LES FEUX ET LES EAUX
On m'excusera si je ne cherche pas de transition pour passer de Bossuet aux fontaines lumineuses. Avec un peu de subtilité la chose souffrirait arrangement, car il aimait les allées superbes où les jets d'eau ne se taisaient
ni jour ni nuit, clans les jardins de M. le Prince. Mais il est plus simple de dire qu après Tétude attentive et les pensées sérieuses du malin, le soir nous doit le délassement quotidien. 11 apporte Tindul^^ence et Tillusion. Sur ces toitures vitrées, le crépuscule a jeté un glacis crargent ; comme il s'assombrit, des lueurs naissent sur tout le pourtour de Tenceinte; froides et blanches cVabord, bientôt avivées parles ténèbres tombantes, elles courent le long des façades et ruissellent en nappes jaunes dans les parterres. Les fleurs se réveillent, avec des (ons plus pâles, sous Tessaim des lucioles qui brillent entre les massifs et au ras des gazons; d'autres fleurs, artificielles, mettent leur mensonge dans le feuillage des magnolias, pétales de verre animés par l'arc incandescent. Les frontons se confondent en un seul palais, au reflet des feux qui les éclairent; les édifices répréhensibles se transfigurent et s'harmonisent; les lignes d'une architecture idéale surgissent, gravées au trait sur le fond noir par un burin lumineux. Vu ainsi, le Trocadéro réjouit l'œil qu'il affligeait. Le dôme des industries a donné le signal de l'illumination; des guirlandes de perles électriques s'enroulent autour de sa coupole, les lampes de l'intérieur rayonnent à travers la large baie, par où le regard fuit dans la claire perspective de la travée principale; les nuances heurtées se fondent, le fer se dore, et l'on n'a plus d'objections contre ce dôme, à l'heure où il devient le foyer central de la féerie. A l'arrièreplau, la haute croupe du palais des machines barre l'horizon; son vitrage tamise une clarté diffuse; entre les arceaux et sous les cintres, on voit tourner les soleils des phares et trembler leurs faisceaux; l'énorme bâche
semble la grande serre des régions planétaires, où le jardinier élève de petits astres pour les semer dans le ciel de nuit. Les projecteurs lancent leurs éclairs, épaudus en pluie de poussière bleuâtre ou ramassés en pinceaux aigus; ces rayons perdus errent et palpitent avec de rapides évolutions, inquiets de Tétoile qui les a oubliés dans l'espace. Le gaz, ce condamné, agite sur son pavillon des panaches de flamme, défiant la lumière nouvelle; ses rampes s'étagent aux flancs de la Tour. Elle s'embrase au-dessus de tous les feux; et le peuple affolé, qui reflue sous les arches incendiées, se demande si les cyclopes veulent remettre à la forge, d'un seul bloc, la charpente chauffée soudain au rouge vif.
Ce peuple cherche plus et mieux, la fête suprême des yeux qu'il vient demander chaque soir aux fontaines. Voyez-les, 'ces milliers d'extatiques, attendant depuis de longues heures, en rangs pressés, autour des bassins. Le trafiquant levantin, le soldat arabe dont on aperçoit çà et là le burnous blanc dans un groupe, doivent se croire reportés aux joies paisibles de leur pays. Car c'est encore un retour aux instincts des Orientaux, ces grands amoureux de l'eau. Le commerçant de la rue Saint-Denis, après avoir fermé son livre de caisse, reprend les habitudes du vieux Turc, de ce contemplatif qui peut veiller toute une nuit, accroupi devant la vasque éclairée par un lampion, comptant les gouttes de îa source où s'égrène son rêve; et les Parisiens, assis autour de leurs fontaines, rappellent à s'y méprendre les populations du Bosphore un jour de fête, quand elles se rangent tout entières sur la ligne des quais et s'y incrustent, les jambes pendantes au fil de l'eau, pour s'abîmer jusqu'au soir dans les
voluptés que leur apportent le miroitement et le clapotis des flols ensoleillés. — Un cri monte de la foule : les gerbes ont jailii, illuminées par le feu invisil^le, mariant dans leurs combinaisons changeantes toutes les nuances du prisme, nouant les écharpes de Tarc-en-ciel qui se déchirent en Tair et retombent pulvérisées, cascades de gemmes et de diamants. Les premiers jours, des trépignements et des bravos saluaient chaque métamorphose; on était encore en France. Peu à peuple silence s'est imposé, rhypnotisme opère ses effets, les habitués se refont, comme il convient ici, l'âme placide du parfait fakir.
Heureux progrès, si l'on songe qu'à défaut de cette sorcellerie charmante, la plupart de ces hommes iraient s'abêtir aux désolantes inepties du café-concert! Cuisait, d'ailleurs, si la fontaine lumineuse, aujourd'hui simple objet d'agrément, ne sera pas pour le peintre et le savant l'occasion de pensées, d'expériences fécondes? Il est à croire qu'ils en retireront quelque profit pour la théorie des couleurs, l'étude des phénomènes de réfraction et les autres parties de l'optique. Le divertissement des badauds amènera un Helmholtz ou un Chevreul à réfléchir sur des problèmes imparfaitement résolus, à chercher de nouvelles applications de leurs connaissances. Pendant que nous souhaitons, souhaitons d'emblée un Gœthe qui nous donne la transcription intellectuelle de ce spectacle : un livre oii sa raison étudiera les principes abstraits, les lois profondes cachées dans les choses comme cette lumière dans les galeries souterraines; et des poèmes où son imagination les transmuera en formes sensibles, en fantaisies éblouissantes comme ces gerbes d'eaux enchantées.
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Pour le quart d'heure, — constatons ici ce qui nous apparaîtra partout, — c'est l'ingénieur qui est le poète, un poète en action. Celui de ce déparlement, M. Bechmann, a eu l'obligeance de me conduire dans son petit enfer et de m'en m;)ntrer le mécanisme. On a déjà lu partout l'explication du système ; ou sait qu'il est fondé sur la découverte d'un physicien suisse, Coladon. Cet observateur avait remarqué qu'une chute d'eau dévie et entraîne, en l'absorbant, le rayon de lumière qu'elle reçoit horizontalement. La loi demeure efficace pour un jet perpendiculaire éclairé par en bas. L'application, très simple en somme, fut d'abord essayée en Angleterre. D'oi^i un inconvénient : les personnes qui ont vu les fontaines lumineuses de l'autre côté de la Manche, — où c'était beaucoup mieux, naturellement, — tiennent ici le rôle fâcheux du voisin de stalle qui a vu Rachel à la Comédie française, et qui ne vous permet pas de prendre plaisir au jeu d'une autre interprète. Qu'elles se rassurent : ces mêmes Anglais sont venus installer et manœuvrer à Paris les mêmes appareils, sous le grand bassin circulaire; leur chef envoie les commandements, de la tourelle où il médite les combibinaisons de couleurs. Deux fils électriques portent une dérivation de sa pensée à l'équipe française, établie sous le bassin supérieur et sous le groupe décoratif de M. Coutan.
11 suffit de traverser les deux chantiers pour apercevoir la différence des deux races. Les Anglais ont tout apporté de chez eux, jusqu'aux charpentes; ils se sont installés les premiers, à leur mode, refusant de rien changer aux machines qui leur avaient réussi une fois;
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ils font leur besogne avec calme et ponctualiré, sans erreurs et sans innovations. Les Français, placés dans un local qui offrait des conditions d'installation moins favorables, ont révolutionné les appareils; ils les ont allégés et modifiés; ils ont dû inventer des perfectionnements de la méthode, pour que la lumière agit sur les filets d'eau déversés par les figures du groupe. Au dernier moment, ils étaient en retard, aux prises avec les fontainiers. Les Anglais disaient: " H est impossible que vous soyez prêts et que vous réussissiez par ces moyens. ^ L'ingénieur répondait: u Impossible nest pas français. ^^ Le jour de l'inauguration, on improvisa ce qui manquait, on accrocha les fils au clavier de manœuvre du contremaître anglais, on lui tira sa pensée, et le soir, à l'heure dite, les eaux françaises s'étaient débrouillées, elles jaillissaient à l'unisson des étrangères.
Je les regardais au fond de leur souterrain, ces braves ouvriers, faisant les apprêts de la féerie dans la chaleur et dans les ténèbres. Comme leurs frères de la mine de houille, bien qu'avec moins de peine, ils allaient extraire pour les autres hommes de la lumière et de la joie qu'ils ne verraient pas. Un timbre retentit, des chiffres passèrent au tableau d'ordre; dans les réflecteurs en entonnoir, des rayons aveuglants s'allumèrent, aussitôt ravis dans les cheminées par les miroirs inclinés qui les renvoyaient aux orifices. Des plaques de verre bleu, rouge, jaune, glissaient sur nos têtes; on se serait cru dans le four central du globe, où les Kobolds élaborent les pierres précieuses et fondent les cristaux. Ils se précipitèrent sur les leviers, les bons gnomes du service
des eaux de la Ville, et leur poussée fit jaillir là -haut réruplion de saphirs, de grenats et de topazes. On éprouve Là des tentations horribles de toucher à contretemps un de ces leviers ; on déroberait ainsi, par un subterfurge purement mécanique, la juste toute-puissance de l'artiste et du poète; on ordonnerait pendant une seconde les sentiments d'une multitude humaine. Car d'habiles gens nous certifient que les raies du spectre déterminent nos humeurs; le violet attriste, disent-ils, comme le rose égayé. D'où il suit qu'en poussant un de ces ressaris on accomplirait cette opération divine, réjouir les cœurs des hommes, ou ce maléfice diabolique, les plonger dans le chagrin.
En sortant du souterrain, nous nous rendîmes à la tourelle des commandements. Le magicien anglais les donne sur une table qui rappelle de très près un piano, avec ses deux claviers. Une ligne de boutons éleclriques correspondant à la gamme des verres colorés : ce sont les touches blanches; derrière, un rang de leviers correspondant aux robinets des jets d'eau; ce sont les touches noires. Le système actuel, qui nécessile la transmission des ordres aux intermédiaires placés sous les bassins, n'est que l'enfance de l'art; avec des simplifications qui ne dépassent pas le génie d'un mécanicien ordinaire, un seul homme pourra actionner directement, de la tourelle, les robinets d'eau et les plaques de verre; il jouera sa symphonie de couleurs, comme le pianiste joue sa symphonie de sons.
Je cherchais plus haut ce que pouvaient attendre des fontaines lumineuses les gens sensés qui travaillent à l'avancement des sciences. Je prie ceux-là de ne pas lire
plus avant : je voudrais ajouter quelque chose pour la consolation des jeunes décadents. 11 faut bien le reconnaître, plusieurs de leurs idées favorites prennent corps dans cette tourelle; par exemple, la transposition des moyens d'un art à l'autre, Téquivalence des impressions reçues par nos différents sens. Et l'équité me contraint à avouer que M. .l.-K. Huysmans fut prophète, en certains chapitres de son livre : A rehours. Le gentleman qui manœuvre aujourd'hui les fontaines, d'après quelques formules empiriques, est à ses successeurs probables ce que le maître de solfège est au compositeur inspiré. Quand l'habitude et l'éducation auront instruit les yeux à associer ces sensations nouvelles, quand la rétine affinée distinguera, dans la gamme chromatique des couleurs en mouvement, les vibrations que l'oreille perçoit dans celle des sons, il se rencontrera peut-être un Chopin ou un Liszt qui ravira les âmes avec des mélodies visuelles. Puisque nous rêvons, flattons jusqu'au bout les désirs décadents. Les arts connexes se concerteront dans cette musique totale de l'avenir : sous les bosquets de lotus plantés au bord des fontaines, des orchestres cachés de harpes et de luths feront entendre en sourdine les vieux motifs wagnériens; des chœurs psalmodieront les proses classiques de M. Stéphane Mallarmé, et les gerbes harmonieuses seront parfumées d'essences rares. A travers leurs buées opalines, les doux hallucinés contempleront en souriant, sur les hauteurs voisines de Passy, la maison agrandie où les disciples de M. le docteur Blanche attendront les générations coutumières de pareilles délices.