KEATS
Je ne puis voir sans douleur, l'admirable, le fatal visage de Keats. Ce masque pris sur le vivant respire toute la mort ; et s'il était celui du mort, on dirait qu'il respire toute sa haute et ardente vie. Est-ce un marbre malade ? ou une lampe humaine qui se consume dans sa tulipe de peau et d'os ? Glabre, unie, la face est anguleuse et large. Elle est sereine et rongée. Elle est déserte. Une bouche prodigieuse, celle de l'oracle et de la pythie. C'est un guerrier d'Egine, si les Muses sont des guerrières.
Pur, il ne lest pas : le mot ne peint pas cette arête du pic dans la neige. Ce visage est simple à faire peur : il ne porte plus trace de nourriture. Il a la simplicité du cristal et des fleurs que modèle la glace.
Mais des ombres terribles creusent ces tempes, ces lèvres et ces joues. Et cette glace est une écorce que la flamme intérieure brûle : le feu est là-dessous, la lumière du soleil, l'amour et l'adieu du jeune Apollon, non pas si touchant mais bien plus beau qu'Antigone : car la fiancée qu'il abandonne n'est pas une chair mortelle : c est une vie de merveilleuse poésie.
Pauvre Keats, étonnant poète. Un enfant, comme
ils disent ? Aussi peu que possible. Mûr comme l'éternité, mûr comme la perfection d'un art accompli.
Moqué de tous, méconnu même de la petite fille qui fut sa promise, et qui soupira d'aise quand la mort la délivra de cet amant absurde, qui prétendait ne l'aimer que pour sa beauté. Elle avait dix-neuf ans. Un dieu s'était épris de cette ombre. Autant lui qu'un autre, s 'était-elle dit en s engageant. Mais en peu de jours, ses amies lui avaient fait sentir l'ennui d'avoir un dieu pour fiancé. Trop haut pour faire un danseur, trop malade pour être gai. Elle aimait le bal, cette petite. Point gênée le moins du monde par le génie de ce mortel unique : même en rêve, elle ne l'a jamais soupçonné. Dix ans après sa mort, quand on commençait de le louer, elle disait de lui : (( Rien ne serait plus charitable que de le laisser à jamais dans l'obscurité où l'avaient condamné les circonstances ».
0 Keats, le plus seul des jeunes hommes et le plus poète, que tu m'es cher, miroir de lumière, prisme de la beauté, témoin enivré de la nature. Toi que personne n'a connu de son vivant pour ce qu'il fut et ce qu'il est : le plus beau poète de 1 Angleterre depuis Prospéro, prince de toute poésie. Toi qui, mourant à vingt six ans, pouvais dire :
Ci-gît un dont la gloire fut écrite sur l'eau.
TOLSTOÏ OU DOSTOÏEVSKI
Il n'arrive pas souvent que les poètes aient le visage de leurs œuvres ; mais il arrive presque toujours que les politiques ont la figure de leurs actions. Comme ils sont dans ce qu'ils font jusqu'à la lie, leurs actes les modèlent. L'homme d'Etat n'est presque jamais*audessus de lui-même. La racine de l'intérêt personnel est plus visible dans les politiques et plus vivace que dans les autres hommes, les comédiens exceptés. Rien d'ailleurs ne ressemble aux comédiens comme les politiques : leur jeu les intéresse tant qu'ils finissent par oublier la pièce. Mais les pauvres comédiens sont plus innocents.
Il faut donc regarder les hommes d'action au visage. J'ai vu les portraits des maîtres du ballet russe, qui mènent la révolution sur la Neva, et qui menacent de l'y noyer, si Kérenski ne leur met pas la double boucle, à fond de cale. La plupart de ces figures respirent une naïveté épouvantable, un entêtement qui touche à la folie. On ne peut rêver d'une intelligence plus étroite. Ils ne sont pas bêtes : c'est bien pis, ils ont l'esprit borné comme le cachot où il s'est formé et roidi. Une seule
TOLSTOÏ OU DOSTOÏEVSKI idée, épaisse et lourde, emplit le pot de ces crânes. Une seule réponse sort de ces lèvres et de ces fronts à tous les problèmes de la pensée, de la politique et du monde. Leurs regards sont à la fois impudents et sournois : la certitude et la défiance. Ils ont la vérité en tout et fors eux, personne ne Fa.
La faiblesse est fanatique. La leur est capable de tout : périsse l'univers plutôt que leurs principes. Impuissants à comprendre que, dans leurs principes, c'est à euxmêmes qu'ils tiennent plus qu'à tout. Ils n'ont de force que pour servir aveuglément l'unique idée qui les possède ; mais cette force, ils l'ont. Au nom de la logique, ceux là aussi, ils pourront aller à tous les crimes, et toujours en se donnant raison. Et pour faire enfin leur révolution, la seule bonne, ils perdront en conscience leur pays, l'Europe et la Révolution.
Ils ne sont pas fanatiques à la façon des grands moines en Occident, ni des Jacobins, ni des puritains anglais. Ces terribles faiseurs d'histoire mettaient dans leur idée un trésor de volonté, une puissance d'agir étonnante et même une souple sagesse, née de l'expérience : ils n'ont jamais pu souffrir le chaos, et ils y portaient l'ordre à coups de hache, avec le feu et le fer. Je trouve dans la Terreur une magnifique connaissance des hommes. Les Jacobins n'étaient pas esclaves de la théorie. Ils composaient avec la nature, avec la société,
REMARQUES avec l'Etat, avec les événements. Enfin, ils jouaient leur vie plus que la vie des autres. Ils l'ont livrée, dès le premier jour, dès le premier pas.
Les têtes à la Lénine exhalent une implacable fatuité : elles respirent la manie et l'idée fixe. Elles sont impitoyables et molles. Un air d'écœurante vanité se joue sur leur grave suffisance, et sur leur hauteur étonnée. L'amour propre domine entièrement ce genre d'hommes : ils ne pardonnent jamais à qui le blesse ; ils nourrissent le serpent froid de la rancune dix et vingt ans durant ; leurs colères sont gelées ; ils abondent en paroles cruelles et en discours desséchés. Ils sont ce qu on peut voir de moins semblable à Jaurès et à Danton. Si le pouvoir leur échoit, ils ne sont pas surpris de régner ; mais en vrais parvenus de la victoire, ils ne se lassent pas de faire sentir qu'ils régnent et plus que jamais par la négation. Ce qu'ils édifient ne leur est de rien, au prix de ce qu'ils détruisent.
On me dit que Lénine, malingre et sec, est un petit homme roide, monté sur de hauts talons ; qu'il prétend à l'élégance, vêtu avec soin et des bagues aux doigts ; et il a la barbe noire, taillée en petite pointe. S il l'avait d'un blond pâle et presque blanc, ce serait tout vivant le Pierre Stépanovitch Verkhovenski, imaginé par Dostoïevski avec un génie incomparable, La révolution russe est perdue si Pierre Stépanovitch l'emporte sur
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Kerenski. A toute révolution qui veut vaincre, il faut un Danton : « Bourreau, quand tu l'auras coupée, regarde ma hure : elle en vaut la peine ».
Avec Lénine et les gens de cette espèce, la Russie est pour reculer de trois cents ans en Europe. Elle a voulu être européenne : elle ne peut plus rentrer en Asie ; elle restera entre les deux, jusqu'à ce qu'on la démembre. Les Etats-Unis de Russie, il n'y a pas d'autre issue à la révolution. Mais d'abord qu'elle vive. Où sera la révolution russe, si la Russie est morte ? Ils disputent de la terre, du partage des biens, du suffrage, des lois qui conviennent le mieux à un peuple de frères ; et ils ne prennent pas garde qu'un peuple a besoin premièrement de vivre. La justice ne vient qu'après la liberté ; et la liberté n'est qu'un mot sans la vie. Voilà Tolstoï et le pur chrétien : au fond, Tolstoï fait bon marché de la vie. En tout anarchiste russe, même athée, l'esprit de Tolstoï souffle obscurément.
Les Allemands enfoncent les portes de la maison ; et ces maniaques, enfermés dans une chambre, cherchent à se partager les meubles. Il n'y a comme les martyrs pour faire haïr les religions.
On parle de Valmy et de la Révolution en armes.
REMARQUES Les soldats de Valmy étaient les paysans de France : pour eux, il y avait une France, une patrie, une terre commune depuis cinq cents ans ou mille. Or, il y eut aussi une Terreur, pour réduire les théoriciens à l'obéissance. L'anarchie ne vaut pas la Terreur, en tant que gouvernement. La chirurgie est dure, et elle fait couler le sang, quand elle ouvre le corps : elle n'est pourtant pas si cruelle que la gangrène pour le patient.
Les théories sont la gangrène des révolutions. En temps de guerre nationale, les théories sont pleines de crimes. Un criminel, qui a de la force et du talent, peut servir son pays. Un théoricien, borné à sa seule logique, ne sert que contre son pays. Un criminel peut s'oublier : un théoricien ne s'oublie jamais : « Périsse le monde, pourvu que je me donne raison » !
Et qu'importe au vieux Tolstoï, si brave, si achevé, d'une volonté si pure ? Il ne tient plus au pays ; il se défie de l'Etat ; il ne croit pas à la nation. Chrétien, le royaume du ciel est son unique désir : il n est pas de ce monde.
Kerenski ne semble pas être de ces chrétiens à genoux. Tout en lui atteste l'intelligence volontaire, une vue étendue et le respect de la vérité : les faits sont toute la vérité, dans l'action. Cet homme est généreux : il
TOLSTOÏ OU DOSTOÏEVSKI ne veut pas duper, et il ne veut pas être dupe. Il a pitié de son pays. Il ne se préfère pas à la cause qu'il défend : on sent en lui la fièvre du dévouement, un oubli continuel de soi, et l'amour de la Russie. Celui-là doit avoir des idées générales. Il ne réduit pas tout l'univers au mir, et toute l'histoire au bon rire du mougick. Puisse la faiblesse de tous les Russes n'être pas la sienne : ils ne savent pas avoir plus d'une idée à la fois. Ils sont fanatiques ou anarchistes. Ils sont femmes. De là, que les femmes toujours férues de morale, faute de mieux, les mènent presque dans tous les cas. Elles sont rossées ou souveraines absolues. Eux, ils ne sont les maîtres que grâce à l'eau de vie. Les hommes, là-bas, sont si femelles, que les femmes semblent viriles. Kerenski s'élève autant au-dessus de ces écoliers, que Buchanan l'ambassadeur d'Angleterre au-dessus de tous les étrangers, qui ont eu un rôle dans cet énorme événement. Buchanan est le proconsul du Nord, avec toute sa fermeté coupante, un long scalpel qui veut et qui pense.
En Russie, le socialiste acharné part de Marx et tombe à Tolstoï, quoiqu'il fasse. Supposé que Marx soit la vérité partout en Europe, il ne l'est pas en Russie : car il tue le Russe.
REMARQUES L'Etat selon Marx suppose l'industrie et l'unité. La terre est la seule industrie de la Russie. Les Allemands ont raison de ne pas croire à une révolution sociale dans un tel pays ; et les Russes ne devraient pas s'en croire eux-mêmes, s'ils entendent faire une société sur les principes de Marx. La révolution politique est toujours possible, et la plus nécessaire : par ce qu'il faut commencer par défricher le sol et bâtir la maison, en attendant d'y installer des ménages en parfaite harmonie. Ainsi, les Russes risquent de perdre la révolution qu'ils peuvent faire et que les Allemands n'ont jamais faite, au profit de celle que les Allemands ne feront sans doute pas, tant qu'ils n'auront pas été capables de faire l'autre.
Tolstoï, qui a si bien connu les paysans et la terre de son pays, n'avait que du mépris pour l'église de Marx. Toute l'immense multitude, chrétienne et paysanne, pense à la Tolstoï, moins le renoncement. Et elle est menée par des hommes qui n'ont pour Tolstoï qu'un profond dédain. Ces fidèles de Marx prêchent la loi d'airain, l'Etat, et tous les autres dogmes à des enfants velus qui entendent paradis sur la terre, plus de travail, partage des domaines et multiplication des pains. Telle est l'incroyable confusion de Pétrograd : un déluge de théories submerge quelques pauvres îlots de politique.
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Lénine et les fanatiques du même genre ne font pas bon marché de leur vie. Ils sont moins rebelles que docteurs, maîtres d'école et théologiens. Ils ont le courage de l'entêtement, qui est souvent une fureur d'amour propre. Pour le reste, leur bravoure est douteuse. Quand, par leur faute, le navire fait eau, ils filent de toutes parts, et n'attendent pas qu'il coule. Ils conservent leur précieuse vie à la théorie, qui pour eux est la révolution. Trahir ? pourquoi ces gens là trahiraient-ils } On n'a qu'à se servir d'eux, en flattant leur vanité et leur manie. S'ils trahissaient, ils ne seraient pas à court : ils équivoquent sans cesse ; ils justifient la trahison en eux, qu'ils maudissent dans les autres : ils ont toujours raison. Il n'est pas besoin de supposer que Lénine et ses pareils sont payés par les Allemands : ils le sont, sans doute ; il est aussi possible qu'ils ne le soient pas. En eût-on la preuve, ils diraient qu'ils ont reçu l'aide et l'argent des Allemands, dans l'idée de tromper les Allemands et de servir la révolution.
Ces esprits absurdes sont absolus. Infatués, ils sont surtout médiocres. Où auraient-ils compris les relations infinies de la politique ? Dans un bourg de la Suisse, en pleine paix, ils se sont mis au centre du monde,
REMARQUES buvant leur petit lait et croquant les noix creuses de leurs dogmes. Ils sont toujours au centre du monde, avec leurs noix, leur médiocrité et leur petit lait, quand ils se retrouvent en Russie, dans une révolution énorme et la plus grande guerre de tous les temps.
D ailleurs, que leur importe la Russie, la vie russe, le génie de ce peuple mouvant et fluide, qui suit toutes les pentes, à qui l'on doit frayer les voies plus qu'à un autre. Qu'en savent-ils, ces citoyens de Berne et de Zurich ? Nulle part, ils ne se sentent mieux qu'en Suisse. Ils rêvent de la Russie ; et la Russie les déçoit toujours. Quand ils vont à Lugano ou à Naples, ils se croient chez eux en Italie. Ils n'ont aucun sentiment du ridicule. Ils parlent toutes les langues, et ils oublient la leur. Gorki lui-même en est là, Gorki, ce Vallès sans os, au front étroit, à l'intelligence si menue, qui n'a jamais pu sortir de ses bas fonds et de ses bouges, poète de la phthisie, des forçats et de l'asile de nuit. Un fort bon garçon, mais l'âme la plus vulgaire. Quand il peint le soleil et l'Italie, il est aussi rhéteur, aussi faux et aussi laid qu'un barbouilleur de Munich ou Louis Veuillot. Gorki est la négation faite homme ; et il n'a de talent qu'à la mesure où il nie. Il en a beaucoup. La Russie est en proie aux innombrables Gorki sans talent, qui pullulent dans les faubourgs et sur les routes. Où est Dostoïevski, cœur puissant, pensée pro-
TOLSTOÏ OU DOSTOIESVKI fonde et vaste ? qui n'eût pas fait tort à la Russie d'une seule tête russe ?
Kérenski aura-t-il la force de faire l'ordre dans le chaos ? Tant que l'anarchie est la loi et l'appétit des Russes, Tolstoï l'emporte décidément sur Dostoïevski.