SONGE DE L’AUTEUR
C’est dans les bras de Morphée que j’ai cru me promener aux Tuilleries; il me fembloit entendre une mufique martiale; tout le monde couroit, &c tout-à-coup je me fuis vu feule au milieu de ce vafte jardin. Le foleil terminoit fon cours, & la nuit commençoit à étendre les voiles.
Craintive de mon naturel , dans un lieu ifolé, je me fuis fenti douée à l’infant d’un courage intrépide. Je me fuis affife au pied d’un arbre, & il m’a paru que je m’endormois une fécondé fois. Toutà-coup je me fuis réveillée par un fpectacle raviffant; les Tuilleries étoit toutéclairces; les objets qui le font préfentés à ma vue étoient des hommes d’une taille extraordinaire ; ils étoient vêtus uniformément, &c ce cofume, quoique limpîe, me paroilToit noble comme celui du tems d’Henri IV : ils n’avoient point de
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chapeaux, mais des efpèces de bonnets rouges quarrés, d'où il fortoit une quantité de lumières : ils tenoient à une main un flambeau formidable , fur lequel ils s'appuyoient, l'autre main étoit libre ; malgré que leur marche fût impofante & grave, ils recevaient, avec plaifir , de cette main, tous les Mémoires &c Manufcrits qu’on leur remettoit. Ce genre de géant portoit une figure affable & prévenante en leur faveur. Je me levai, & je fuivis la foule; j'admirois ce fpeéfacîe; mais comme les femmes ne fe contentent pas d'admirer , & que la curiofité démafque toujours leur fexe^ je ne pus m'empêcher de demander qui étoient ces géans? les foux me rioient au nez , les fors me faifoient des queftions aiTommantes. Enfin, ces graves perfonnages entrèrent dans le Palais des Tuilleries, & les grilles le fermèrent. Quoi, m'écriai-je, ne puis-je favoir quelle efl; cette augufle afïèmblée ? Comment, me répondit un lage, pouvez-vous méconnoîcre les Etats-Généraux?
Eh, Monfleur, lui dis-je, que lignifient tous ces Manufcrirs qu’on leur a prcfentes, 6c qu’ils ont reçus avec tant de grâce. Ce font, me répondit -il, les idees de tout le monde , 6c il n’ont garde de refufier celles de perfonne ; ils goûteront les bonnes, 6c rejetteront ce qui eft inutile. Hélas ! m’écriai-je , pour la fécondé ou la troifieme fois, 6c ma lettre au Peuple, 6c mes Remarques patriotiques ! que deviendrontelles? A ces mots , tous le Peuple m’entoura , 6c me témoigna , par des expreffions naturelles 6c non choifies le regret qu’il avoir, ainfi que moi, de n’avoir préfenté ces deux Ecrits, où il eft mention de leur misère 6c de leurs maux. Seuls Ecrits, malgré la quantité de productions, dans lefquels on s’occupe véritablement dit Peuple. Mes regrets étoienr inexprimables; je m’en retournois trille 6c rêveufe ; lorfque le canon frappa tout-à-coup mon oreille» Une nouvelle cérémonie s’offre à mes yeux; c’elt le Régiment des Gardes-Françoifes 6c büiiies , des Gardes-du-Corps 6c Gendar-
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mes } tous montés fur de fuperbes courtiers j mais fans armes, <§c n’ayant; pour toute défenfe qu’une branche d’olivier. Au milieu de cette efcorte j’apperçus un arbre touffu* fetois curieufe d’approcher de cet arbre , qui paroiffoit chargé immensément de fruits fuperbes. Un grouppe de Peu-» pie m’enveloppe & m’entraîne au pied du char qui portoit cet arbre. O fuprife admirable ! je vois mon Roi Louis XVI, en pçrforme , qui me tend la main, & me prend gradçufçment ma Lettre au Peuple. Je découvre, à fes côtés , une femme voilée qui arrache Ion voile, & qui me tend de même la main. Cette nouvelle furprife répand dans mon ame une latisfaérion pure & enchantereifë , en reconnoiffant que ç’étoit la Reine, Cette aimable candeur qui fe répand fur fort front augufte , fon air affable & compatiffant me déterminèrent à lui préfenter mes Remarques patriotiques. A peine à®t^elle jette les yeux fur cet écrit, que je vois couler lès larmes. Elle fe lève, die fecoue elle-même f arbre, & tous le§
fruits tombent auffi-tôt dans les mains du peuple. Les fruits qui couvroient cet arbre , cachoieut la couronne du Roi qui étoit attachée au fommet 8c qui relia feule à découvert. Le peuple, dans une joie inexprimable des bienfaits 8c de la générofité de la Reine , fe met a fes genoux. Le Roi prend la parole, 8c dit au peuple en regardant fa couronne. « V ous la » voyez cette couronne , fille dfi» l’ambi- » tien ; cet infiniment du malheur des » meilleurs Rois. Henri IV, mon ayeul, » qu’on reconnut trop tard , Sc qu’on » regretta fi long - temps , lui doit fon » trépas 5 mais en marchant fur fes nobles » traces, je ne veux la conferver que pour » vous défendre 8c pour vous rendre heu- » reux. » Aulfi-tôt j’entendis mille cris d’allégrelfe. Ce fpeélacle difparut devant mes yeux, 5c je me retrouvai au pied de mon arbre, où il me fembla retrouver le fommeil ; il me parut même que je dormois depuis quelques jours. Enfin je me réveillai encore toute endormie , 8c je cherchai à
reprendre mon chemin ; je gagnai le Pont- Royal; je vis tout le monde vêtu difFéremment. Les vêtemens étoient devenus prefqu’uniformes; les jeunes gens n’étouffoient plus dans leurs gilets rétrécis, & dans leur efpece de caleçons ridicules, qui le§ rendoient droits comme une toife , & plaifans comme des pantins. Tous ceux que je rencontrai avoient Pair aifé & honnête , fur-tout ils me paroifloient être très-polis; car ils ôtoient leurs chapeaux à toutes les femmes qu’ils rencontr oient. Je prends la rue du Bacq ; mais quelle efi: ma furprife & mon étonnement ; cette rue , quoique dans l’hiver & qu’il eût plu, étoit propre comme mie cour bien entretenue ; j’avois tant de plaifir à la parcourir, que je fus jufqu’au bout, & par -tout la police étoit bien obfervée ; mais ce qui me furprit davantage , ce fut de ne plus rencontrer ni wisky, ni cabriolet, ni voiture , ni charette à pierre , ni tombereau à boue ; cependant j’apperçus quelques voitures fimples & modeltes qui
alloient d’un pas lent , & je remarquai aufll que ceux qui croient dedans etoient vieux ou infirmes. Je repris la rue de Seve, & je m’acheminai jufqu’à la Croix-Rouge, ou je ne *ds ni fiacre ni brouette. J’arrive devant un hôtel que l’on bâtiffoit; mais ce genre de bâtiffe me paroifioit d’une folidité qui égaloit fa beauté. Je m’arrête un infiant devant cet hôtel , & je vois un homme d’un âge raifonnable qui conigeoit un petit jeune homme. Plufieurs maçons prirent fa défenfe, &c le maître maçon à la fin fe laiflfa fléchir. Quoi , ce difoit-il , ce bourreau , fans ceffe me fera des fiennes ; voilà trois fois qu’il me fait mettre à l’amende , oc le gain de cette bâtifle ne fuffiroit point à payer fes fottifes; il fait qu’il eft défendu par ordre du Roi &c de fa Cour de Parlement, de faire marcher les charettes à pierres &c moellons dans l’été, paflé cinq heures du matin , Sc fept heures dans l’hiver : nous fommes dans les jours longs, &c le petit mauvais fujet s’obftine à faire charger les
charretiers à fept heures formées. Eh bien ! cette loi , répond le petit garçon , n’a pas de bon fens, on ne peut pas toujours être à l’heure juife. Comment, petit effronté , reprit le maître maçon en colère, tu voudrois changer les loix du Royaume , qui font aujourd’hui fi traitables ôc fi humaines ; ne te fouvienst-il plus d’avoir eu les jambes caffées par un maudit Wiskyj ne te fouviens-t-il plus que ton père a été écrafé par un tombereau de pierre ; ne te fouviens-t-il plus de ces bagarres en plein midi de fiacres , de charrettes, de tombereaux, de voitures bourgeoifes , de wisky ôc de cabriolets , ôc îufq u’aux brouettes qui fe faifoient fracafîèr dans ces bagarres ; ne te fouvienst-il donc pas que les rues reftoient quelquefois quatre heures d’horloge à fe déboucher , Ôc que tout dépérifloit dans ces entraves effroyables , que les gens de pied étoient à chaque ihflant eftropiés ou tués.... Actuellement depuis l’heureufe Aflèmblée de la Nation , on ne voit plus de ces
funeftes tumultes ; depuis deux heures du matin jufqu’à cinq en été , & jufqu’à fept en hiver , les boueurs ont ordre de nettoyer Paris , les charettes de pierres & de moellons , d’approvifionner la capitale aux mêmes heures. Toutes charettes lourdes &: pernicieufes font profcrites, paffées ces heures -là. Les charrettes des blanchiffeurs feulement ont le droit d’aller & venir à toutes heures > parce que ceia n’arrive que deux fois par femame ; d’ailleurs ces charrettes font légères &c attelees modeftement. Ne voudrois-tu pas, ajouta-t-il, interrompre cet ordre admirable; car depuis que l’on approvifionne Paris la nuit , il y a bien moins de malfaiteurs. Cette prudence humaine garde Paris plus qu’on ne l’avoit prévu dans le plan de cet arrangement. On n’avoit fait que détruire les dangers du jour, & l’on a prévenu en même temps ceux de la nuir.
D’ailleurs chaque voiture de charrois eft éclairée & accompagnée de plufieurs foldats. A chaque barrière il y a des corps-de-
gardes qui en fournilTent tant qu’il en ell befoin. Que veux -tu de plus admirable que ces loix làges & plus qu humaines.
Je reliai ébahie d’un femblable difcours, & je reconnus tous les changemens qui s’etoient faits pendant mon fommeilj j’arrive enfin dans la rue des Boucheries.
Cette rue infeéle me parut totalement avoir changé de forme ; ce n’étoit plus ce fang dégoûtant des animaux qui couloir dans les ruiflèaux, cette odeur méphitique qui empoifonnoit les paflans ; c’étoit une odeur fuave & fucculente. Tous les bouchers en étoient chaffés, & c’étoit à la place de ces étaux qu’il fe trouvoit de fameux rotifiéurs & d’excellens traiteurs ; lefieur Pothiez, dontlegoût ell exquis dans l’art des rellaurateurs , étoit toujours à leur tète. On voyoit à la place de ces mots , rue des Boucheries: rue des Friands. Je demande en bas de la rue de Condé à un apothicaire allez plaifant , d’où vient ce grand changement ; mais comme il parle toujours par monofyllabes , il ne
me répondit pas auffi clairement que je Paurois défiré. Je m’en allai en colère, en lui difanr qu’il m’impatientoit à l’excès; mais le mauvais plaifant me répliqua , s’il ne me falloit pas encore quelques gouttes d’opium pour me rendormir &c faire de nouveaux fonges. A ces mots je me réveille &c je refte anéantie; tout-à-coup j’entends un bruit épouvantable dans la rue. Je me lève & je vois le grand jour. Je cours vite à ma croifée ; ô furprife moins flatteufe que celle de mes fictions ! c’eft une bagarre effroyable dans ma rue , des tombereaux font accrochés avec des fiacres, une bande de bœufs montant fur la roue des voitures , préfentent leurs têtes énormes &:
meurtrières aux portières de ces trilles fapins, & font frémir ceux qui font dedans. Des bandes de cochons & de moutons arrivent à grands pas ; & je reconnois que mon aimable fonge n’eft qu’une illufion trompeufe. Je l’ai fans doute étendu; mais le fonds en efl vrai : & comme il n’eft pas
plus défendu de faire de mauvais fonges que de mauvais livres , j’ai cru que je pouvois écrire celui-ci. Et fi mes Remarques , de même que mon Songe , n’ont pas tout le fel &c toute la profondeur dont ils feroient fufceptibles ; du moins j’ai montré tout ce que je fens , & tout ce que je defire pour le bien de ma Patrie. Ce feul but doit m’obtenir non-feulement l’indulgence des critiques fur une matière auffi épineufe que difficile à traiter, auffi abftraite que politique, auffi ftérile qu’infipide pour ce fiècle frivole ; mais encore l’eftime des belles âmes & de tous les bons Citoyens.