O DOUCEUR
Je sors dans la campagne, et chacun de mes pas fait trembler la rosée. Tout ce que je touche s'est hier endormi, comme une jeune fille ayant oublié d'ôter ses perles : ou surprise par le sommeil, dans sa sueur nacrée, un jour d'été.
Près de la haie, aux boutons d'épine qui s'ouvrent, je vois une jeune femme qui sourit sur le pré; et les deux primevères de sa chair sont avec elle, l'un des enfants contre son genou, et l'autre sur sa main blanche, riant d'appuyer au sein rond sa ronde joue.
Tour à tour, elle les gorge de baisers comme une pigeonne, bec à bec, nourrit ses petits sans plumes. Là-bas, le blé vert lance dans le ciel sa balle qui chante, l'alouette. Et la haie d'aubépines est pleines d'étoiles fraîches.
Laisse moi un instant, o jeune femme, prendre place à tes côtés en toute douceur. Je ne goûterai pas de ton miel ; mais laisse-moi chérir l'abeille au travail dans la fleur sucrée.
La rose de la vigueur, tu la portes sur ta tige souple.
O chère, l'ennui des matins sans sourire et la peine des soirées sans amour ne t'est point encore restée sur le cœur.
Je regarde comme au milieu d'un lac tes doux beaux yeux où l'amour, le simple amour se contemple lui-même, telle l'eau d'une fontaine avec ses cailloux bleus. Et je
0 DOUCEUR devine que pour toutes prières, tes paupières ont de tendres larmes.
Je chéris en toi la grâce adorable et l'adorable douceur, la double anémone de mai qui pare les jeunes femmes enlacées à leur destin, et de toutes fait une seule gerbe de sœurs vermeilles!
0 créature aimante, sois toujours toute amour.
Tu es fraîcheur à lame et tu la contentes : ainsi ton lait est toute nourriture pour ton petit enfant, qui te respire, qui te boit, qui te rit.
Et certes, jamais jeune femme n'a aimé les fils de son amour comme toi : tu vois que je te connais. Ainsi pense chacune en sa candeur vivante ; et chacune sait bien que sa maternité est unique. Tel est l'ordre de la puissante nature ; et je confesse sa croyance.
Sur les bras de la jeune mère, o que toute la chasteté de la jeune fille revive dans l'enfant !
Et que de ce grand réservoir, pas une goutte de vie ne s égare !
L'enfant, le sage petit enfant, le fruit si grave de la mortelle folie, se bénit lui-même de son rire.
Mais va ! La cloche sainte t'appelle à l'église, comme il est dit.
Laisse-moi baiser sur ton front la main de ton petit.
Les enfants que f aimais sont morts.
Je ne tiens pas aux enfants de mon sang. Je chéris tous ceux qui me sourient ; et je rends grâce du rire qui me plaît.
Les enfants que f aimais sont morts. Et le temps de la Bien Aimée nest plus pour moi.
Le temps de la Bien Aimée nest plus pour toi, dit-elle.
Va, o douce jeune femme. Ce matin d'avril est fait pour toi seule, et pour tes pas tranquilles. Entends-tu même mon murmure ? Je ne parle quà peine. Ce matin, tout ruisselle de rosée.
ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTENAY- AUX - ROSES LE DOUZE SEPTEMBRE 1917
rmo