‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 75 sur 75 · A VÉRONIQUE · texte numérisé non relu

A VÉRONIQUE

A la proue sanglante du couchant, qui senjonce dans l'horizon, le Divin Visage, que la sueur de sang imprima sur le voile, parle et rend clarté pour clarté.

0 Véronique, tu nas pas dérobé quun seul et divin visage à l'homme qui passe. Ne crois pas qu'il fût tout entier dans sa souffrance, que tu pris en pitié.

Chacun de mes regards est un voile où une vie s'imprime, et ma vision amoureuse essuie toute douleur et toute passion pour les posséder.

Ecoute le témoin de Véronique, ô Véronique.

Sort étrange ; rencontre pleine de mystère, qui se renouvelle sans cesse, où je m'offre sans le vouloir, chaque jour, dès l'aurore. Et je me lève la nuit, pour accueillir cet hôte douloureux et désiré, que j'espère et que je crains.

Moi qui ne puis me consoler de rien, il faut que je console les autres.

Ils me demandent un secours que je ne puis jamais me donner.

Ils disent trouver en moi l'aide que je n'y trouvai

A VERONIQUE jamais. Ils me cherchent et je les fuis. Avec moi, il n'est jamais question pour eux que d'eux-mêmes.

Ils m'appellent dans la peine ; et dans ma peine, non seulement je me tais et ne les appelle pas.

Mais j'implorerais leur silence, s'ils avaient l'idée de me parler ; mais ils n'y pensent jamais.

Je n'ai absolument personne à qui parler.

Ce que les autres ne peuvent pas pour moi, je le puis donc pour eux ? et ils veulent que je le puisse. 0 l'étrange mystère.

Ils me croient plus d'amour que je n'en ai.

Ils me sentent capables pour eux de ce qu'ils ne peuvent pas eux-mêmes. Ils cherchent dans ma vie une pensée, une doctrine, une sagesse que je n'ai pas.

Mais au jond ils ne cherchent que moi, et je n'ai rien de plus à donner en effet.

Cependant, je ne me donne pas, o miracle de la jorce : c'est eux-mêmes que je leur rends, mais plus qu'ils ne le sont.

Ils ne voient pas que j'entre en eux par un appétit insatiable de tout être, et de toute âme vivante.

Je les épouse ; je me féconde d'eux et les féconde de moi pour les restituer ensuite à eux-mêmes, dans une beauté

neuve et dans une plénitude quils n auraient pas eues. Et voilà bien ce qu'ils désirent. Voilà le bien que je leur jais, et le seul bien que ïon peut jaire.

Il est grand, s'il les accomplit et les élève ; Mais il n'est pas celui qu'ils croient : voile qui retiens toutes les apparences, filet pour elles, tu es aussi ma prison.

Moi-même, je suis pris à ton art, pêcheur d'hommes !

Tout ce que j'en ai fait est une œuvre d'artiste :

L'art et non lajoi, l'amour des êtres et non une doctrine.

Le don de la plénitude et non pas une morale.

Ni celle d'Epicure, ni la chrétienne à genoux, ni debout

la vaine stoïque ;

Mais toutes ensemble, selon les cas ; et dans le cœur du

cœur, peut-être, une cruelle possession.

Je me mets en croix pour vivre les quatre horizons. Qui sait si je n'entends pas ainsi la Passion Divine ?

Ainsi, comme aux rets du destin, je suis pris à mes arts : J'aliène mon propre bien au profit de toutes les vies rapaces que j'adopte et qui me sollicitent. Ma passion perverse est punie de la sorte, peut-être : J'en paie l'excès silencieux, les joies secrètes et les solitaires conquêtes.

A VERONIQUE

Je jais trop croire à l'amour, en n'aimant pas assez : Car ce n'est pas moi qui aime les autres : c'est eux qui

s'aiment en moi, une jais que je les y ai saisis et doucement

emprisonnés.

0 vil esclave qui m'injuries et qui me lances l'éponge de vinaigre.

Que sais-tu si je ne veux pas boire même la lie de ta vie, en suçant ton présent, ton injure et ce fiel que tu presses sur mes lèvres ?

Ma douceur et mon jeu sont moins pour les créatures que pour l'œuvre que j'en jais, dans ma jorge aux jardins de l'Hymette.

Je suis vraiment modeleur d'âmes.

Essuie, ô Véronique, la sueur de la vie sur la face du poète tragique :

Mes tragédies sont en action; ma scène est intérieure; les volontés sont mes statues et mes poèmes sont des calices.

0 que je suis puni ! Mes yeux jamais ne se jerment. Cette étrange passion me détourne sans cesse des œuvres que la main réalise.

Il m'eût fallu dix vies, cent vies et mille vies !

On meurt en dieu, faute de pouvoir vivre éternellement la vie de tous les hommes. •

Défiez-vous de cet homme si doux ; de sa douceur défiez-vous.

D'elle et de lui, lui-même il se défie.

Ici Prennent FIN

les premières REMARQUES

Mon entretien avec le Pape — Toile de fond — Athénien

— Alsace, symbole de l'Occident — Keats et Baudelaire

— Dupes — Poème

Caliban et ses poux — Grandeur de Molière — Pour

être Vrai — Sous le Signe de Cléôpatre — Poème

Caliban — Opus francigenum — Etalon — Grâce —

Œdipe au tombeau — Poème

Good Monsieur Melancholy — Droit — Messes —

Aristophane — Poème

Caliban — Vouloir vivre — L'Italien Consort — Admirer — Progrès — Poème

Sur le hasard — Tragédie — Chaste et non Chaste —

La Belle et la Bête — Sur Kant — Poème

ACHEVÉ DI^ffRlMER P.AR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONrENAY- AUX -ROSES LE QUINZE iUL\ 1918

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