GRANDE POÉSIE
Les grands poèmes sont d'un grand ennui. On les vante beaucoup plus qu'on ne les lit. Ils tiennent tous, plus ou moins, de Nestor et de l'ancêtre indien, lequel vit deux fois centenaire pour donner à poème aîné un petit frère poème. Ils n'en finissent plus. Ils rabâchent ; ils s'étalent et leur flot n'a pas de pente. Le plus fier génie et le plus spirituel se met à radoter, quand il s'applique à un vaste poème. On le croirait sûr de n être jamais lu, et même qu'il n'aura pas l'idée de se relire. Il dort et nous endort.
C'est que les vastes poèmes sont des récits, et que le récit en vers n'a plus beaucoup de sens, depuis que les hommes ont appris l'écriture. Il n'en a plus du tout, depuis qu'ils ont des livres. Les grands poèmes sont des histoires universelles, ou les annales de l'imagination. Le vers régulier, en sa monotonie, est fait pour aider la mémoire autant que pour flatter l'oreille : si elle n'est pas des plus naïves, dix ou douze mille hexamètres ne peuvent pourtant pas manquer de la lasser. Les modernes ont leurs historiens et leurs histoires. Ils ont eu les manuscrits ; à présent, ils ont les livres.
REMARQUES Les grands poèmes ne sont plus nécessaires, et ils nuisent aux poètes.
On goûte pleinement Homère à neuf ou dix ans : encore faut-il avoir un tour particulier d'esprit. Mais le récit de Virgile assomme : on admire le poète ; on s'étonne de l'artiste ; les derniers chants de Y Enéide ne sont une lecture continue que pour l'érudit.
Quel dommage en vérité, que tant d'admirables poètes aient eu la faiblesse de donner dans le grand poème ! Lucain, Stace, plusieurs Grecs, le Tasse, du Bartas et nombre d'autres, ils nous eussent laissé bien des œuvres nobles, passionnées ou charmantes, s'ils n'avaient eu la manie épique. Pour se rendre immortels, ils se sont mis dans des œuvres mortes. En vers ou en prose, il faut avoir vécu pour se survivre.
Trois pages de l'Anthologie valent tous les poèmes alexandrins. Catulle et Pétrone sont des poètes sans prix, pour n'avoir pas tenté d'illustres œuvres. Dans l'admirable Milton, c'est Y Allegro et le Penseroso qu'on aime toujours et qu'on n'a pas cessé de lire. Qui reprend le Paradis Perdu, l'ayant jamais pris ?
Quelques sonnets font vivre immortellement Ronsard que n'eut pas sauvé la Franciade. D'autres sonnets
GRANDE POESIE ont fait la gloire de Pétrarque : il croyait la devoir à des épopées, dont personne ne se soucie. Vingt pages ont ouvert à Stéphane Mallarmé la région supérieure, le chœur où chantent les plus beaux et les plus grands : une poignée de rimes est un trésor royal si elles sont toutes émeraudes et diamants.
Dante seul, avec Goethe, a tenu la gageure du grand poème. Mais ils sont la règle que je veux dire, et non pas l'exception. Goethe s'est tout accordé, en prenant la forme du drame, sans d'ailleurs réussir à la véritable tragédie. Le dialogue est le contraire du récit ; et il varie à merveille l'ennui que, souvent, l'un et 1 autre Faust nous donne.
Pour Dante, la forme sculpturale de son poème est très singulière. Il a dressé un immense monument à trois faces, ou si l'on veut une porte à trois battants. Chaque battant est divisé en trente trois bas-reliefs, qu'on appelle des chants. Chaque chant s'ordonne autour d'un épisode. Le lien logique est très faible : l'énumération est à peine un ordre. Un cercle de l'enfer n'en appelle pas nécessairement un autre. Que ce soient Paolo et Francesca, Ugolin, la Pia, Saint-François, Saint-Bernard ou même Béatrice, les héros ne font
REMARQUES que passer ; et ils disparaissent. De récit, à vrai dire, il n'y en a pas. Entre tous ces épisodes, les uns sont d'une beauté sublime ; la beauté des autres est plus modeste. On n'est pas forcé, pour entendre la Divine Comédie, de la lire toute. Au contraire, plus l'on y choisit plus l'œuvre paraît belle : par ce que la forme des plus beaux morceaux est d'une force et d'une élégance accomplies. Le poète fait la seule unité du poème : Dante est partout, dans son rôle de passionné, d'injuste et terrible justicier.
Or, rien ne reste des grands poèmes, après fort peu de temps, que quelques épisodes, et de beaux traits çà et là. Valait-il pas mieux que le poète commençât par où le temps finit, et qu'il s'y tînt ? Au bout du compte je ne vois guère de poème bien vivant qui ait plus de trois ou quatre cents vers. Les petites pièces, les odes, les sonnets, une simple chanson, pourvu qu'elle soit de Shakspeare, de Villon ou de Verlaine, ont un avantage éternel sur les œuvres d'impérial dessein et de haut renom.
Là où parle la pure émotion du poète, là est la poésie : voilà les poèmes qui gardent la vie, et non pas ceux qui racontent l'histoire, qui décrivent un temps ou un