‹ Remarques (volume 2)Chapitre 10 sur 12 · MARC ANTOINE · texte numérisé non relu

MARC ANTOINE

Méditer une vengeance, penser à lui dans la rancune, c'est vivre avec l'ennemi qui nous offense. C'est lui donner raison. Il n'est plus l'objet de mon mépris, si je lui consacre ainsi de mon temps et de ma peine. Ni haïr ni se venger : il faut effacer un ennemi, comme on rature un mot bas ou inutile.

Dans le premier moment, si l'on pouvait, et pour calmer la colère du sang, il serait bon de raturer l'ennemi de la bonne manière : en le faisant disparaître. Mais enfin, c est beaucoup. D'ailleurs, comme on n en a pas les moyens, il faut au moins vider la place du fâcheux, et le bannir de sol.

Quoique trop sanguin, criard et nourri de viande rouge, Marc Antoine a du prince.

On l'oublie, par ce qu'il est plein d'emphase, violent

REMARQUES sans mesure, incapable de se brider lui-même. Mais il est prince, par ce qu'il est toujours libre. Il ne peut soufïrir la contrainte. L'honneur des princes n'est pas celui des soldats.

Il ne se laisse jamais faire. Si on le trompe, et même s'il le sait, il n'agit toujours qu'à sa guise et suit sa préférence : il agit donc selon sa nature. C'est être prince que d'avoir une nature et qui passe toujours la première.

Marc Antoine est prince encore par le courage d'être soi mortellement. Il gâche l'empire.

Il aime la vie plus que pas un autre. Mais il préfère sa passion à la vie même : par ce qu'on vit avec plus de puissance dans une mort passionnée, que dans la lente traînerie de cent vies sans passion. Enfin, il est capable de se perdre. Il est fidèle aussi : fidèle ami. Il méprise ses ennemis bien plus qu'il ne les hait. Il compte sans eux : suprême imprudence, mais d'un prince pourtant.

Ce chien d'Octave est toujours prudent. Il ira loin. Il sera roi ; mais certes jamais il ne fut prince. Qu'il fonde une dynastie : il fera valoir sa couronne comme une bonne ferme. Peu importe si toutes les femmes de la famille couchent avec les valets de la maison.

Page 1