La victoire sur soi-même est presque toujours un triomphe de la pensée sur la nature et de l'esprit sur la bête. Il faut vaincre en corps et en esprit ; mais à choisir, mieux vaut vaincre une fois en esprit que cent mille en bête brute. Toutefois, il est tel nigaud sans esprit et sans corps qui se prend pour un ange, et qui ne sait pas que qui fait l'ange —
Saint Gigi de Gonzague ne se lave jamais au-dessous
du menton, tant il esl pudique. Et tant il est chaste, il ne donne jamais un baiser à sa mère, et ne lève pas les yeux sur sa gorge, cramte de pécher. Voilà un joli poupon de chasteté : dans les langes, il a des idées sur sa nourrice. Ce petit polisson est sur les autels pour faire rire Donne et bénir les songes de la comtesse Almaviva.
La chair a tous les droits de la réalité sur nous, moins celui de nous asservir. Tous les esclaves sont charnels. Les habitudes de la chair trament inextricablement l'esclavage de l'homme. La chasteté n'est donc pas si ridicule. Elle est bien juste, pour peu qu'à l'idée de pureté rituelle on substitue l'idée d'une pureté choisie, volontaire et véritable. Au fond de la chasteté, on touche une force sans alliage. On châtie les sens, pour rendre à la force tarée sa pureté première. On purifie le métal noble de la même manière ; et l'or même doit être purgé de ce qui n'est pas lui. Il est des pays en France où l'on dit modeste pour mesuré. « Vous n'êtes pas modeste » a parfois le sens de : « Vous êtes sans mesure ; vous êtes outré dans vos opinions. » Il serait bon qu'on finît par dire d'un jeune homme : « Il est chaste » pour dire que sa force est intacte et qu'elle n'est altérée d'aucune impureté. Mais seulement en attendant qu'on pût en dire : « Il est amoureux. »
L'ascèse par remords, par contrition ou par faiblesse
CHASTE ET NON CHASTE et diminution triste de soi est une misère, et un autre esclavage où l'esclave change de honte, tout au plus. D'ailleurs, l'esclave n est pas ascétique ; il n'y a qu'à voir les affranchis. Il est des affranchis de toute sorte : la vermine née de Nietzsche n'est j^resque toute que d affranchis.
En tant que vertu, la chasteté est surtout une économie de la force. La chasteté ménage les puissances de l'amour ; elle amasse un trésor vierge qu'elle offre à la passion, le jour venu. Pour faire des amants passionnés, il faut des enfants chastes. Le beau jeune homme n'est vraiment chaste que i)our cesser de lêtre. La chasteté du jeune âge prépare des baisers plus heureux à de plus belles amours. La tendresse d'une amante a plus de beauté et plus d'ardeur aussi, quand la pudeur qui la défend le cède enfin à une plus vive volupté.
§ Rien n'a tant de prix que la puissance qu'on se donne par la force qu'on exerce. Dans la beauté ascétique, à la Michel-Ange, j'admire une des cimes de l'âme humaine. La passion de ce héros s'augmente de la contrainte qu'il s'impose et qui ne lui est point imjwsce d'ailleurs. Plus de tels hommes, Michel-Ange, Spinosa, Pascal, Beethoven, sont maîtres d'eux-mêmes, plus ils sont maîtres de tout. Ils tendent à la sainteté, puisqu'enfin le saint est le héros suprême. Il n'est pas d'action plus parfaite, plus continue et plus amou-
REMARQUES reuse que le service de Dieu. La loi est toujours de servir Dieu, que ce soit Jupiter, Apollon, Jésus, l'amour ou l'homme.
Le plus souvent, une passion qui ne se possède pas se disperse et s'épuise. La puissance de l'ascète l'emporte sur toute celle des conquérants. Les Grecs euxmêmes s'en doutent. Ils veulent que la pensée soit purifiée des sens, et Athéna, dans son temple, est la vierge des vierges. Les autres dieux la craignent : elle est leur conscience.
Au milieu de la chair innombrable et des appétits qui pullulent, le seul puissant des Indiens est l'ascète : il règne sur le roi des rois, et par l'amour. Il est si souverain qu'il se fait obéir de toute la nature. Le ciel l'envie. Il ne meurt pas, s'il veut vivre. Et il ressuscite les morts. Il vit, s'il veut, sans se nourrir : et comment n'en aurait-il pas la volonté ? Nous voulons être esprit : la chair qui est un essai à l'esprit, la chair le veut elle-même.
Il faut enfin comprendre que, né de toutes nos passions, et même les plus brutales, notre plus bel amour est une victoire sur elles. La lumière n'est pas le contraire, mais le plus haut degré de l'ardeur.
LA BELLE & LA BÊTE
Person^ Parthène
VÉGAL
François Talbot et Bangor.
Ils étaient quatre amis sans la moindre familiarité, pleins de respect les uns pour les autres, mais non sans ironie, artistes et poètes, tantôt dans le rêve, tantôt dans l'action. Point gais, mais capables d'une joie profonde, le plus sombre d'entre eux n'avait pas une nature moins lumineuse que les trois autres. Ils contemplent naturellement la vie, même en vivant. Ce qui les émeut le plus ne les trouble pas. Ils peuvent admirer un crime sans y mettre aucune indulgence ; à la peinture d'un monstre, au récit d'un forfait ils donnent la conclusion d'un rire léger et heureux. Ils sont sensibles à la bêtise des hommes plus qu'à leur méchanceté. Ils aiment l'intelligence plus que la vertu, et la beauté plus que l'intelligence. Il est vrai que la grande beauté est souverainement intelligente.
Libres comme on ne peut l'être qu'en France, et
REMARQUES maîtres de la vie par la pensée, jusque dans le feu des passions, comme on ne l'est qu'à Pans. Ils s'étaient réunis à la fin de l'après-midi, et ils goûtaient d'un œil que l'admiration exerce et qu'elle rend toujours plus sensible aux objets admirables la beauté sans pareille de la Seine et de ces rives, les plus humaines qui soient au monde, tandis que la journée de juin défaillait d'ardeur et qu'un divin sourire paraît la Ville et son visage de perle, sous le canon.
Bangor On dit que Pans est menacé.
VÉGAL
N'en doutez pas : il l'est.
Talbot
Les uns comptent cur saint Michel pour le défendre, les autres sur Geneviève.
VÉGAL
Les plus chauds, dès le premier jour de la guerre, annonçaient Pans en feu, les bonnes âmes, l'incendie et la submersion infernale de la Ville : l'Apocalypse enfin selon Notre-Dame de la Salette. Et non sans plaisir ils voyaient venir les temps prédits par Celle qui pleure.
LA BELLE ET LA BETE L essentiel pour les prophètes n'est pas de faire de bonnes prophéties, mais d'avoir bien prédit, il faut à présent que la Saiette s'en arrange avec saint Michel, qui doit tout sauver, ou saint Michel avec elle.
Talbot
En attendant, beaucoup de ceux qui sont sûrs de l'archange et qui portent au cou ses amulettes ont pris le parti de l'aller trouver.
Bangor
Au ciel ?
VÉGAL Non, en Bretagne : on quitte le train à Pontorson.
Bangor L amour n'aime pas l'absence.
VÉGAL
Les dévots ne se quittent pas et les fanatiques se donnent toujours raison.
Talbot
Que Paris est beau dans la veille des armes ! Une saison passionnée comme la rose pare le sourire de la
Ville ; et les nuits lumineuses sont le répons en sourdine à l'antienne merveilleuse des jours.
Bangor
Paris sous la menace de Polyphème ? Paris, la fleur de pierre vive que la fleur du ciel caresse, serait mutilé et flétri ? La fée devrait sentir sur elle le souffle impur de l'ogre ?
ParthÈne
Il faut se faire à cette idée, pour la mieux repousser : elle est virile. La beauté est éternelle, mais la tige qui la porte est périssable. Et les plus beaux trésors sont les plus menacés.
Talbot
Les Barbares veulent prendre Pans
VÉGAL Non. Ils veulent le détruire.
ParthÈne
L'un et l'autre : prendre Paris et le ruiner, l'humilier et le détruire, c'est la loi du nouvel Islam.
Bangor
Ils y ont toujours pensé avec la même envie et la
LA BELLE ET LA BÈTE même rage que l'ami Caliban, quand il voit Miranda s'avançant, des roses pourpres à la main, trempées de rosée, et souriant sous les arbres.
Talbot
Ils sont toujours les mêmes, derrière leurs canons qui bombardent la lune comme dans leurs chars de guerre au temps de Marius, vêtus de peaux d'ours ou sous le masque de la chimie. La science en eux n'est qu'un moyen de la barbarie. Ils veulent être pour Pans ce qu'ils ont été pour Rome et pour Ravenne. Sommesnous pas à penser, ici, comme firent peut-être sur le Palatin, les patrices romains, quand les Ostrogoths, les Visigoths et toutes les sortes de Goths descendaient en hurlant le cours boueux du Tibre ? Toutefois, l'Empire était condamné, Rome ne se défendait plus. Aujourd'hui, c'est le monde qui se défend et le Barbare qu'il condamne.
Bangor Si du moins Paris n'était pas en danger !
Parthène
La grandeur et la beauté sont toujours en danger. L'esprit ne cesse pas de courir un risque mortel, tant qu'il y a des Barbares. Et même s'ils comprennent la
beauté, ils ne la sentent pas : ils n'éprouvent pas à quoi elle engage. Les Barbares sont ceux en qui l'ic'ée n'est pas sensible au cœur. Les Barbares sont charnels, tour à tour, et abstraits : les Allemands sont charnels même avec Dieu : ils le coiflent de leur casque.
VÉGAL
Les Allemands ont toujours calomnié Pans : c'est un trait de leur figure, une constante de leur génie. Ils l'ont haï, ils l'ont maudit. A portée de canon, ils le raillent : Ils l'ont souillé de toutes les manières, et de la pire: qui est leur bonne opinion. Avant la guerre, ils y hantaient, et Montmartre méritait son nom : la butte souffrait le martyre de leur obscène et nombreuse présence. Ils l'aimaient.
Bangor Quoi, ils l'ont aimé ? Détruire ce qu'on aime ? Aimer ce qu'on veut détruire ?
VÉGAL Rien n'est plus allemand. Mais avant de détruire l'objet d'un amour qui se refuse, ils le salissent. Les Barbares sont toujours ridicules.
Bangor Hélas, le plus grand danger pour le prince est d'être
I , A BELLE ET LA B E T E sensible au ridicule fie ce qu il méprise ; il s'endort un peu et ne se défend plus. Il faudrait ne jamais rire du Barbare, tant qu'on ne l'a pas vaincu.
Tai bot
D'ailleurs, les Allemands seraient fiers de détruire Pans, ne fût-ce que pour le décrire. Ils feraient cent mille doctes livres sur Pans détruit. Qu'importent donc les ruines ? Bien plus, ils s'offrent déjà, ils concourent à reconstruire Notre-Dame en fer et en béton. Quoi qu'on en dise, l'horreur de ces gens-là n'égale pas leur ridicule; et quoi qu'ils fassent, ils y sont enchaînés.
VÉGAL
Vous avez lu l'article à jamais illustre, où la belle âme de ce peuple s'étale avec tant de complaisance. Il a paru dans la Gazette du Rhin et de Westphalie. L'auteur est un savantissime savant, un docteur doctissime, qui sait tout, qui a tous les brevets de son pays et tous les grades possibles en art, en bon goût et en architecture : « Non, dit-il, si Paris disparaît, le monde n'en sera pas plus pauvre d'une pierre. Sainte-Marie de Trêves vaut dix fois plus que Notre-Dame et la Sainte-Chapelle. Rien à Pans ne mérite d'être éternel » (1).
(I) Gaficlle lit! Rhin et de IVesIphalie. 21 mai 1918, sous le litre : Perdrail-on quelque chose si Pii'is cenait à disparaître ?
REMARQUES Quel diable de laquais s'est jamais mieux vautré, culottes bas, dans un parterre de roses ? Voyez-le se rouler dans la prairie de Béatrice, faisant feu des quatre fers, ruant dans les pétales et comptant bien donner du sabot dans le visage de la merveilleuse Dame ? Ce valet sans chemise montre au naturel le cœur et l'esprit de sa Germanie : il parle pour tous les Allemands.
Talbot
Ils sont venus à Pans, en foule. Et même s'y plaisant, ils n'y ont jamais rien compris. Ils n'ont rien vu : cette race est aveugle.
Ils y passaient quinze jours ou un mois. Us y promenaient leurs gros rire et la bedaine qui en est le temple. Ils y oubliaient leurs molles compagnes. Ils y suaient, ils y bâfraient. Ils ignoraient toute la ville, moins deux ou trois quartiers à leur usage. Des bouges, un luxe banal, l'écume de 1 énorme cité, les repaires du plus grossier plaisir étaient la seule image qu'ils pussent emporter de Paris ; et ils ne tenaient pas à s'en faire une autre. Rentrés dans leurs garennes, ils confondaient pour jamais la Ville des villes avec le lupanar de leur rêve et l'espèce de foire à cent mille boutiques où ils avaient tricoté des pieds, et barytonné des fesses.
LA BELLE ET LA BETE
VÉGAL
Les hommes se font les opmions de leurs intérêts, et la plupart de leurs jugements naissent du ventre. Plus barbares ils sont, et plus ils pensent ventralement. Ils ne méprisent rien que pour se vanter eux-mêmes, et ils se louent dans tout ce qu'ils s'appliquent à calomnier. Avez-vous jamais vu un seul Allemand qui ne méprisât pas la France ? Ils le cachent plus ou moins : ce mépris est au fond : il est le principe de leur morale et de leur politique : en eux, il est un besoin.
Comment les Allemands, ces esclaves, pourraient-ils rendre justice à Pans ? Ils sont forcés de le haïr, s'ils veulent continuer de s'aimer eux-mêmes. Paris est leur honte éternelle. Tant que Paris est là, ils ne sont pas de l'Occident : ils sont d une autre espèce et ils se flattent en vain de la leur : le monde entier les compare à ce qu'ils outragent, les juge, les prend en pitié ou se moque d'eux. Paris n'a même pas besoin que l'univers prenne son parti : Paris regarde les Allemands, reconnaît en eux Berlin et les poursuit d une raillerie sans limite, d'un dédain et d'un doux rire infinis. Voici Blucher écumant : ce chien enragé est un prince en Prusse, ici un ivrogne hurleur qu'il faut mettre à la niche. Une seule petite fille de Paris qui sourit est plus femme que toutes leurs femelles. Une jeune amoureuse des faubourgs a plus
REMARQUES de grâce, plus d élégance, plus de vie fine et policée que toutes leurs reines il leur faut donc prendre Paris pour le détruire ; et il leur faut anéantir Paris pour être enfin des hommes La dignité de l'automate allemand est à ce prix.
Bangor
Cependant, que pensent-ils faire, ces Barbares, en nous gâtant la Ville ?
Talbot
La guerre. Ils font la guerre. Et ils vous montrent ce quelle est, lâchant ce monstre nu au milieu de vos fictions. La guerre est le signe de la bête dans l'homme. Elle est l'état de nature : la science le justifie ; elle l'arme et l'accroît. La chimie n a pas d'âme et n'en a que faire.
Bangor
Si seulement les hommes étaient poètes, ou s'ils aimaient assez la poésie ! Toute ruine leur ferait horreur ; toute passion leur serait sainte, pourvu que la force fût créatrice, que la volonté fût à l'œuvre et que la violence y fût asservie. Il faut que le feu brûle esclave dans la forge et qu'il n'y soit jamais le maître de l'incendie.
Pour l'homme il n'est bonheur qu'à créer seulement.
LA BELLE ET LA BETE
Parthène
La guerre est le retour de la bestialité première. Tant que la brutalité dure, la guerre doit durer dans l'homme. Tout ce qui vante la guerre vante la brute. L'art seul, qui est la plus haute morale, en pourra délivrer les hommes. Je ne dis pas que l'art ait une vertu d'exemple universelle, ni qu'il puisse servir de règle. Mais il doit être la règle de ceux qui mènent les autres hommes. S'il est la loi des maîtres, il le sera des multitudes, non pas à la lettre, mais planant sur elles et respiré comme un esprit.
Que chaque homme sorte assez de la nature pour devenir un individu. S'il ne le peut, qu'au moins il y tende. L'art est la morale de l'individu accompli. Celuilà ne vit que pour créer, et jamais pour détruire. Les religions se résignent à la guerre, parce qu'elles y voient le châtiment de l'homme dans l'état de péché, et la nature sans la grâce.
Il n'est pas de péché, sinon la brutalité. Et pour les esprits libres, la grâce est une volonté idéale.
VÉGAL
Tant que la violence règne, il est pourtant fatal et il est nécessaire que la force juste terrasse la violence. Et qu'est-ce que la force juste sinon une violence en-
core ? Le respect de la force est le principe de la vraie morale : parce qu'on ne perut rien fonder, non pas même l'idéal, que sur le réel. Tout ce qui est et qui peut être, tout ce qui a droit à être enfin est puissance.
S'il dépendait de moi seul et de lever le petit doigt pour anéantir Berlin, Essen, Munich, l'Etat-Major, dix millions d'Allemands et leurs princes, je donnerais l'ordre à l'instant et je ferais le signe : non pas même avec joie, mais avec une tranquillité souveraine.
Ils connaîtraient alors la guerre, la honte de la barbarie, et qu'elle est l'acte de la bête dans l'homme, ils apprendraient la mesure, dans un châtiment démesuré. Ils naîtraient à la conscience humaine par la douleur : il n'est pas d'autre moyen. Eux seuls nous ont appris à calculer de la sorte, sans tenir compte du cœur humain et au mépris de toute charité. Comme ils se sont mis avec orgueil dans les doctrines de la terreur et du fléau, ils en doivent tâter.
Talbot
Oui : toute charité à ceux qui hésitent et qui doutent. Mais la force et la violence à ceux qui ne croient qu à la violence et à la force.
VÉGAL Surtout, qu'on ne parle pas de représailles. Ce mot
LA BELLE El LA BETE n'a pas de sens, et il est sans dignité. Il fait penser à la vengeance. Il ne s'agit que de faire justice, et non de se venger.
Bangor
Qui |)ourLanl discernera le juste, juscju'à le diviser de l'injuste avec évidence ? Les Allemands se croient justes aussi : la justice pour eux consiste à dominer ; et seulement à partout imposer leur puissance, du seul droit qu'ils se sentent puissants. Vaincre est leur fait. Les empêcher de vaincre est le nôtre. Le droit est de fait, comme tout le reste dans la nature. La raison est un fait comme un autre. Le droit se fonde sur elle, parce qu'elle est une force, mais il peut se fonder sur une force contraire, si elle est plus puissante. Les .Allemands se moquent bien qu'on les traite de Barbares et qu'on leur reproche tous les crimes des Huns : ils bravent l'opinion, tant qu'ils s'estiment capables de vaincre : par ce que l'opinion suit la victoire ; et le soir du triomphe, elle épouse le vainqueur. Le plus fort est le plus juste : il fait l'histoire. Et l'histoire est écrite par le vainqueur. Voilà le monde. Les Romains, qui sont les Allemands du inonde antique, ont fini par être le peuple du droit. ! Là-dessus, prenez l'avis de Corinthe et de Carthage, de Cléopâtre et des Gaulois : mais c est au Tullianum qu'il vous faudra le prendre.
VÉGAL
Je pense comme vous, et que ce monde est livré aux jeux et aux conflits de la puissance. Et toujours à bons deniers comptants. C'est pourquoi je re puis soufïrir le vide des systèmes où la puissance est méconnue. Les rhéteurs de l'action sont les pires. Les criailleries des moralistes et l'encens qu'ils brûlent devant les idoles abstraites me dégoûtent. On ne fait pas la guerre avec des abstractions contre les canons lourds et cent millions d'hommes roidis par un terrible appétit.
11 est plus ridicule encore de s'indigner. Que la force seule parle à la force. L'indignation est une faiblesse, quand elle ne passe pas aux actes. La colère n est pas digne de la vraie puissance
Ici, il faut punir. Il ne faut pas menacer en vain. Il convient d'avertir les Allemands et que, toutes les armées des Alliés aidant, au jour de la victoire, on leur prendra pour les détruire autant de villes qu'ils en auront détruit en Occident ; que pour chacune même en France, en Belgique, en Italie, on leur en retiendra deux en Allemagne, une à ruiner de fond en comble, et l'autre qui devra payer toutes les ruines dont elle est l'otage. Enfin, rien n'empêche de les prévenir qu'on leur prendra trois villes pour chaque offense faite à un quartier de Paris.
LA BELLE ET LA BETE
Talbot Après quoi, il sera bon de vaincre, peut-être.
VÉGAL
Quelle que soil la faiblesse des Alliés dans toute leur politique, je suppose que s'ils n'étaient pas sûrs de vaincre, ils auraient déjà fait la paix.
Bangor
Vous pourtant, vous souriez, Parthène. Vous êtes notre prince, et le Prospéro des temps à venir, où les seuls prodiges de magie sont les arts du poète et les forces spirituelles. Je sais que vous faites accueil à toutes les passions, pour en nourrir la passion suprême de poésie. Je suis avec vous de tout mon cœur, et je pressens vos avis, même quand vous semblez refuser d'en avoir un, ou que vous tenez vos pensées loin des yeux et de tout débat, vierges gracieuses à l'écart dans un délicieux silence.
Au fond, le châtiment, la justice, la guerre même n ont pas grand sens pour vous ; et vous vous prêtez à y penser, bien plus que, s'y mêlant, votre esprit n y pense.
Parthène
Je ne puis en effet m'enfermer à demeure dans une illusion, qui est la plus vaine de toutes, étant !a plus nourrie de violence, la plus lourde et la plus chargée de laideur. Ma vie n'a de sens et de volonté que si je la consacre à quelque illusion plus belle.
Bangor
Ha ! je le savais, noble Parthène ! Rien ne m'invite plus au voyage que votre éternelle absence.
Parthène
Cher enfant, vous n'êtes pas moins absent chaque fois que vous chantez.
Bangor Vous, Parthène, votre vie est un chant.
Parthène
Il n'est nécessité que du chant. Il n'est présence que de l'amour dans la beauté.
Talbot Vous ne nous découragez pas.
LA BELLE ET LA BETE
Parthène Eh ! qui le voiidiail ? La beauté n'est pas facile.
Talbot Que d amour on peut mettre dans l'action !
VÉGAL
Il est vrai que Parthène se prête à nos passions, jjIus qu'il ne les partage.
Parthène
J ai toutes les miennes, qu'il me faut accorder pour atteindre à l'harmonie que je désire, et les y dédier.
Bangor
Que vous importe après tout, ô Parthène ? Vous n'êtes jamais ici. Vous ne tenez à rien ; et nui ne tient vraiment à vous. On vous aime et vous cherche pour SOI, non pour vous. Par la voix des bouffons graves qui parlent pour lui, le monde n'a eu pour vous qu'ignorance et calomnie. Comment ne pas entrer dans les raisons de votre silence ? Pourquoi vous feriez-vous ce mal de haïr la brute et de tendre votre âme à l'extermination du méchant ? C'est bien assez qu'il nous soit un spectacle. Pourquoi penser à ce qui nous répugne
REMARQUES et lui donner ainsi des gages ? Je ne suis pas encore assez poète.
Parthêne
Ne me tentez pas, cher Bangor. Il ne m'est que trop facile de soustraire le vrai de ma vie à tout ce qui l'entoure. Je m'en suis toujours défendu : j'y mets une patience héroïque. Partout où je puis être, je contemple ; et je veux contempler même l'objet de mon mépris. Ils ne m'ont pas connu : je suis dans la raison, naturellement, comme tout ce qui pense ; je me force à en sortir et je ne cède à la passion que le voulant. Mais comme celui que la vue du souverain bien détourne de tout le reste, j'ai découvert que l'art est le monde du cœur ; et m'y trouvant si propre, je ne veux pas me tenir à la chaîne dans l'autre, que j'espère délivrer aussi bien plus que je ne le déteste.
Cependant, ne me faites pas plus absent que je le suis.
I! s'agit aussi de nous, dans cette guerre, et chacun y est partie. J'en suis jusques au haut du cœur, depuis que l'ennemi a fait monter la Majesté de Reims sur le bûcher, qu'il veut tuer Notre-Dame à coups de canon et qu il se propose d'anéantir Paris. On participe à l'injustice en ne s'armant pas contre elle. Ici, quoi qu on en ait, il faut prendre parti. Et même malgré moi, je l'ai pris.
LA BELLE ET LA BETE
Pans est 1 œuvre d art unique, la Ville entre les siècles et la seule. Par le site, par les pierres bâties, par l'esprit et par les gens, par les femmes surtout, Paris est le chefd œuvre dans l'art de vivre, entre toutes les cités des hommes. L'œuvre d art est toujours unique. Mais cellelà, qui a demandé l'effort de tout le génie humain, est le temple de la vie. Nulle part, on ne se sent homme comme ici.
Ce qui détruit l'œuvre d'art vivante est mon personnel ennemi. J exècre tout ce qui la menace. Les peuples se jugent eux-mêmes dans 1 injure ou la louange qu'ils font de Paris. Le trait capital des Français est qu'ils sont tous, plus ou moins, de Pans. Il est leur gloire commune : de là, l'air de famille.
Telle est la beauté de Pans, cette Ville, qu'on ne peut la corrompre. On ne peut pas gâter Paris. La laideur y fait l'effet d'une faute ou d'une erreur qu'un peu de goût corrige. Les moins belles fabriques finissent par se fondre dans l'harmonie du ciel, des eaux et de toute la ville : don merveilleux de l'histoire, toute la bâtisse est en vie, du gros œuvre au plus mince détail.
Il y a dans Pans un air de visage, une onde et une clarté d'amour, une grâce de corps, voluptueuse et pensive, un charme spirituel qui emportent tout. Voyez : tous les objets sont ravis dans cette lumière intime. Elle se fait sentir plus qu'on ne l'exprime. Ainsi,
REMARQUES Pans s'annonce de fort loin par une sorte de petite fièvre et d'ivresse sentimentale qui anime l'esprit. Tous les Parisiens la connaissent, qui rentrent de voyage.
Talbot
Comme vous dites vrai, Parthène. Moi qui vis sur la mer, qui vas et viens par le monde, même au retour des Iles fortunées, si j'y mouillai jamais. Pans m'exalte l'âme : son approche donne à la vie une ardeur plus pénétrante, et presque cruelle, légère pourtant. La beauté de Paris est proprement un charme qui enivre les objets et les esprits de la même lumière. L'homme y est supérieur à lui-même : il y est multiplié par tous les hommes. L'intelligence s'y rend plus vaste et plus libre ; elle y dépouille la lourdeur. Et les objets y ont des ailes. Portée par l'esprit, la matière à Pans est légère. Les moindres monuments, ceux même qui ont d'abord blessé notre goût, y prennent un air élégant et noble ; ils finissent par entrer, comme une partie d instrument, dans l'harmonie : ainsi le Trocadéro qui, le soir, au couchant, semble virer de bord, avec ses deux grands mâts gréés de fumées et de nuages, nef du mirage, qui a mis le cap sur le ciel lilas. Ainsi le Sacré-Cœur et la Tour de trois cents mètres.
Végal
Seule, l'horrible Roue fait injure à la Ville telle a trop
LA BELLE ET LA BETE
l'an d'un joujou pour les dieux allemands, d'un instrument de supplice destiné à les distraire : car la poupée de cette race ne peut être que l'idole de Nuremberg, où les captifs sont mis à la torture.
Banoor
Ha ! laissons les Allemands à leur Allemagne ! Qu'ils menacent Pans, mais qu ils n'entrent pas en nous !
Le charme de Paris est une maeie de la grâce. La volupté, répandue partout, s'y fait esprit.
Paris juge de toute beauté : Hélène, qui l'aime, se donne à lui ; et les déesses, la pensée et la sagesse même, ne veulent pas d'autre témoin que ce berger royal, qui dispose du prix.
Ici, les femmes sont reines jusque dans les douces servitudes de la nature ; et toutes souveraines qu'elles sont, elles savent se soumettre, quand il faut, à la puissance qui les mène : elles régnent sur les hommes, mais leur sourient.
Comme tout l'univers repose sur l'amour, l'amour est l'âme de Paris. Il n'v est plus le seul appétit de la bête, ni même le plaisir sans choix. Il y est une volupté qui se passe elle-même, qui s'achève en esprit ou qui le cherche. Car toute grâce finit par être spirituelle.
De là, que l'immensité de Paris dans tous les sens
REMARQUES se règle sur une exquise et naturelle mesure. Rien n'y joue au colosse ; rien n'y grimace en géant. La Tour de trois cents mètres elle-même se met à l'échelle de la Ville par la place où elle s'élève : elle est le pilier de l'arc-en-ciel qui, tendu de l'Ouest, s'appuie sur le Sacré- Cœur à l'Orient.
Une autre magie de Pans lait que tout s'y ordonne. Chaque quartier est une nouvelle ville, et toutes les villes ensemble sont Pans. On ne peut rien concevoir de plus différent que Belleville et Saint-Sulpice, si ce n'est le quartier Saint-Paul et l'Arc de Triomphe. Mais l'unité sublime de Pans enveloppe toutes les différences ; et comme elle est faite de contrariétés ardentes, elle les assemble toutes dans une profonde et souveraine harmonie. L'histoire d'une passion et d une grandeur vingt fois séculaires fait la continuité de Pans : ce visage intelligent et passionné la mire.
C'est pourquoi, si humain et si français. Pans est un abrégé des lieux et un résumé des temps. Tout s'y trouve, et tout y est en France; mais la France ellemême n'y est qu'en fonction de l'homme et de la qualité humaine. Rien de ce qui est humain n'est étranger à Paris ; mais rien n'est tout à fait de Paris, s'il n'est humain en son essence.
La divine beauté de Notre-Dame est, je pense, qu'en cette puissante maison de Dieu, tout est à l'échelle de
LA BELLE ET LA BETE
l'homme. Aux esprits grossiers, la mesure cache la puissance.
Ce caractère de l'amour, de la mesure et de la grâce fait de Pans une éternelle énigme pour les Barbares. Car les Barbares, s'il fallait les définir absolument, quelle que soit leur force, leur science et leur génie, sont les hommes de la nature sans la grâce.
VÉGAL
Les Allemands se sont fait une loi de haïr et de mépriser en vertu de la race. Ils se sont volontairement séparés des autres hommes, en se réservant une excellence qu'ils refusent aux autres.
Parthène
Ha ! c'est contre la vie qu'ils en ont toujours ! Puisqu'enfin ils sont là, et qu'il faut parler d'eux encore, ils ne sont pas artistes.
La cathédrale de Reims lève ses bras noircis contre leur plus grand crime. Mais leur crime le plus cruel, c'est qu'ils ont tué la douceur de vivre.
Dieu sait si nous avons été heureux, ou si nous avons durement souffert au contraire, vous, Bangor, et vous, Talbot, et de moi, je ne veux rien dire.
Mais nos maux étaient la rançon de nos passions et le prix de notre force intérieure : la vertu n'en attend î>as
REMARQUES d autre. Nous avons soufïert pour nous élever et pour grandir. Et de telles douleurs,- peut-être, sont justes.
Cependant, le siècle, la France, Paris et tout l'Occident ont connu, en ces vingt années dernières, un goût du plaisir, une aménité, une confiance dans la raison et la beauté humaines, un élan à la volupté, une aisance dans les mœurs, dont le monde n'avait sans doute jamais ]oui, au moins d une façon si libre et si générale. Voilà ce que j'appelle la douceur de vivre. Et voilà ce que les Allemands ont ravagé, orH foulé aux pieds et qu'on ne retrouvera peut-être plus.
Bangor
La grâce leur est si étrangère, dans tous les sens, qu'ils n ont même pas de mot pour l'exprimer. Elle n est, pour eux, qu'un état agréable de l'humeur. Leurs plus grands poètes, leurs musiciens les plus tendres ont rendu bien des passions, bien des idées et des sentiments : mais à tous la grâce manque. Je ne la surprends un peu que chez Bach en ses effusions mystiques et ses plus doux sanglots. Dans Tristan même, l'extrême fleur de l'amour peut bien tomber sous la faulx de l'extrême douleur : la tige de la mélancolie ne la porte pas dans la brise du couchant ; elle ne penche pas vers la lumière, en donnant à la grâce son haleine suprême et l'adieu enbaumé de ses pleurs. Si Wagner, si Goethe, si Beetho-
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ven n'ont point de grâce, que sera-ce donc de l'invasion en armes et de tout le peuple allemand ?
Talbot
il faut tenir ces Barbares à bout de bras, et les laisser pourtant msulter contre Pans, criant qu'ils veulent le détruire, et qu'il n'est bon, après tout, qu'à être détruit. Ils sont ainsi ce qu'ils sont, et nous sommes ce que nous sonnnes Point d'autre vengeance.
Pariiikni;
j'aime de vous entendre, au milieu du tumulte, élever une parole d'homme, un accent pur de l'esprit. Il nous sied de prêter l'oreille à la clameur des Barbares, et de les écouter avec un sourire calme, où un peu de joie se mêle à beaucoup de mépris. Leur violence les juge eux-mêmes, l'aveuglement de leurs menaces les mesure et leur grossière suffisance les condamne.
Quels jours sont les nôtres ! En quel temps aurons nous dû vivre ! Quelle suite et quels changements, quelle trame unie toujours visible et quels contrastes ! L'étoffe reste la même ; mais l'étonnant brodeur que le destin !
Quel drame universel nous environne ! F: t quelle grandeur inouïe. Ce privilège de la grandeur n'est pas une aumône du hasard. La fatalité nous réclame la dette : elle veut être payée en beauté et en courage. Lan-
goisse sert d'appoint et de menue monnaie. Chacun de nous doit vaincre pour son compte.
Voilà notre règle. Je ne dis pas que nos ennemis soient tout le mal et que nous soyons tout le bien. Je ne veux rien juger. Mais ils sont le mal pour nous, parce qu'ils sont la contrainte et la servitude. Ils font bien pis que de vaincre : ils avilissent les vaincus. La liberté est l'unique bien et la condition ce tous les autres. L'homme libre aime mieux mourir selon soi que vivre suivant un maître.
Nous ne vivons que pour nous élever à la plénitude, à la possession sereine du monde et de nous-mêmes. La liberté est le seul air où une âme sereine respire. Faites avec moi une libation à Paris libre et à la sérénité.
0 Jupiter, sauve Pans de toute injure et sauve Hélène. Préserve de toute souillure cette forme divine et ce front clair où la grâce règne. Défends tant de beauté si digne d'être défendue. Regard sublime, prunelle des temps, opère l'œuvre de ce monde, sans y rien anéantir, et fais en sorte que rien n'altère en nous le plus rare de tes dons, la vertu de sérénité : la sérénité, règne d'un esprit qui a compris la loi du cœur, qui la sert et qui l'ordonne.