SUAVE MARI MAGNO
Nous ne sommes pas tout entiers dans les idées ; mais nous y sommes le mieux et le plus souvent. Les plaisirs de la pensée sont parfaits entre tous les bonheurs égoïstes.
Que la tentation est proche de nous retirer sur le Parnasse, et de fuir la mêlée ! Qu'elle est donc prometteuse et qu'elle a de longs appels, cette cloche de la retraite qui sonne sur la colline !
Les plus beaux combats sont aussi pleins d horreur que les tranchées de rats et de poux. Partout où la violence règne, c'est la bête qui mène le branle de la vie. En dépit de tous les prestiges, la guerre est l'empire absolu de la violence. La douleur de ceux qui y prennent part est à la mesure où ils ont plus la honte et le dégoût de leur propre violence, la sachant fatale pourtant, et juste et nécessaire. Mais l'homme ne peut se résigner à prendre conscience de la bête en soi. N'a-t-il pas cru la vaincre ?
Loin de la bataille, loin de cette fange sanglante, qui ne purifie même pas le sacrifice, — mais la souffrance en est sacrée, — la pensée serait bien capable de s'élever
REMARQUES sur une cime sans nuages et d'y goûter un divin contentement : n'était la conscience, qui nous rappelle dans la vallée. Ah, conscience, que tu es puissante à nous désarmer. Car rien ne nous arme que d être égoïste. Et d'ailleurs, si tu nous fais quitter quelques sommets, c'est pour nous rendre à la plame et nous lancer sur l'océan. Parons-nous de feu dans l'incendie et le tumulte. Les sommets sont bornés et stériles : ils sont piqués dans les glaciers. La plaine est féconde. Et la mer est l'universelle matrice.
Si habile est la pensée, qu'elle nous flatte même de n'être pas égoïstes.
La contemplation n'est pas une absence ; mais au contraire, elle est une vue parfaite qui se croit désintéressée. Il y a des temps pour la passion ; et il y a temps pour contempler.
Jamais le besoin de comprendre n'a plus travaillé l'esprit que dans ce chaos de la guerre, qui est surtout un enfer d'absurdité. L'absurde est une logique à rebours. L'enfer est absurde, étant ce qu'il y a de plus bête, et la seule bêtise qui se vante d'être éternelle, malgré tout. Jamais aussi le désir d'être juste n'a sollicité la raison, comme dans cette sphère d'iniquité qui est la guerre. Et somme toute, être juste c'est être intelligent.