LE GLOBE
Entrons rendre visite à la Terre, notre mère. On en montre la figure au millionième, dans un pavillon spécial de l'Exposition. 11 convient d'y aller jeter un regard d'ensemble, avant d'étudier dans le détail les différents exemplaires des hommes qu'elle porte et les divers travaux par lesquels ces hommes l'ont embellie.
On ne saurait trop féliciter MM. Villard et Cotard de leur intelligente entreprise. Si nous nous accordons quelque avantage certain sur nos aînés, c'est que nous savons un peu de géographie; c'est tout au moins que beaucoup d'entre nous ont la curiosité de cette science. Il y faut pousser nos enfants. Quand nous leur laisserons la Terre, elle sera plus que jamais inhospitalière et rude à ceux qui auront la faiblesse de la mal connaître. Ah! que je voudrais voir tous les garçonnets de France venir et revenir souvent dans le pavillon de la grosse boule! A cet âge, on apprend plus en un instant, par une sensation aiguë et singulière, que par les longues heures d'ennui dépensées sur les livres. Les cartes planes exigent de l'eufont un effort disproportionné à son intelligence; ses yeux ne croient qu'aux apparences, et l'apparence menteuse des cartes contredit les explications qu'on lui donne. Sur nos mappemondes, le détail lui échappe. Ici, tout est joie et vérité pour ces jeunes imaginations : la forme, le mouvement du globe, l'immensité des océans, les lignes rouges des grands voyages, les découvertes de villes et de pays qu'on refait soi-même, en marchant
vraiment de sonpclit pas! Hien n'est plus propre à jeter clans ces cervelles la première graine de la vocation qui fait les Bougfainville ou les Dupleix. Rien ne leur donnera des idées plus chaudes, plus vivantes, des notions plus utiles, plus nettes. Et que de grands enfants, parmi les hommes, qui trouveront ici mêmes profits et mêmes plaisirs!
On monte dans Tascenseur; il vous dépose sur le pôle nord. Avec son diamètre de 12-", 73, la Terre a déjà très bon air. Elle tourne... quelquefois. Quand ce lent mouvement de rotation fait défiler sous les pieds du spectateur u les grands pays muets > dont parle le poète, la première impression est saisissante. Voilà donc celle qui nous roule avec dédain, telle que révoquaient les belles strophes de la Maison du herger :
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.
On va sourire, et me répondre que cette planète est en carton. — Qu'on se rappelle, dans un autre ordre d'idées, l'impression auguste que nous reçûmes tous des armées en fer-blanc de V Épopée; on comprendra qu'un très petit artifice, associé à de grandes images intérieures, peut toujours exciter une émotion chez le plus sceptique. Je regardais mes voisins; une gravité majestueuse se peignait sur le visage de quelques-uns; ils se sentaient devenir soleils. Mais le démiurge préposé au mouvement du monde se repose le plus souvent, assis sur sa chaise sous le pôle austral. 11 faut faire alors ce que faisait jadis le soleil, tourner autour de la planète récalcitrante. Une galerie en spirale amène le voyageur, après plusieurs
révolutions, aux antipodes de son point de départ, sous le vag^ue profil de la terre Louis-Philippe. Durant le parcours, des réseaux diversement colorés lui permettent de suivre les grandes lig^nes de navigation, de chemins de fer, de télégraphes, les itinéraires des explorateurs fameux. Des groupes de clous lui indiquent les principaux gisements des métaux dont ces clous ont la couleur. Comme je marquais ma surprise de ce qu'on n'eut pas fait saillir le relief des montagnes, il me fut répondu que le Gaurisankar, le plus haut pic de l'Himalaya, aurait 8 millimètres de saillie à l'échelle. Ce serait trop humiliant pour les Alpes et les Pyrénées.
Lelongdes murs, une suite de pancartes donne en gros chiffres, sur des tableaux de statistique comparée, ces renseignements que tout le monde est censé savoir, qu'on ignore toujours, et où l'on puise d'un seul regard tant d'idées. J'y vois que la Chine a 13 kilomètres de chemins de fer, et l'Union américaine 242,000; je comprends sans autre commentaire la marche actuelle de la civilisation autour de ce globe. Je regarde le chiffre du mouvement commercial pour l'Angleterre; il est double de celui que l'Allemagne et la France réunies alignent au-dessous, supérieur aux chiffres additionnés de tous les peuples extraeuropéens, si l'on défalque de ces derniers les colonies britanniques; ces quelques nombres suffisent pour m'expliquer l'histoire et la politique de l'Angleterre. Un autre tableau me rappelle qu'il y a près de 500 millions de bouddhistes, le tiers de l'humanité; cela augmente ma considération pour le Bouddha de bronze qui sourit dans le vestibule des Arts libéraux.
Cela m'enhardit aussi à présenter une requête aux
créateurs du globe : j'aimerais qu'au lieu d'être posé sur ce modeste socle de tôle, il fût porté par un éléphant, que porterait une tortue. Mais je n'insiste pas, mon vœu est d'exécution difficile; et puis, on n'aurait qu'à me demander qui porterait la tortue. En revanche^ j'insisterais pour trouver à l'entrée la reproduction de quelque ancienne sphère terrestre; par exemple, la célèbre mappemonde de Martin Béhaim, conservée au musée de Nuremberg-, et qui nous montre l'univers des gens de 1492, au moment où Colomb s'embarquait. Ce jalon historique devrait être ici, de même qu'on devrait figurer ailleurs le mannequin anatomique sur lequel travaillait Harvey, à côté de celui qui sert aux élèves de Claude Bernard et de Broca. Ces témoins apprendraient aux découragés que les pauvres modernes, si facilement sacrifiés aux anciens, ont fait en trois ou quatre siècles, dans la connaissance exacte du monde et de l'homme, dix fois, vingt fois plus de chemin qu'on n'en avait fait durant six mille ans.
A peine quelques vides, quelques incertitudes sur notre sphère. L'Afrique se défend encore : on marche un instant devant sa zone équatoriale sans rencontrer un nom. Un peu de patience; savcz-vous bien que surce globe, depuis trois mois qu'il est en place, on a déjà remanié deux fois l'Afrique, pour la tenir au courant des dernières investigations? Ce qui saisit le regard, tout d'abord, et raffermit le courage, c'est le solide réseau où la terre est prisonnière, rails, fils télégraphiques, sillages de navires ; c'est la direction constante de ces veines et de ces artères, rapportant ou puisant la vie au cœurde ce grand corps dans la petite Europe, au cœur de l'Europe dans
la France, au cœur de la France dans ce minuscule Paris, qui couvre un centimètre carré. Un seul coup d'œil montre tous les efforts de la nature et tous les efforts de lliistoire conspirant à centraliser la vie sur ce point. Soyons modestes, ne le disons pas trop : Marseille n'aurait qu'à être jalouse, sans parler des autres! Observons plutôt les dernières mailles du fdet, qui tendent à s'accrocher ailleurs, et resserrons les mailles chez nous. — Mais j'oublie d'épuiser mes réclamations. Je voudrais voir en Asie l'ilincraire de Marco-Polo, à côté des voyages plus récents; le Vénitien a tracé la roule d'oi^i ses successeurs ne se sont guère écartés. J'ai demandé l'indication des gisements de pétrole, si curieux dans leur disposition annulaire autour du globe. On m'a promis le pétrole. Je m'arrête. Que de choses j'aurais encore à réclamer sur la Terre!
Ou'on ne se récrie pas sur mon faible pour ce grand joujou. Par des moyens très puérils, je l'accorde, il suggère des pensées graves, rectifie des erreurs et consolide des certitudes. A ceux même qui n'ont pas la passion de la planète, je dirai qu'aucun théâtre ne peut leur offrir une source de jouissances aussi abondante. Qu'ils écoutent le public. On n'imagine pas combien l'homme livre le fond de son âme, en présence de la Terre, comme elle fait apparaître la diversité des esprits. Vous entendez là actuellement tous les dialectes, ce qui ne manque pas de couleur locale; et tous les discours sont à retenir. Des visiteurs se donnent un but. Les aventureux refont la route d'un grand navigateur : les uns s'embarquent résolument avec Dumont d'Urville, d'autres préfèrent La Pérouse. Une société s'était attachée aux pas de M. Bonvalot; accroupis sur le bord du
balcon, les explorateurs fouillaient les replis clu Pamir, et ils échangeaient des vues sur cette contrée. D'aucuns proposent au gardien des rectifications, d'après les dires d'un ami qui a voyagé. 11 est instructif de suivre du haut en bas les familles qui accomplissent leur périple. Après quelques expériences, on peut établir la moyenne des connaissances géographiques d'une famille française en 1889. Elle part du pôle, non sans avoir disputé sur la possibilité d'y naviguer. La Sibérie l'étonné par sou étendue; et ce nom seul communique un pelit frisson aux dames. Elle est déçue par l'exiguïté du Japon : une personne lui trouvait la forme d'une pieuvre. Devant le Tonkin, les opinions politiques s'accusent. La Chine effraye, l'Afrique attire, l'Australie laisse indifférent. Aux pays peu fréquentés, on cherche une ville vaguement située dans la mémoire; on tient conseil, des membres de la famille se détachent en reconnaissance de divers côtés. Deux points entre tous accaparent l'attention : Panama et Sainte-Hélène. On s'attriste à l'isthme, on s'apitoie à l'île : « Ce pauvre IXapoléon! » — Et l'indignation se réveille contre l'Anglais, vivace. injurieuse. La proportion des eaux surprend, elle arrache cette exclamation : « Oue d'eau! que d'eau! " Le Pacifique surtout a un succès d'épouvante. En le traversant dans sa plus grande largeur, des femmes hâtent le pas, elles ressentent un léger malaise. Et l'on voit la famille s'arrêter avec soulagement devant un récif de l'archipel des Amis.
Ainsi l'humanité circule autour du globe, drôle ou touchante. Lors de ma dernière visite, un ménage monta dans l'ascenseur. L'homme, sur le déclin de l'âge, tirait
la jambe; sa femme l'aidait. — " Pour im vieux gabier, c'est honteux de monter là dedans ", disait-il. Quand nous passâmes sur le balcon, je me rapprochai de l'ancien matelot. Les Océans ne l'étonnaient pas, lui. Son œil éteint se dilata pour embrasser ces étendues vertes qui sentaient la mer. Il le connaissait, ce globe, il l'avait vu tourner plus d'une fois sous ses pieds nus, cramponnés aux échelles des haubans. 11 refaisait à sa compagne le récit des longues routes d'autrefois; elle les connaissait aussi, son cœur inquiet les avait souvent apprises sur la carte du port. Le gabier expliquait d'un ton docte les escales lointaines, les pays risibles où l'on ne mange pas notre pain, où l'on ne boit pas notre vin. Sa voix en parlait avec mépris, son regard les cherchait avec tendresse. 11 s'éloigna lentement, de son pas boiteux, en retournant la tète vers l'hémisphère où il y avait le plus de mer.