SAINT MICHEL & LE DRAGON
Saint Michel a toujours passé pour le vrai roi de France : à la bonne heure, celui-là. Il est le clair archange, tout feu et toute ardente pureté, qui porte la cause du Beau Royaume dans le ciel et qui la défend sur la terre. Aux jours de la grande pitié, il monte à cheval et tire l'épée. Saint Michel, dit la légende, prend les armes pour Dieu, chaque fois que Dieu doit lutter contre la force conjurée des démons. C'est lui, selon Daniel prophète, qu'aux temps de l'Antéchrist, on verra se lever pour le salut des justes, comme c'est lui, déjà, qui a vaincu Satan et l'a chassé du ciel avec les mauvais anges.
Le Michel allemand, lui, est un grossier géant qui a les pieds enfoncés dans le sol, qui trotte sous la glèbe et qui n'en sort que pour la désoler : car il convoite toute la terre ; et il ne quitte sa charrue et ses ripailles que pour l'invasion. Il avale ce qu'il désire et il détruit ce qu'il ne peut dévorer. A force de mettre les pieds dans le plat, il finira par se manger les pattes : il a si peu de malice ! il est si bon homme !
A présent que les Allemands voient venir la défaite, sans y croire encore, ils continuent de menacer la
SAINT MICHEL ET LE DRAGON France et de lui faire injure par leur condescendance plus même que par la haine. Ils affectent de plamdre son égarement. Ils osent la prendre en pitié d'être à la solde et à la merci de l'étranger. Us eussent fait son bonheur, comme on les voit faire entre Reims et Ypres. Tandis qu'elle mène la guerre partout, et que le samt Michel de la France a déjà l'épée sur la gorge de l'empire, ils feignent de croire qu'elle n'y est plus pour rien. Elle n'est pas seulement vamcue, selon eux, exténuée et presque morte : elle est folle. « Etrange folie des Français, « dit l'un d'eux après tant d'autres : « ils veulent toujours la Lorraine et l'Alsace, qui sont à nous en vertu de la conquête et du droit. Sans tenir compte des faits, sans égard à ses intérêts véritables, sans souci de l'Europe et de la paix, sans prendre garde même à ses alliés, la France pratique contre toute raison une politique de sentiment : elle ne pense qu'aux deux provinces, et joue toute sa vie sur une seule carte : les reprendre ou succomber. »
Non, Allemand, non : il s'agit d'être soi ou de ne plus être. Il s'agit de ne pas subir la violence injuste qui déshonore, et de ne pas accepter la servitude. Car un voisin qui abuse de la force, un vainqueur qui méprise et qui insulte le vaincu, celui-là, est un maître sans droits qu'il faut désarmer et courber sous son propre joug, si l'on ne veut pas vivre en esclave.
En vérité, la France a toujours été plus inconnue à l'Allemagne que la Chine, le Japon ou la lune. Ils n'y entendent rien et n y peuvent encore rien entendre. La cause en est sans doute à la nature des Celtes : il est bien vrai, ils vivent de sentiment : leur raison en est trempée. Chez les Allemands, le sentiment trempe dans l'intérêt et, ployant tout à l'intérêt, leur raison même s'en déforme.
§ 0 grand peuple passionné, le plus passionné des peuples assurément, qui jamais n'oublie d'être humain et de vivre en effet par le sentiment. Je n'en veux à Stendhal que de s'être trompé là-dessus, lui qui pourtant avait le culte de la Révolution et de la France toute de feu qui s'est alors révélée.
C'est l'erreur des âmes médiocres de croire qu'on fait tout par intérêt ou, comme on dit, pour de l'argent. Le désintéressement peut être l'intérêt suprême. Il n'est pas besoin d'aller jusqu'aux héros pour chercher la preuve d'une si belle loi. L'homme bien né se fait plus humain de tout ce qu'il cède et veut céder de lui-même. Il est bien de beaux objets qu'on préfère à soi, et les idées, qui sont plus belles que toute réalité, peuvent aussi paraître plus réelles. Je ne parle pas des grands sentiments qui, pour le cœur, ont toute évidence.
Qu'on se soit mis, à son insu, dans ce qu'on préfère et que l'on y soit, il se peut bien, du moins quelquefois ;
SAINT MICHEL ET LE DRAGON mais un tel détour de l'intérêt est la vertu même. Sans doute, si l'on meurt pour une idée, c'est qu'on préfère la mort qu'elle ennoblit à une vie qui sans elle semble déshonorée ; mais il n'appartient de servir un tel intérêt qu'à un amour propre si pur de soi qu'il se désintéresse de tout ce qui le borne, l'avilit ou ne le dépasse pas. On ne demande rien de plus à 1 amour-propre que de se faire une fête de son plein sacrifice. L'homme n'est pas destiné à mieux qu à devenir cet égoïste divin. L'honneur est de cette sorte dans les êtres nobles, et dans les nobles nations, lesquelles sont des personnes qui ont un honneur commun. L'amour dans certains cœurs devient ainsi la vertu des vertus, par ce qu'il a dépouillé tout désir égoïste et qu'il s'est paré de la parfaite noblesse, qui est un sourire au sacrifice. Ah ! combien de douleurs n'y faut-il pas ! et plus encore, une beauté qui les égale.
§ Voilà ce que la France montre à l'univers depuis quatre ans, qui fut toujours en elle et qu'elle devait tôt ou tard donner en exemple à tous les hommes, pour qu'ils connussent en elle leur plus haut destin et le plus noble. Voilà ce qu'ils ont tous reconnu, et que les Allemands sont seuls à méconnaître : ils le sont en dépit de tout, comme ils l'ont toujours été. Le commencement de la sagesse et de la justice, pour eux, sera de rendre justice à la France et de ne plus adorer leur propre
REMARQUES sagesse. Ils menacent toujours et toujours ils font fi : ils n'ont pas le bon goût de le prendre un peu moins haut, à l'heure où le saint Michel de la France fond sur l'Allemagne, l'épée nue, avec toute une légion de lances foudroyantes, sinon d'anges. Vainqueurs horribles et sans pitié, ils ne feront pas de beaux vaincus.
Cette voisine tant calomniée, et toujours par ignorance, pouvait être leur guide, comme elle a été si souvent, Goethe en est témoin, leur vivante éducatnce. Mais ils ne l'ont pas voulu. La manie du pédant ne l'a pas permis. Le mépris a fait leur aveuglement. Jamais ils ne se démentent. Les Cimbres, dans leurs chariots sauvages et leurs peaux de bêtes, somment Marius et ses soldats de leur rendre hommage et de leur céder la terre : ils sont déjà la race élue. Depuis deux mille ans, le Cimbre n'est jamais mort dans l'Allemand. C'est lui, Alaric, le Goth outrecuidant et le féroce Vandale; c'est lui, le Burgrave et Blucher, c'est lui. A Rome, le grand Luther ne voit que la maîtresse du pape, et il se croit seul chrétien : il prendrait Michel- Ange pour un païen, s'il pouvait se soucier de Michel- Ange. A Paris, ils ne trouvent que la boue de Babylone, et ils l'y apportent pour être plus sûrs de la sentir. Ils sont seuls justes ; seuls ils sont grands, ils sont purs, ils sont forts. Ils sont pieux : il n'est Dieu que leur Dieu, et leur raison est la seule raison qui soit vraiment
SAINT MICHEL ET LE DRAGON raisonnable. Ils sont le peuple pharisien, qui chant nuit et jour les litanies de son saint nom et de sa propre louange. Le pharisien est le pédant de la morale ; et le cuistre est le pharisien de l'esprit. L'afïreux orgueil de la race a été pour eux la source de toute erreur et de la pire, qui est la calomnie : à force d'y puiser pour en salir les autres, ils ont pris l'habitude d'y boire ; et ils s'en sont infectés jusqu'au fond du cœur Quand on se plaît trop à le dire, on finit par croire ce qu on dit.
Qu'ils se rendent à la raison. Qu'ils conviennent de leurs torts : on ne leur demande pas de les confesser à genoux devant ceux qu'ils ont accablés de violences inouïes et d'outrages inexpiables ; mais plutôt de se les avouer à eux-mêmes. Qu'ils fassent leur examen de conscience. Ils se vantaient d'être le sel de la terre, et ils ont été le fléau de l'Europe. Qu'ils s'interrogent enfin, cherchant pourquoi le monde entier honore aujourd'hui la France, la chérit et lui chante un cantique, tandis qu ils restent les seuls à lui refuseï toute révérence. Ils parlent encore de sa légèreté, quand elle se roidit dans la douleur et donne l'exemple d'une fermeté, d'une constance invincible. Sous sa grandeur, qui n'a pas renié le rire, ils ne voient pas sa puissance et tant de gravité. Par ce qu'elle ramène avec pudeur ses voiles harmonieux sur ses blessures, ils ne distinguent pas
REMARQUES l'air sublime de cette blessée sans cris. Ils feignent de mépriser en elle le sentiment, quand c'est le sentiment qui va les vaincre et lui qui, les terrassant comme un archange, décidera presque seul de leur sort.
Ils n'ont pas encore compris le caractère de la guerre qu'ils font et qu'ils ne s'excusent pas d'avoir voulu faire. Car enfin leurs maîtres ont proclamé qu'il y allait d'imposer au genre humain l'idée allemande de la vie et du monde. Ils l'ont redit hier. Mais le genre humain ne veut pas de l'idée ni de la tyrannie allemandes. Il veut la liberté, l'essai de la justice, la bonté, s'il se peut, l'idée humaine enfin, chimères que la volonté réalise, venues d'Athènes, de Rome et de Sion, qui seraient mortes sans la France, qui sont nées d'elle, et qu'elle a portées pour les donner à tous les hommes. Et parce qu'elle les a défendues, ils la défendent. Ils la sauvent à présent, parce qu'elle a sauvé les dieux du genre humain et qui lui importent plus que la vie. Il n'est pas nécessaire de vivre : il l'est d'être soi et de se croire libre.
POLITIQUE DU POÈTE
L'homme fidèle à une religion est une espèce d'esclave. Et plus il croit l'être volontairement, plus il est esclave. Les religions sont de toute sorte et les dogmes aussi ; mais la foi est unique. Esclaves, les gens à dogmes, et les plus ridicules peut-être, les infatués de certitude et tous les prêtres du culte au genre humain. Us se flattent de comprendre et tout au plus s'ils croient. On cesse de comprendre si l'on s'en tient à ce que l'on comprend.
L'homme moral ne dit que des sottises sur l'amour. 11 croit juger de l'amour et il parle de tout ce qui l'enchaîne. Amor nescit ordinem : l'amour fait son ordre, loin qu'il le méconnaisse. L'amour se moque de la morale, qui est l'ordre commun et la règle imposée : soit qu'il l'ignore, soit qu'il la heurte, soit qu'il s élève au-dessus d'elle. Il la passe ou s'en passe. Tout comme la poésie. L'amour est le scandale des dévots, et l'art leur bête noire ; mais ils n'osent jamais en convenir.
II n'y a pas d'amour dans la nature.
L'amour est la plus belle invention de l'homme. Que
de lents degrés, dans l'homme même, entre l'amour et ce qui n est pas l'amcur.
Dans le véritable amour, la volupté se fait esprit. Est esprit la volupté même la plus perverse. II n'est vice que de la tête.
L'amour selon la nature n'est qu'appétit.
Appétit, mot terrible et qui dit tout : quaerens quem devoret : le besoin d'une proie, une rage, une faim pleine de furie, un élan à la nourriture, tel est l'amour selon la nature, bien moins un plaisir qu'une fringale, et beaucoup plus une nécessité à satisfaire qu'un bonheur choisi.
Dans la nature, les êtres sont les automates du besoin. Et presque tous les besoins, au fond, sont instinct et fonction de la nourriture. Les femelles aux champs ne vivent que pour se nourrir. Elles n'ont jamais fini : même en dormant, elles ruminent.
La fureur du sexe est une forme de la faim et l'espèce qui exige la nourriture : voilà les femelles. C'est pour quoi il est des espèces où la femelle se veut féconder Jusque là qu elle dévore le mâle qui la féconde.
11 reste de cet instinct dans les hommes et les femmes : la jalousie. Pour les jaloux, l'amant soupçonné est un ennemi qui affame, un voleur de bien : il les frustre ; il leur refuse la part de nourriture qui est la leur et qu'ils réclament de lui. L'instinct de possession et le
POLITIQUE DU PO£TE
besoin de dévorement ne font qu'un. L'instinct de possession meut les jaloux et les arme : d'où la fureur assassine.
La politique est pleine de religions ennemies. Les partis sont des sectes, où non pas les dogmes mais les appétits servent de mobiles.
Qu'importe au poète, du moins quand il est en poésie ? c'est là qu'il est lui-même. Dans le vrai poète, la poésie est tout I homme.
L'homme moral n'est pas un homme libre. L'homme immoral, encore moins. Le poète seul est libre.
En général, les lois d'un temps protègent toutes les tyrannies. Il en fut ainsi à Rome dès Auguste, et sous Napoléon à Paris. En France, en Angleterre et en Espagne, les siècles de foi religieuse et de fidélité politique mettent des bornes jalouses à la liberté de l'esprit. Il faut en passer par là, sous les Louis, les Elisabeth et les Philippe. Or, à une certaine hauteur, le poète est l'ennemi naturel du tyran, sans même vouloir 1 être. Le tyran est moins le roi, que l'ordre général où il s'appuie et l'Eglise qui le porte. S'il n'entre pas en lutte contre les puissances, et bien fait-il, le poète n'en veut
pas moins se soustraire à tout ce qui l'empêche d'être libre. Molière n'a pas l'idée de faire une révolution ; mais il est fatal qu'il conjure contre lui toutes les tyrannies. Le propre du grand poète est de ne pas souffrir qu'on lui marque des limites, et qu'on l'enferme dans un enclos : il n'est pas pour son esprit de contrée interdite. A l'égard du tyran quel qu'il soit, le peuple, le roi, la science ou l'église, l'imagination du poète est la femme de Barbe-Bleue : elle a la clé de la chambre défendue et la visite. Telle est l'une des raisons, et la plus forte peut-être, que je vois aux plus puissants poètes de briser avec le siècle, et de prendre parti contre l'autorité dominante. Tantôt la guerre est ouverte : quand la grande âme de Dante s'indigne, passionnérrent douloureuse autant que vindicative ; ou quand l'orgueil de Victor Hugo souffre d'une ambition déçue. Tantôt la guerre est secrète, comme dans Michel-Ange ou Molière et Shakspeare. Aux hommes de ce rang, l'art de divertissement ne suffit pas, où la règle du temps prétend les contenir.
Ni Dieu ni la majesté royale ne peuvent être, alors, des sujets pour le poète : car il est vrai, s'il s'en fait des sujets, que le poète s'en rend maître. Le pape ni le roi n'aiment pas cela, non pas même l'évêque.
L'antique seul et la légende, les dieux et les héros lui sont livrés. Là même, il ne peut pas tout se permettre.
POLITIQUE DU POETE L'autorité veille à toute allusion : Napoléon corrige Corneille. Non seulement Dieu ne doit pas paraître sur la scène : il ne doit même pas y être nommé (1).
Cependant, Shakspeare est partout présent dans son œuvre. Non pas qu'il parle lui-même ou que personne soit chargée d'exprimer sa pensée. La présence de Shakspeare se fait sentir dans le drame par l'impression qu'il laisse. Et certes, nul poète n'impose avec plus de puissance son propre sentiment, sans avoir jamais besoin de le formuler. Hamlet mourant conclut pour Fortinbras et force à conclure pour l'action. Qui doute de Macbeth châtié, ou d'Othello puni, ou de tous ces autres criminels qui s'écroulent dans leurs crimes ? Qui ne voit en même temps la fatalité du châtiment et la parfaite vanité de l'expiation ? Car, ici, le bien et le mal ont les mêmes titres : ils sont les effets également inévitables de la nécessité, aussi fatalement dans la nature et dans la vie que le sable et l'eau vive, le rossignol et la vipère, le désert et l'oasis. La sanie et la méchanceté nous révoltent ; l'innocence et la rose nous enivrent. Et voilà tout.
Qui ne chérit Cordéliaetle vieux roi élevés par l'amour, fût-ce dans la mort, d'un infini au-dessus de la violence et du crime ? Qui n'est pas pour le grand Timon,
(1) A Londres, sous Elisabeth cl Jacques I" comme sous Cromwell.
REMARQUES même égaré, comme Alcibiade qui le salue au nom de tous les princes ? La vertu de Brutus est condamnée par ce qu'elle a osé entreprendre contre la grandeur légitime de César. En raison de ses violences, le noble Conolan est sa propre victime et non pas celle de ses indignes ennemis. Quant à Antoine et Cléopâtre, les vrais souverains de l'Empire sont ces deux amants, héros de la vie inimitable : perdus par leurs passions, ils sont supérieurs à la politique ; et la politique profite en vain de leur délire : Octave aura l'empire ; mais il ne le mérite pas, non plus que la vie : car il la manque dans la vérité des passions qui l'emporte, d un monde, sur la réalité de l'ambition et des intrigues.
Shakspeare, d'un divin regard, ne refuse jamais son droit au succès ; mais tantôt il le prend en pitié, et tantôt il le méprise. Jamais Shakspeare ne dispute l'admiration à la grandeur où elle est. Toute sa morale est dans cette préférence : quelle que soit l'issue du drame, heur ou malheur, triomphe ou désastre, l'amour du spectateur va sans conteste aux héros qui ont le plus de beauté.
En tout état de cause, il eût toujours été pour le grand homme qui prend le sceptre et qui mérite le règne, parce qu'il a le plus beau génie et la volonté la meilleure. Mais même pour régner, il n'eut jamais trouvé d'excuse
POLITIQUE DU POÈTE ni à qui fait le mal, ni à qui forfait à la justice, ni à qui viole son serment.
Dès le premier mot. Octave montre qu'il sera le maître. Il est froid, intelligent, sans cœur et sans génie. Mais il sait profiter de tout et n'a pas de peine à se posséder lui-même.
Il affecte d'être juste : il l'est, peut-être. Il n'est pas homme à trahir un ami, si son intérêt ne l'y pousse : mais pour s'avancer dans le monde, il marcherait bien sur le corps de son père ; et même il lui donnerait du poignard, pour 1 abattre et s'en faire une passerelle. Cicéron l'a su, la tête sous le couteau. Ce prince est destiné à promulguer de fort sages lois sur le respect filial et l'autorité paternelle.
Voyez le renard : il ne hait pas par nature : il hait par raison, par devoir, le vertueux seigneur. Il annonce le monarque moral qui fera la réforme des mœurs dans tout l'Empire ; et certes la vertu va fleurir partout, à son exemple, mais d'abord dans les femmes de sa maison. N'avait-il pas tous les droits de frapper le charnel Antoine ?
Pour Octave, Antoine n'est pas assez viril, parce qu'il a des passions et qu'il les préfère à l'empire. Lui, le blême Auguste, on ne lui fera pas le même reproche. Pas assez viril, Antoine, cet hercule capable de féconder
cent mille matrones ? Pas assez viril, ce mâle plein de muscles gonflés de sang, et qui pour nourrir sa faim mange en baisers tant de royaumes ? Le plus vinl est celui qui peut le plus perdre. Octave, qui le diffame, a passé pour eunuque et sans courage militaire. Sang de navet, il impute à défauts dans Antoine tout ce qui est vices, excès de forces, puissances déviées si l'on veut, puissance toutefois. « Cet homme-là est l'abrégé de tous les défauts (1) », dit-il en faisant la lippe. Et si Lépide l'invite à quelque modération dans le blâme : « Vous êtes trop mdulgent «, dit-il. On est toujours trop indulgent, ou trop passionné pour les petits esprits. Le fourbe, lui, est toujours juste. Grand signe : fourbe, l'homme qui se donne l'air d'avoir toujours raison. Il faut avoir une nature assez généreuse et assez large pour savoir aussi se tromper. Il adjure Antoine de rentrer enfin dans la vie héroïque : comme si Antoine, même au lit, n'était pas un héros plus qu'Octave au Capitole et dans la victoire. Chien d'hypocrite.
Voici les triumvirs en présence (2). Ils tiennent conseil. Shakspeare y peint dans la plus vive réalité la politique éternelle des souverains et la politique des rois au XVI® siècle. Antoine et Octave, le génie et l'Etat,
(1) Antoine et Cléopàtre, I, 4.
(2) Antoine et Cléopàtre, II, 2.
POLITIQUE DU POETE
la puissance de l'homme et le pouvoir de la loi, le glaive et la ruse. Lépide est 1 entre-deux.
Antome est un Coriolan de quarante-cmq ans, moms noble que l'autre. Octave n'en a que vingt-sept ; mais le profond hypocrite n'a pas d'âge : l'hypocrisie donne au jeune homme les années et le sang-froid du vieillard. Dans l'entretien comme dans l'action, les deux caractères s'opposent par tous les traits : c'est un duel où Antoine se découvre sans cesse, où Octave ne s'engage jamais et rompt pour fatiguer ce Mars fumant, son maître. Il ne veut pas qu'on le puisse croire offensé, et tout l'offense : chaque mot d'Antoine est une épice que ce César pincé recueille et qu'il ajoute au chaud-froid de la vengeance, quitte à attendre dix ans de le manger. Il a toujours 1 avantage du jugement sec sur la passion qui déborde : il s'assure cauteleusement celui que les bonnes mœurs apparentes prêtent à la petite santé contre le puissant débridé et le voluptueux sans vergogne. Le froid moraliste de trente ans fait le poil à l'Hercule quinquagénaire. Antoine, goguenard et bientôt agacé, ne saurait se défendre dans un débat de cette sorte. Il jouit de la vie : il n'entend pas le nier. Et c'est de quoi on veut lui faire un crime. Ce qu'il fait, ce qu'il dit ne blesse pas tant le pédant de la majesté que ce qu'il est.
Ni Antoine, ni Octave, ni Rome, ni l'antique : ici, Shakspeare a mis François Premier et Charles-Quint
face à face. Et si l'on veut, Henri IV et Elisabeth ; demain, Robespierre et Danton, la Prusse et la France, deux mondes, deux espèces. Ce contraste est éternel. Il n'est pas difficile à Octave de mettre Antoine dans son tort, sur tous les points de détail. Dans le fond, Antoine a raison ; mais le détail seul compte : les arbres cachent la forêt. Tel est l'art des fourbes en tout genre, même en critique, et des princes politiques : moyennant quoi, ils sont infaillibles, comme Octave prétend l'être -. on ne le prendra, on ne pourra jamais le prendre la main dans le sac : c'est qu'il s'y est fourré tout entier et son adversaire avec lui. Il est sans remords au milieu de tous les forfaits : car il se donne raison d'un tel air qu'on ne le lui puisse contester. Il est criminel « de droit )' pour l'Etat ; mais pensant « l'Etat, c'est moi, » il se garde bien de le dire. L'art de ces fourbes souverains, ayant toujours tort au fond, consiste à toujours avoir raison dans |es formes. Ainsi Frédéric de Prusse, ou la dépêche d'Ems.
Antoine offre la paix à Octave, de bonne foi. Il lui parle en frère et s'en croit lui-même sur les liens de la parenté. Il est vrai, noble, large, généreux enfin. Du reste, même pour plaire à Octave, il ne se contrefait pas : il est toujours François Premier paillard, chevalier, voluptueux, grand buveur, nature toute forte, d'une sensualité qui fume, brillante, énorme. Qu'ils s'accordent
POLITIQUE DU POETE enfin par un mariage, comme au Camp du Drap d Or : Antome en fait le vœu : il croît à la paix qu'il ofïre et à la main qu'il donne. Octave, non : voici ma main, dit-il ; mais elle est vide. Et sitôt Antoine sorti, il va la laver.
Lépide est parfait aussi, le modéré, l'homme qui veut concilier des ennemis mortels, ceux que fait la nature et qu'elle oppose. Entre les deux, il a toutes les inutiles complaisances de la raison. Vieux d'ailleurs, et d'âge à prendre le sommeil pour la sagesse.
Au nœud de l'action, quand les puissances rivales, contenues par l'intérêt, s'affrontent avant d'éclater, et que leurs nuages gros de la foudre se menacent, Lépide fait observer à Pompée qui tâte 1 ennemi : « Tout ceci est hors de la question. Admirable mot du politique revenu de tout, et qui exclut les passions. Oui, mais sans passions, Lépide a aussi son vice : il hume le piot, trop fort et trop souvent. Ce soir, il boira quand il faudrait être sobre : le voilà sous la table, quand le sort de l'empire est sur le tapis ; et quand il faut ouvrir l'œil, il ronfîe. Lépide n'est pas si spirituel que son nom. Il ne sied pas que la sagesse nous fasse faire des sottises mémorables. Ici, Lépide est une espèce de vieux roi qui s'oublie à caresser la bouteille, en Pologne ou en Saxe.
-Ainsi, Lépide est un sage, mais ivrogne. Il n y a pas de sages, si ce n'est les fourbes et les eunuques, les
vipères et les politiques. « Vous avez là-bas d'étranges serpents », fait Lépide pris de "vm : le mauvais serpent n est pas en Egypte, mais là tout près, à bord, entre eux ; et lis ne le voient pas. Lépide, hanté par les reptiles d Orient dans son ivresse, ne pense pas à Octave ; mais Shakspeare y pense. Ce trait est de lui seul, dans cette scène sublime par tous les traits de Plutarque. Il faut donc être serpent. Il faut s'enrouler su'btilement aux rems des rivaux qui se laissent surprendre, et les broyer soudain. C'est ce que les pauvres peuples, si sots et si dociles jusqu'ici, appellent politique et qu'ils admirent.
Rien ne peut troubler la vue de Shakspeare. Ce qui l'enivre l'éclaire et ne l'obscurcit pas. Il ne peut pas se tromper sur les caractères, à une réserve près : il arrive que sa noblesse naturelle l'emporte et qu'il la prête, en passant, aux grands de l'histoire : son goût de la beauté est le plus fort, en dépit d'eux et de lui-même : car il les a mesurés, et il sait trop qu'ils ne sont pas dignes du don noble qu'il leur fait.
Sa grandeur seule parfois l'égaré. A la fin d'Antoine, il ne peut se tenir de donner à Octave des sentiments qui le passent beaucoup et qu'il dément dans tout le reste. Ils le contredisent, même. Octave pleure Antoine et, semble-t-il, sans hypocrisie. Shakspeare le diminue
POLITIQUE DU POETE par là : il n'a plus sa figure de « marmouset » cruel, celle qu'Antome lui a toujours connue et qui est la vraie. Cette faute est unique dans le drame le plus puissant où la passion ait été mise aux prises avec la politique. Mais si faute il y a, qu'elle est belle ! certes, elle vient du grand cœur de Shakspeare.
Partout à l'aise, dans tous les états et tous les sentiments, Shakspeare ne respire avec ivresse que sur les sommets de l'amour et de la grandeur d'âme. Après avoir donné ces quelques larmes à Antoine, Octave rentre dans la peau du renard à calcul, sec et froid. Patte de velours à Cléopâtre, en lui faisant sentir les griffes : il faut se soumettre, il faut obéir. Il voudrait la condamner à vivre. Il entend la réserver à son triomphe ; mais elle le devine. En vraie reine, elle dispose de tout et d'elle-même à sa guise.
Shakspeare fait voir Octave et le voit tel qu'il est dans Suétone. Combien Cléopâtre mourante, à bon droit, le méprise. Elle se moque de lui, qui n'a seulement pas été en elle sensible à la femme. Elle a l'air de dire à l'aspic : « Tu as, toi, plus de goût : tu te plais à ce sein que n'a pas désiré César, cet âne de César, l imbécile (I)
Octave met fin à la tragédie en se vantant de l'éternelle gloire qu'il aura dans les siècles pour s'être fait le bourreau de ces incomparables amants. On ne peut rêver un
(I) Antoine el Cléopâtre. V. 2.
REMARQUES trait plus bas de la vanité égoïste. Là, Octave couronne lui-même sa nature et son ignoble grandeur.
Le nez de Cléopâlre, s'il eût été plus court. toute la face de la terre aurait charjgé . Pascal, VI. 43.
Rien ne montre dans Shakspeare qu'il croit à un progrès quel qu'il soit dans la politique ou les mœurs, à une motion quelle qu'elle puisse être du mal au bien, ou du pis au mieux. Bien au contraire, il semble dire qu'à l'état de nature, l'homme ne vaut guère moins que dans la cité la plus polie. Il se défend plutôt de toute théorie. Il fait voir les bons meilleurs dans la simplicité naturelle, et les mauvais pires. Chacun y est plus soimême, en toute candeur. Shakspeare n'est pas tenté de donner ce qu'on appelle le progrès des mœurs pour une loi générale et nécessaire. Loin de là : Imogène, si douce et si prompte au pardon, se défie des Italiens : Rome et les Romains sont trop raffinés ; ils sont gâtés par leur finesse même : ils sont bien loin de valoir Imogène et les candides vertus de la Bretagne (I).
Il ne trouve aucune raison d'espérer, dans 1 histoire. D'ailleurs, il ne désespère pas de l'homme, absolument :
CymMine. III. 2 4 V 3
POLITIQUE DU POETE il le prend comme il est : ici désespoir, et quelque espérance là. C'est de la vie et de la réalité que Shakspeare désespère, tant qu elles ne sont pas touchées par la magie du rêve ; et la baguette du magicien a nom poésie.
Pour Shakspeare, tout est présent, tout est illusoire ; tout est à la fois hasardeux et nécessaire, le hasard étant la nécessité non connue. Shakspeare ne croit qu'à la beauté, à la bonté, à la passion, à la puissance personnelles. Il ne connaît que l'individu : la force, pour lui, et même la grandeur se manifestent dans le mal comme dans le bien, dans la vertu comme dans le crime. Chacun a son génie : faute de quoi, il ne vaut pas la peine qu'on s'occupe de lui. Ce qui n'empêche pas le poète de mettre tout le sien dans une noblesse et une douceur, où il trouve la suprême dignité de l'homme et qu'il semble associer à la suprême grandeur de 1 esprit.
Avec une vue si profonde des passions, il ne se forge pas les idées ridicules que les théologiens noirs ou rouges ont coutume de verser dans l'histoire : la providence ou le progrès, ces idoles lui sont inconnues : il ne se soucie pas plus de les servir que de les combattre.
La liberté est la volonté même. D'ailleurs, il est trop sûr que le destin s'impose aux êtres les plus libres, puisque nos fatalités sont dans la conscience et dans le caractère. Notre destin est ce que nous sommes. Nous sommes prisonniers de nous, parce que nous le sommes
REMARQUES du temps. Et vivant dans cette geôle, tels que nous sommes, tels nous devons être, sans pouvoir faire autrement. Du moms sommes-nous libres, si nous ne dépendons que de nous-mêmes.
Pour Shakspeare, l'ordre immuable du monde ne veut rien dire, si l'on entend par là que cet ordre est celui de la sagesse, de la raison, et le meilleur possible. 11 est ce qu'il est, et l'on n'en peut rien penser de mieux ni de pis. Il paraît fort indifférent à nos misères. Supposé qu'il y ait une morale, rien n'est moins la morale que cet ordre-là. Autant vaudrait prendre la prison pour la justice.
L'histoire surtout ne révèle que les individus et les passions. Le grand homme, en mal et en bien, est la marque des événements. Non seulement il en est le signe : il en est la cause ; et tous les mobiles sont en lui, à savoir ses passions, ses idées et même ses caprices. Les erreurs de la force ne conduisent pas moins l'action que ses calculs les plus justes. Vertueux ou non, bon ou méchant, l'homme puissant fait l'histoire, et l'on ne voit aucunement que les peuples s'en mêlent, sinon pour la subir, ni qu'ils y aient plus de part que des instruments. On ne voit pas davantage que le bien ait une fatalité propre. Car il n'est pas du tout certain que la force qui l'emporte soit toujours la meilleure, même si la force est toujours bonne.
POLITIQUE DU POETE Timon maudit Athènes et Alcibiade le venge. Brutus égorge César ; et Antoine, ayant vaincu Brutus, le supplante. Le peuple et les soldats suivent l'homme le plus habile à jouer d'eux ou le plus fort, marées qui se gonflent et déferlent dans le sens du vent le plus violent. Antoine vainqueur est livré par ses passions à Octave. Ce n'est pas Rome ni le droit, ni les idées générales qui font la victoire d'Auguste : mais Antoine préfère Cléopâtre à l'empire.
Il semble aujourd'hui que toute l'histoire de la République et du passage à l'Empire soit l'effet de la loi fatale qui livre le pouvoir au plus grand nombre et qui transfère la puissance des aristocrates à la plèbe et de la naissance à l'argent. Pas un mot n'y fait allusion dans Shakspeare : cette politique n'entre pas dans ses idées. Il ne contemple que les passions. Même en histoire, le poète est plus vrai que l'historien. Michelet s'en est bien douté : de là que les pédants lui en veulent tant. Oui, la punaisie de la reine, et la fistule du roi. Les dieux sont souvent esclaves de leurs passions ; et ces misérables hommes, qui prétendent gouverner absolument, ne le seraient pas ? Le premier venu, " il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le
rendre incapable de bon conseil » (1). Et ce roi absolu, avec toutes ses purges et ses mangeailles, avec son perpétuel Purgon — c'était le critique du temps — qui lui parle au trou de l'oreille, ne dépendrait pas de ses plus tristes maladies ? Allons, allons, cette rhétorique ne sied qu'au mensonge des partis ou à l'éloquence de la chaire. Ici, les bons prêtres et les bons médecins s'accordent avec les profonds poètes : oui, la fistule, oui.
Il est donc bien vrai pour Shakspeare comme pour Pascal que si Cléopâtre avait eu le nez plus court, toute la face de la terre aurait changé. Car si Cléopâtre n'avait pas été la fée qui ensorcelle Antoine, jamais Octave n'aurait eu le dessus sur l'Hercule romain et n'aurait triomphé (2). Ce que nous voulons est tout ce que nous sommes ; mais nous ne voulons que selon nos passions.
La même morale gouverne tous les drames de Shakspeare. Il n'impose aucune vue que les passions ne la modèlent et ne la déterminent : bien mieux, elles la justifient. A coup sûr, par le cœur et par l'intelligence, Hamlet est fort au-dessus de tous les hommes : mais
(I)Pascal, m, 9.
(2) Et SI Joséphine de Beauharnais n'avait pas séduit Bonaparte, il n'aurait pas eu le moyen de parvenir et il s'en (ût allé servir le Grand Turc sur le Danube ou en Syrie. Et si,., votre fille parlait, elle ne serait pas muette.
POLITIQUE DU POETE cette saine brute de Fortinbras le porte en terre ; et Hamlet y consent, comme la mort est bien forcée, dans son repos et le silence, de consentir à l'action et au bruit : pour Hamlet, Fortmbras prouve le mouvement en marchant. Hamlet, tout conscience, n'a plus qu à mourir : il rend justice au vaillant capitaine : il lui cède la place, par ce que Fortinbras est bien mieux fait pour la vie en vertu de sa médiocrité même. Il a la force et le droit de vivre, ne substituant pas la conscience à l'acte, et ne doutant pas plus de l'action que de la vie. A lui donc le royaume de Danemark, après celui de Norvège.
Lui-même, Prospéro, abdique le sceptre de ce monde, pouvant le tenir, seul en étant digne, et connaissant la magie, qui assure la puissance. Mais il la dédaigne. Elle ne lasse pas sa vertu ni sa constance : elle l'ennuie. Il n'en a plus le goût. Il en a perdu l'appétit. Et par ce que sa divine grandeur lui a révélé un plus beau royaume, il abandonne celui-ci aux enfants : ceux-là peuvent s'y plaire ; à ceux-là qui ne font que de commencer, il suffit. Pour lui, son royaume est ailleurs : terrestre, s'il le faut, céleste si l'on veut, le beau royaume est celui de poésie.
§ Shakspeare semble impassible.
II voit et il fait voir. II ne prend pas parti. Ce regard tout-puissant, qui discerne les ressorts secrets de la
cité et de l'action, se promène au dedans, toujours libre, et l'esprit ne se laisse pas prendre au piège : l'histoire et les événements lui sont des spectacles comme les paysages, les êtres vivants et tous les objets de la nature. Dans la forêt humaine comme dans l'autre, rien ne lui échappe. Il connaît les troupeaux et les raisons du troupeau ; il suit les bergers dans toutes leurs démarches, comme s'il les leur inspirait ; derrière les haies les plus toufïues du respect et de 1 obéissance, il surprend les boucs et les tigres, les ânes affublés en lions et les lions malades. Les épines de la majesté ne l'arrêtent pas. Il sait la mollesse des moutons, la misère des peuples et la cruauté des rois. Il n'ignore pas plus la folie, les lâches violences et la brutalité des sujets, que le délire des maîtres. Partout, il distingue les fureurs égoïstes de l'appétit, qui est la raison charnelle de toute la nature. Mais si rien n'est soustrait à ce regard sans bornes, il semble que cet esprit ne veuille rien juger. Et qu'il fasse tout comprendre à peu près comme il l'a compris, voilà peut-être le plus beau et le plus juste des jugements.
A l'égard de la politique, ce jeu terrible des sociétés, Shakspeare est donc sans doctrine : m indulgence, ni rigueur ; il s'interdit la complaisance non moins que l'indignation ou l'anathème. Sa profonde pitié est comme l'air de la mer au delà des dunes : on la sent et on ne la
POLITIQUE DU POÈTE voit pas. Les actions sont fatales et l'arrêt sort d'ellesmêmes, qui les absout ou les condamne.
Cependant, cette vision divine implique une égalité qui passe tout jugement et qui rend superflue même l'équité. Shakspeare reflète la nature et admet l'histoire, au même titre. La mort et le désastre sont à la fin de tout ; et 1 histoire est une tragédie comme une autre, la tragédie des tragédies, où elles se succèdent toutes.
La fatalité de la fin n'empêche aucunement la violence des passions, l'ardeur des actes ni la puissance des efforts. Loin de là : elle les exalte. Et rien n'est plus tragique, précisément, que le contraste entre les transports de la volonté humaine, les débats des héros et la fatalité de l'issue. Les héros se croient toujours libres : même quand ils pensent, même quand ils sont sûrs de ne pas l'être, ils agissent comme s'ils étaient libres. Allons, se dit toujours Hamlet. La volonté, la conscience de la liberté est le fait héroïque par excellence.
A ce point, la sérénité du poète, sa façon de tout admettre sans être dupe de rien, égale la plus haute chanté. Tous sont également le jouet d'eux-mêmes et du monde. Macbeth n'est pas plus coupable d être Macbeth que Duncan d'être Duncan ; et il est sa propre victime, autant que le bon vieux roi est la sienne.
§ Pourtant, au fond du théâtre, le divin poète a son
idée de la politique, comme il l'a du monde, quand il est seul avec lui-même. Qu'il, s'agisse de l'Etat, de l'empire romam, d'une cour barbare ou de la famille, Shakspeare est partout le patricien de la poésie : il ne connaît de droits véritables qu'aux grandes âmes. Rois, amants, chefs de guerre, héros de roman, le gouvernement légitime de l'action et des hommes appartient aux meilleurs, qui sont les plus beaux, les plus humains et les plus grands. Où est le drame, sinon que tout conteste le droit du règne à ceux qui devraient l'avoir par droit de nature ? La dictature des grandes âmes est la politique de Shakspeare. Par là, peu importes'il montre le triomphe des monstres, des mauvais et des tyrans : la seule présence du héros les condamne. Il va plus loin que le destin, ce Shakspeare. Il est plus juste que la nature : elle n'a pas l'horreur du triomphe, et lui la donne. Avec une beauté et une douceur sans pareilles, Prospéro incarne le gouvernement des grandes âmes, le seul pouvoir légitime, par droit naturel et par droit divin. Celui-là est le vrai prince : entre tous les hommes, il est le plus purgé de la brutalité originelle. En lui, le plus haut génie ne va pas sans une douceur égale à la puissance. D'ailleurs, le même désastre enveloppe finalement les bons et les méchants, les bourreaux et les victimes. Tout roule au commun abîme, Hamlet et le roi félon, Polonius et Ophélie, l'ange Cordélia et les
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démons, lago qui trompe et Othello trompé, Juliette qui aime et Timon qui hait. La même erreur fatale emporte tous les hommes, qui est de croire à la vie. Prospéro ne croît plus qu'au rêve. Du reste, point de faiblesse en ce prince des princes, mais tous les arts d'une grâce infime : elle enrobe de tendresse et d'indulgence l'inaltérable diamant d'une pensée souveraine. Une âme sublime est maîtresse de l'univers comme d'elle même ; et c'est son droit de l'être, puisqu'elle est audessus de la vie.