‹ Remarques sur l'exposition du centenaireChapitre 14 sur 26 · CENT ANS DE PEINTURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CENT ANS DE PEINTURE FRANÇAISE

1" septembre.

Nous avons parcouru jusqu'ici les grands départements du travail, nous avons vu à T œuvre les ouvriers qui créent le monde réel; sauf dans quelques districts, il nous a paru que Tart se retirait de plus en plus de ces besognes, toutes concentrées sur Tutile. Entrons maintenant chez les ouvriers qui inventent le monde imaginaire; ils ne furent jamais plus nombreux, plus actifs, plus habiles. L'art pur prend sa revanche dans le palais qui lui a été réservé; ce palais suffirait seul pour attirer l'Europe au Champ de Mars. On peut rêver un logement mieux approprié à sa destination : dans la plupart de ces cabinets improvisés, la lumière est mesurée aux tableaux avec parcimonie; quelques-uns d'entre eux restent perpétuellement plongés dans une ombre affligeante. Mais aussi, ils sont trop; nous retrouvons ici la loi d'airain, la concurrence effrénée, le fort ravissant au faible sa part de jour et de cimaise. Je pense avec commisération au malheureux critique d'art chargé d'inventorier ces richesses : toute la peinture française depuis cent ans, et un peu de la peinture de toutes les nations; la sculpture, le dessin, l'eau-forte, l'architecture; et ces corps

francs qui campent à parr, les aquarellistes, les pastellistes... .le me le fijjure, ce critique infortuné, entrant là pour la première fois et songeant avec inquiétude à tout le bagage que réclame son état : une esthétique générale, des théories particulières, un enthousiasme convenable pour les morts, d'aimables complaisances pour les vivants, des phrases nouvelles pour labourer, lui centième, les communaux stériles de la ligne et de la couleur, du glacis et de rempâtement... Ah! le pauvre homme!

C'est ici que je m'applaudis d'avoir soUicilé, dès notre première promenade, le droit d'être incomplet, distrait, inique, et de ne suivre que la fantaisie. Je me récuse pour parler savamment de la peinture ; je ne possède point un de ces beaux systèmes qui permettent de se tromper avec autorité. Au lieu de voir paraphraser les jugements de nos arbitres parisiens, le lecteur sera peutêtre curieux de connaître les impressions prime-sautières d'un étranger, mis pour la première fois en présence de notre art national. J'ai justement l'affaire sous la main. Quelques jours après l'ouverture de l'Exposition, sous les arcades bleues du palais de M. Formigé, je rencontrai un jeune critique d'art qui exerce sa magistrature sur le bas Danube. 11 appartient à une de ces nationalités en mouvement, de création récente, sur lesquelles nous sommes encore mal informés; par crainte de commettre quelque erreur d'attribution politique, — ces peuples des confins de l'Europe sont très chatouilleux à cet endroit, — nous l'appellerons avec une précision approximative un Sarmate. 11 a étudié dans les universités d'Allemagne, il a fait les pèlerinages classiques en

Italie et en Hollande; divers contre-temps l'ayant empêché jusqu'à ce jour de venir à Paris, il savait de notre [;énie artistique ce que lui en avaient appris de gros livres d'esthétique imprimés à Leipzig, et quelques toiles de nos deux derniers siècles rencontrées dans les salles françaises des musées étrangers. — Du plus loin qu'il me reconnut, le jeune Sarmate se précipita sur moi, avec l'exubérance d'enthousiasme propre aux gens de sa race, en secouant les longs cheveux que comporte son genre d'études, dans les pays du bas Danube. Comme il me dit d'abord des choses fort douces, je l'écoutai attentivement.

— Ah! monsieur, quel triomphe pour votre patrie I quelle révélation pour moi ! Je n'ignorais pas que vous aviez eu dans ce siècle, que vous avez encore quelques bons peintres ; je savais qu'à côté d'eux l'industrie française a créé dans Paris une fiibrique d'images inépuisable, sans rivale pour l'adresse et le goiît, qui fait de votre ville le grand marché de toile peinte pour les deux hémisphères; mais je croyais, sur la foi de mes premiers maîtres, que c'était là affaire de mode, et qu'on venait s'approvisionner dans les ateliers de vos artistes comme dans ceux de vos couturières et de vos joailliers. L'Exposition du Centenaire m'apprend ce qu'il faut penser. On ne m'en imposera plus avec la supériorité désespérante des grands siècles du passé, des grandes écoles d'Italie, d'Espagne ou de Flandre. Le dix-neuvième siècle français peut soutenir la comparaison avec toutes les époques, pour le nombre, la perfection et surtout la variété des chefs-d'œuvre. Ce David, monsieur! Y eut-il jamais un meilleur portraitiste, un plus

habile compositeur de {grandes scènes historiques? Rubens lui-même a-t-il eu plus d'influence sur son temps? Je reviens chaque jour devant le tableau de Meissonier, 1814...

— On dit : M. Meissonier. Il est vivant, et très jeune.

— Ce n'est pas vraisemblable. Quand on a signé de pareilles choses, on est toujours mort. — Voilà du drame humain! Réaliste ou idéaliste, je n'en sais rien; mais je ne trouve pas dans mes souvenirs une représentation du réel, ou du possible, qui m'ait ému plus fortement, avec autant de sobriété dans les moyens. C'est du Mérimée colossal. Il faut qu'il y ait dans votre génie français un don spécial de concentration, grâce auquel ce peintre a rassemblé dans quelques centimètres carrés toutes les impressions que le génie de Tolstoï accumule avec un gros volume; toute cette tragédie, l'écroulement de l'Empire, votre contemporain la renouvelle après ce visionnaire épique, Charlet. Vous ne mettez pas assez haut Charlet. Vous demandez l'illustration de la légende aux pages officielles du baron Gros; ce fut un homme de grand mérite; mais quand vous préférez son interprétation à la divination de Charlet, vous êtes toujours les mêmes gens qui étudiez l'histoire de l'Empire dans le livre de M. Thiers, au lieu de la sentir dans celui de Ségur. — Et Horace Vernet ! Encore un qui est bien de chez vous. D'autres peuvent vous vaincre; mais les soldats qui vous auront vaincus ne seront jamais peints de cette leste main de troupier. A lui seul, Horace Vernet doit vous consoler de ï Histoire parlementaire de M. Duvergier de Hauranne...

— Tout beau, mon jeune ami, il y a du bon dans Tun et dans l'autre.

— Pardon, je vois que vous êtes un doctrinaire. Nous autres Barbares, nous tenons que l'action est le plaisir de la vie, et nous ne savons pas rester assis sur un canapé. — Je ne vous parlerai plus de consolation , à propos des épisodes retracés par un autre peintre militaire, Alphonse de INeuville; les Barbares, qui ne comprennent pas tous vos fétichismes, savent compatir aux grandes douleurs d'un peuple; mais si cruelles et inexprimables que soient les vôtres, il me semble que Neuville en a touché le fond, par instants. Comment louer vos paysagistes? Je croyais jusqu'«à ce jour que depuis Ruysdaël personne n'avait vraiment aimé la terre, les bois et les eaux. Rousseau et Millet me prouvent que je me trompais; il faudrait ériger une statue au premier dans chaque forêt, au second dans chaque village. Je suis prêt à confesser que les bêtes de Troyon valent celles de Paul Potter. Vos orientalistes m'ont rendu les visions de l'Orient, depuis Marilhat et Decamps jusqu'à Fromentin et Guillaumet. Dans tous les genres vous atteignez l'excellence. J'ai vu bien des fresques; il y en a des kilomètres dans Munich; les murs en sont tout gelés. Oui a peint la fresque dans notre siècle comme M. Puvis de Chavannes? S'il eiU vécu aux jours du Poussin, il se fût peut-être astreint à un dessin plus méticuleux; il n'aurait pas pu avoir plus de style, plus de grandeur sereine dans ses conceptions. Pourquoi expose-t-il ici des morceaux de détail qui font gloser les malintentionnés? Votre gouvernement devrait l'enchaîner à une main courante,

le long d'un mur qu'on élèverait autour cle Paris, et le condamner à peindre ce mur jusqu'au bout. Dans quelques centaines d'années, les Américains viendraient en gratter des parcelles, comme ils font dans les cloîtres d'Italie. — Je cite des noms au hasard; pourtant, ce que j'admire le plus, chez vous, ce n'est pas le relief de quelques individus, c'est la puissance de l'ensemble. Partout du talent, du savoir, une recherche libre et personnelle. Tel peintre, dont j'ignorais le nom, m'émerveille. Avec votre menue monnaie, d'autres peuples se feraient un trésor artistique qui~ suffirait à leur orgueil. Voilà d'où vient notre surprise, à nous autres étrangers; nous connaissions par à peu près l'école française, celle dont on nous enseigne l'histoire dans toutes les académies d'Europe ; nous professions une estime respectueuse pour ses maîtres officiels, patentés au dehors, depuis Eustache Le Sueur jusqu'à M. William Bouguereau. Nous entrons ici, et toutes nos idées acquises sont renversées par cette sortie torrentielle de l'art français. — J'en suis accablé, monsieur, j'en demeure stupide, et je vais de ce pas l'écrire à la Revue des pays danubiens. — Vous pourrez ajouter que l'Exposition est bien incomplète; votre impression serait plus vive, si nous avions mis en ligne toutes nos forces. Plusieurs de nos maîtres sont trop peu ou trop mal représentés pour qu'il vous soit possible de prendre ici leur mesure : Prud'hon, Gérard, Ary Scheffer, Flandrin, Regnault, Baudry, et vingt autres. 11 y a des absents. L'Exposition vous laisse ignorer la prodigieuse imagination d'un Gustave Doré. Elle ne vous montre pas quelques-uns de nos meilleurs portraits d'hommes, ceux de Mlle Jacquemart. Enfin elle

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ne vous renseigne pas sur notre sculpture. Les chefsd'œuvre de la sculpture, vous le savez, sont immeubles par destination. 11 ne fallait pas songer à les transporter au Champ de Mars. D'ailleurs, on ne disposait que d'un emplacement exigu, et la courtoisie nous commandait de nous serrer pour y mettre nos hôtes plus à Taise. Voyez quelle large place nous avons faite, dans la grande galerie, à la sculpture belge, aux hommes d'État belges, aux mineurs belges, aux nymphes belges.

— Je le sais. Aussi ne vous parlerai-je pas de la sculpture. Et cependant, je devine ce dont elle est capable par le peu que j'en vois : la Jeanne d'Arc, le Chanteur florentin, Y Arlequin, le bas-relief de Mirabeau, et tous ces bustes si vivants. Je regardais tout à l'heure celui de Baudry. 11 est, je crois, de M. Dubois. Monsieur, si Ton avait trouvé ce bronze dans quelque fouille romaine, les coffres des amateurs se videraient pour disputer un morceau si achevé. Mais je n'insiste pas. Je comprends qu'il faut réserver mon sentiment sur une réunion où tant de gens furent empêchés de figurer, llevenons à la peinture. Telle quelle, avec ses omissions ou ses erreurs, elle suffit à ma joie. J'aime surtout...

— Je vous en prie, m'écriai-je, pas trop de louanges nominatives. Vous pourriez oublier mes amis, et j'en aurais regret. Dites-moi plutôt les idées générales que noire école vous suggère. Ce doit être votre fori, les idées générales, puisque vous avez fait votre éducation en Allemagne.

— Eh! monsieur, interrompit le Sarmate, que parlezvous d'école? Voilà un mot qui n'a plus de sens chez vous, dès que Ton avance dans le siècle. On descend un

fleuve qui roule ses eaux compactes entre des rives très variées cVaspect : tour à tour riantes prairies, avec les derniers survivants du dix-huitième siècle, sévères horizons classiques sous l'Empire, gorges romantiques ensuite; un peu languissant et décoloré au milieu de sa course, le fleuve se divise, quand il arrive à nos années, en mille canaux qui se frayent des lits individuels. Depuis l'heure oiile gouvernement échappa aux mains de David, je ne vois rien qui ressemble à une école, sur ces murs où chaque peintre proclame sa doctrine personnelle; mais j'y vois, aussi clairement que dans un miroir, le reflet de vos métamorphoses politiques et sociales; j'y vois l'esprit de la Révolution fixé sur ces carrés de toile avec tous les développements inattendus que le temps lui a donnés. — Nous avons ici la fin de l'ancien régime, un art élégant, délicieux, épuisé. Il se meurt, comme ceux qu'il enchante; Fragonard sonne le glas, avec ses tableaux d'une couleur conventionnelle et d'un dessin amolli. Pour trouver quelque solidité dans la facture, quelque réalité dans le sujet, sous cette orgie de fictions galantes et de bergeries sentimentales, il faut descendre jusqu'à Boilly, le peintre des petites scènes de la vie bourgeoise. Les portraits sont charmants; mais ils représentent des ombres lasses d'avoir vécu, des guillotinés de demain. La Révolution éclate, l'art du passé s'abîme avec tout le reste. Quand on se remet à peindre, un nouveau monde a surgi. Napoléon règne, je veux dire David.

— Vous semblez oublier que David fut le peintre de la Révolution, avant d'être celui de l'Empire.

— Erreur, monsieur, la chronologie vous trompe.

Dans l'art, Napoléon est venu plus tôt, voilà tout. Y a-t-il un tempérament moins révolutionnaire que celui de David? Dès qu'il parait, il régente, il remet tout dans Tordre, il fonde un principat, et avec quelle sévérité classique ! Comme son futur maître, il restaure l'autorité sur les dures maximes du droit romain. Dans quelques siècles, quand les biographes seront moins exacts, le souvenir de David n'évoquera plus celui des montagnards; on ne voudra voir en lui que le lieutenant aux Beaux-Arts de Napoléon, le Rigaud du nouveau Louis XIV. Rigaud a continué de peindre vingt-cinq ans sous Louis XV : que nous importe? Son nom reste associé au nom du grand Roi, qui l'avait façonné à sa ressemblance. De même pour Napoléon et David : ils se sont partagé le même esprit de gouvernement; chacun d'eux a rangé sa moitié d'empire sous la même verge de fer. Savez-vous bien que David ne fut pas seulement le tyran de la peinture, qu'il créa le style du mobilier, les modes du costume, toute la physionomie extérieure de l'Empire? Je vous accorde pourtant que ces hommes, plies par lui à une étiquette pompeuse et froide, c'étaient les sans-culottes qu'il avait vus d'abord dans la liberté de leur nature; il les a pris à terre, il les a regardés en face, jusqu'au fond du squelette, avant de jeter sur eux les uniformes de parade ou les affublements du Sacre. Aussi, quel rude réaliste, cet écolier des Grecs et des Latins! Tout ce que nous entendons par ce mot lui eût fait horreur, et cependant, si c'est un titre d'estime, nul ne le mérite mieux que David. Enfin, quel que soit le compartiment où il vous plaît de le classer, c'est un terrible homme; pour trouver son pareil, il faut remonter jusqu'aux géants de

la Renaissance. — Vous êtes des indisciplinés : vous ne supportez longtemps ni un Napoléon ni un David. On s'émancipe autour du maître : Gros prend des libertés, avec plus de mouvement et de pittoresque; Prudhon, avec plus de grâce et de tendresse. Géricault s'insurge ouvertement, et le romantisme naît avec lui. Les voilà, les vrais enfants de la Révolution! — En peinture, vous me paraissez encore entichés des romantiques, monsieur; s'il n'y avait qu'eux pour porter l'art français à la postérité, j'ai idée qu'ils ne le mèneraient pas très loin. Ce qui vit par l'imagination to'ute seule ne vit pas longtemps. Ah! si Géricault eût continué à diriger la bande, je ne dis pas : celui-là était doué, et bien autrement que Delacroix, ne vous en déplaise. On a déraillé après sa mort. Voyons, cette Bataille de Taillchourg^ ce n'est qu'un grand rêve avorté. Et les ménageries de tigres, et les scènes moyen-âgeuses^ ne pensez-vous pas que nos petits-neveux regarderont cela comme nous regardons les images naïves des gothiques, avec une vive sympathie pour leur foi touchante, avec un sourire pour leur maladresse ? Je comprends que Delacroix vous fascine à petite distance; mais il n'est pas charpenté pour durer. Que dirons-nous des autres, des lunes de Delacroix? Vous estimez que, dans les arts comme dans les lettres, le second quart du siècle fut le moment où votre génie brilla du plus radieux éclat; je parierais volontiers que, dans l'avenir, ce seront les années qui compteront le moins pour la gloire de votre peinture. Flambée de paille, monsieur! Rappelez-vous comme elle s'est vite éteinte. Et quel marasme aussitôt après, avant qu'on reprît de nouvelles forces en touchant la terre ! L'école

du bon sens, Chassériau, Cogniet, Couture; du Ponsard illustré; les peintres, enfin, que le juste milieu devait produire, après le premier conflit des gilets rouges et des bourgeois.

— Vous en parlez bien à votre aise, et vous oubliez entre autres un petit détail dans cette période féconde : Texistence de M. Ingres.

— Je remettais de vous en entretenir, parce que je voulais louer du même coup ces deux génies fraternels, M. Ingres et M. Courbet.

Je réprimai un mouvement de stupeur.

— Monsieur, je les compare, parce qu ils ont la même façon dem'ennuyer; parce qu'ils sont sujets aux mêmes inégalités, avec le môme manque d'atmosphère autour de leurs figures, avec la même vision dure et juste dans leurs 'chefs-d'œuvre ou dans leurs enseignes. Il est impossible que vous ne remarquiez pas un air de famille entre cette académie vulgaire, très puissante néanmoins, les Demoiselles du bord de la Seine, et cette académie distinguée, si drôle, Thétis tirant la barbe de son père. La belle Zélie, si vous l'envoyez au village, Courbet la peindra en paysanne, mais peu différente. Quand ils se relèvent tous deux, l'un avec le portrait de Bartolini, l'autre avec celui de Berlioz, ils se ressemblent encore. Je vois bien que M. Ingres peut se dégeler, avec la Source; Courbet peut aussi s'ennoblir, quand il revient à la nature, avec la Remise des chevreuils et ses deux chasses sur la neige. Par exemple, Courbet ne se serait jamais avisé de peindre ce Napoléon spectral perdu sous des flots de pourpre et d'or. Pour une fois, M. Ingres a fait œuvre de fantaisie; son Napoléon n'est

pas un portrait, c'est im symbole oriental. LMcloIe hiératique, ensevelie sous les at(ributs de sa majesté, pourrait figurer l'autocratos, dans quelque fresque de Ravenne ou de Byzancc.

— Prélendrez-vous aussi qu'il y a quelque chose de commun entre les Casseurs de pierres et le Martyre (h saint Symphorien? Que direz-vous de cette pureté de style?

— Que c'est du style ennuyeux; ce qu'on dira de Y Enterrement d'Ornans, quand cette autre manière aura perdu le prestige de la nouveau! é relative. Si vous voulez me fermer la bouche, menez-moi plutôt voir les merveilleux dessins de M. Ingres. Mais dès qu'il les porte chez le teinturier, je tremble. Il n'y a que lui pour trouver le secret de certains bleus faquins et insolents. La peinture est un art qui s'adresse aux yeux; les yeux jouissent ou souffrent par les couleurs, ils ne supportent pas de pareilles provocations. Chez le maitre classique, c'est la couleur qui est brutale; chez l'autre, c'est l'accent intime; je sens bien la dificrcnce, mais, malgré tout, je vous assure qu'il y a du cousinage entre ces deux hommes, quand ils s'appliquent avec un égal succès à être désagréables.

— Les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. Passons à une autre. Vous avez peut-être dessein de mettre en parallèle Manet et David?

— Oh! que non, monsieur. Sans doute, \q Bon Bock est un joli coup de réussite, et je vois des artifices très subtils dans quelques-uns des morceaux exposés ici. Mais cela ne m'explique pas l'estime où vous paraissez tenir ce caricaturiste sérieux. Puisqu'il traitait bien les

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étoffes, quel intérêt pouvait -il avoir à déshabiller sa hideuse Olympia? 11 a un salon d'honneur, et la meilleure lumière. Dites-moi qu'il jouit de quelque haute faveur, sinon je vais invoquer les affinités secrètes; et vous ne voudriez pas me laisser sur cette conviction que Manetesi le peintre de courde la démocratie, comme David celui de l'Empire, Rigaud celui de Louis XIV.

— Il est un des pères officiels de notre réalisme. IJ a vu les ombres violettes...

— Et les chapeaux bleus. C'est une affection bien connue de l'organe visuel. Quant à son réalisme, si vous voulez qu'il m'en impose, ne me le montrez pas dans le voisinage de M. Raffaelli. Celui-ci est d'une bien autre force. On peut discuter avec lui, on n'est plus tenté de sourire, et il faut s'incliner devant sa sincérité, son sentiment profond de la vie. A côté de cet observateur impitoyable, servi par une sûreté de main à toute épreuve, Manet me fait l'effet d'un prestidigitateur. Mais la rénovation réaliste, si vous entendez par là le souci de la vérité, elle vient de plus loin, elle vient de la terre, et des grands ouvriers qui la travaillaient patiemment avant de se faire reconnaître, entre le dernier tapage romantique et les pénitences de l'école du bon sens. La vérité est ressortie des bois, avec le divin Rousseau, avec Dupré, avec Millet, qui ajouta l'homme vrai à la nature vraie. C'est lui, le père authentique et longtemps méconnu de votre réalisme; c'est de lui que vous procédez tous aujourd'hui.

— Vous semblez oublier Corot...

— Ce serait difficile. On en a mis partout. Il faut croire qu'il y en a une usine. Certes, j'aime ce gracieux

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poète : mais je le sépare de vos autres paysagistes. J'ai déjà vu quelque part ses brouillards gris, qui étaient jaunes au siècle dernier, et ses nymphes, qui étaient alors des bergères. Elles ont passé au vestiaire, autant que des nymphes peuvent faire cette opération ; elles se sont modernisées. Prenez du recul, et demandez-vous si l'agrément de ces tableaux différera beaucoup, pour nos fils, de celui que nous cherchons dans Y Emharquement pour Cyt/ière. C'est charmant, c'est exquis, mais Corot ne comptera guère plus que Watteau parmi les rameneurs de vérité. Un peu moins que Diaz, tout en plaisant davantage. Vous m'objecterez que Millet est poète, lui aussi. 11 ne le sait pas, quand il travaille; il croit reproduire uniquement ce qu'il regarde, il reproduit à la fois ce qu'il regarde et ce qu'il sent. Le réaliste est celui qui fait exact et voit juste, mais qui voit pourtant à sa façon, en dessous et au-dessus de la chose regardée. Le réalisme créateur n'est jamais fondé que par ces grands inconscients, et non par des artisans butés à leur tâche, comme Courbet, ni surtout par des faiseurs de gageures, comme Manet. — Monsieur, quand j'étudie les grands paysagistes qui resteront la meilleure gloire de l'art français, pour la période qui commence avec la seconde moitié du siècle, j'ai envie d'accuser le ciel d'injustice. A cette époque, peintres et littérateurs cherchaient une même chose : la vérité promise par les romantiques et que ceux-ci n'avaient pas donnée. Du premier coup, le ciel la révèle aux peintres; il leur accorde le don de la rendre avec exactitude, avec émotion, avec noblesse et simplicité. 11 refuse ce don aux littérateurs, qui s'égarent à la poursuite d'un réalisme malsain, impassible

dans sa grossièreté, borné aux effets matériels. Ne serait-ce point que les peintres vivaient dans la solitude bienfaisanle des bois et des champs, les écrivains dans Tatmosplière factice de Paris?

— Je vois avec peine que vous mêlez sans cesse deux choses fort dislincles, Tart d'écrire et Tart de peindre. Vous ne me dites pas votre opinion sur les qualités techniques de ces tableaux, vous en parlez comme vous feriez des livres. Je vous avertis que nous sommes très prévenus, en France, contre cette façon littéraire de juger la peinture.

— Tant pis pour vous, monsieur. Il y a sur le globe où l'on peint un milliard et demi d'êtres humains. Vous admettrez bien que, dans le nombre, on trouverait deux millions d'individus, trois peut-être, suffisamment préparés à jouir d'un beau tableau. Ces trois millions s'augmentent chaque jour avec le progrès des lumières, comme on disait jadis, quand les lumières ne progre saient pas. D'autre part, vous compterez tout au plus quelques cenlaines d'artistes et quelques douzaines d ; critiques inilîés à la technique de l'atelier. S'il leur plait de ne travailler que pour leurs pairs, c'est un petit jeu de société auquel je n'ai rien à redire. Mais s'ils prétendent nous toucher et nous séduire, nous, les trois millions, s'ils veulent que nous acquittions notre délie en bonne gloire sonnante, sans parler des écus, ils sont tenus de s'adresser à notre sensibililé, qui est du même ordre en littérature et en peinture. Ils ne sont pas chargés de nous démontrer un théorème ou une proposition de physique; ils sont requis de nous émouvoir et de nous faire penser. Ils doivent trouver bon que nous

ramenions leur art aux conditions générales qui créent pour nous le plaisir, dans toutes les manifestations de l'intelligence humaine. — Ah! si Fromentin pouvait parler, comme il vous répondrait pour moi et mieux que moi! — La plupart de vos artistes ont compris ces obligations, et c'est pourquoi nous admirons dans les salles du second Empire, à côté du groupe des paysagistes, la savante famille des peintres de genre. A la suite de leur maître, M. Meissonier, ils ont égalé parfois les vieux Holhindais; avec l'intuition historique de notre temps, avec l'esprit et la clarté de votre race, ils ont écrit l'histoire que rêvaient leurs prédécesseurs romantiques, l'histoire des siècles passés et de leur siècle. Plus que toute autre, cette famille a contribué à établir votre renommée dans le monde. Cependant le genre et le paysage n'ont pas épuisé votre étonnante activité. On cherche dans vingt autres directions; les uns vont étudier eu Espagne, avec Regnault et Ribot; d'autres en Italie, Baudry au Vatican, Ricard à Venise, M. Hennerà Parme; M. Hébert pousse jusqu'à Byzance, M. Gustave Moreau jusqu'aux profondeurs sous-marines et volcaniques, où les gnomes gardent des fées prisonnières parmi les pierres précieuses en fusion. M. Heilbuth passe avec la même aisance des cardinaux de Rome aux canotiers de Bougival; Luminais s'empare des Gaules, M. J.-P. Laurens du moyen âge. Chacun de ces artistes, si différents d'origine, se fait une manière bien à lui, une signature qui provoque et défie tout ensemble les imitateurs. Chacun serait, en d'autres pays, le chef d'une école qui suffirait à caractériser la peinture nationale. Quelle prodigieuse diversité d'aptitudes et de dons! Le

classement des tendances et des mérites est déjà difficile, chez ces morts ou ces vétérans; il ne faut même plus y songer quand on approche de nos années. Dans votre Exposition décennale, Tesprit le plus méthodique se sent noyé. Voulez- vous que nous descendions au rez-de-chaussée, dans la foule de vos contemporains immédiats? J'aurais quelques explications à vous demander.

Je suivis le Sarmate, bien que je fusse un peu refroidi parTincohérence de ses admirations. Nous parcourûmes ensemble les salles du rez-de-chaussée. Je rapporte quelques-unes de ses réflexions.

— Ici, monsieur, vous n'avez pas besoin de m'apprendre que vous êtes en république, dans une démocratie qui se modèle de plus en plus sur les mœurs américaines; surtout vous n'avez pas besoin d'jijouter que votre société est travaillée par l'esprit de la Révolution, qui pousse en toutes choses l'individualisme jusqu'à ses dernières conséquences. Je le vois, cet esprit, avec l'élan qu'il donne aux forces éparses, avec ses périls aussi. Là-haut, voîre peinture sortait d'une académie, se répandait dans quelques salons, subdivisés à leur tour en coteries; ici, nous sommes dans une réunion publique. Il faut crier fort pour s'y faire entendre. De loin eu loin, la masse flottante subit quelque grosse influence, pour un temps très court; après l'influence de M. Jules Breton, qui est encore reconnaissable, au dehors, dans toutes les écoles de l'Europe, je distingue celle de Bastien-Lepage; pendant quelques années, tous les débutants ont fait du Bastien-Lepage. Puis, chacun tire de son côté. Le trait dominant des préoccupations me parait être la recherche

du plein air, substilué au jour d'atelier. Vous êtes sortis de Tatelier comme de la Bastille, en jurant qu'on ne vous remettrait plus en prison. C'est encore bien caractéristique, cela. Vous avez cru abolir toutes les conventions, vous en avez adopté une nouvelle, voilà tout; c'est l'éternelle histoire de l'art, qui vit de conventions, mais qui ne s'en aperçoit pas, tant qu'elles sont neuves. Celle d'aujourd'hui suit la pente oii tout roule; elle diminue le relief et l'importance de l'être humaiu, plongé dans le milieu ambiant, absorbé dans la nature. Vos peintres étudient la lumière extérieure avec une science inconnue avant eux; ils se soucient moins de ce que j'appellerais la lumière intérieure. C'est très fort d'arriver à fixer autour d'un homme les jeux changeants de la clarté, d'emprunter à tous les objets de son entourage les reflets qui se marient pour lui composer une atmosphère. C'est peut-être plus fort de chambrer cet homme, de lui prendre son âme, de la lui faire sortir par les yeux et par la face, de l'éclairer du dedans, en un mot. D'ailleurs, ils sont encore beaucoup qui s'obstinent à cette belle lutte. Grâce à eux, vous avez une supériorité incontestable dans le portrait, au moins dans le portrait d'homme. Le penchant de l'esprit moderne pour l'étude de la vie intime, le besoin du naturel uni au goiit des recherches mijiutieuses, tout conspire à faire du portrait le genre contemporain par excellence. 11 ne manque à plusieurs de vos peintres, pour y être parfaits, qu'un peu plus d'indifférence aux détails accessoires, une plus grande certitude de la noblesse de la vie. Et puis, comment dire? j'ai vu au Louvre une Diane antique fort belle : dans le dos de la statue, quelque Juif du Levant a gravé une inscrip-

tion hébraïque. L'art moderne est comme cette Diane : il laisse quelquefois apparaître la main crochue du brocanteur. Je vous devais ces réserves générales, puisque vous me demandez mes impressions d'ensemble; si nous venions au détail, vous me citeriez sans peine des artistes qu'elles ne concernent pas, surtout parmi les maîtres actuels du portrait. Voici un de leurs doyens, M. Delaunay : est-il possible d'être plus varié en restant toujours soi-même , plus original avec plus de tranquillité? H éclaire encore du dedans, celui-là. Et ce panneau de M. Bonnat? Vous devez être fier, quand vous menez les étrangers là devant...

— Oui, c'est un peu triste, un peu noir. On pense au vers de Musset :

Mineur au fond d'un puits cherchant un diamant...

— Ah! que voilà bien la critique des petites dames! reprit le Sarmate. Quels sont les modèles préférés de ce peintre? Les plus rudes combattants de son époque, ceux qui ont conduit les hommes et les idées au prix de luttes et de labeurs acharnés. 11 peint des chauffeurs, vous dis-je, il les prend sur la locomotive où ils sont montés de bonne heure, simples ouvriers, où ils ont enduré toute leur vie la poussière et la fumée. Vous voudriez qu'il nous les montrât frais et roses, quand ils lui apportent des fronts pâlis sous la lampe de travail? Son œuvre est caractéristique et d'une portée générale, précisément parce qu'elle traduira aux yeux, dans l'avenir, une période militante, avec ses forces en conflit sous des dehors ternes et uniformes; parce qu'elle représentera notre temps de pensées tourmentées sous la monotonie de

l'habit noir : des athlèles, qui pensent et sont bien mis. Je vous demandais tout à l'heure, en plaisantant, si Manet était le peintre de cour de la démocratie. De la mauvaise, peut-être; voici le peintre de la bonne, avec ses énergies et ses grandeurs. Il me rappelle le paradoxe d'un rapin de mes amis, qui prétendait qu'on pourrait se rcconnaitre dans la chronologie du siècle d'après la longueur des cous. Durant la première moitié, dans les portraits des hommes et surtout dans ceux des femmes, le col est élancé, la tête aspire au ciel, elle semble ne pouvoir assez .^e dégager du corps pour aller chercher là-haut des visions idéales. A mesure qu'on se rapproche de nos jours, le col se raccourcit, la tête rentre dans les épaules, par le mouvement instinctif du taureau qui s'apprête à lutter. C'est que la bataille de la vie est devenue plus opiniâtre, le regard est ramené aux intérêts immédiats, près de terre. Par application d'une loi physiologique, l'habitude de la pensée a insensiblement transformé l'habitude du corps. — Mais la couleur paraît vous séduire plus que la traduction des idées abstraites : voilà le panneau de M. Carolus-Duran. A-t-on jamais tiré pareil feu d'artitice, en Espagne ou en Italie? Celui-là expliquera aux historiens une autre face de votre société, la richesse somptueuse et ses raffinements de luxe. — Dans chaque salle, à chaque pas, des portraits m'arrêtent, tels qu'on n'en fait que chez vous. Pourtant, j'ai bien envie de vous poser une question. Est-ce que vos peintres n'aiment plus les femmes?

— Je n'ai rien entendu dire de pareil.

— C'est que, pour la plupart, ils ne peignent pas la femme comme s'ils l'aimaient; j'entends du véritable

amour, celui qui se subordonne et ne laisse de place dans le monde que pour un seul objet. Ils travaillent sur le modèle féminin, cequi est autre chose; ilsTaiment comme un motifpour faire valoir leur virtuosité, leur science du morceau, leur entente de la lumière, du décor, de la toilette. Quand ils s'appliquent sur un beau portrait de femme, il semble que ce soit pour se satisfaire eux-mêmes, ou pour attirer les regards du public ; on ne dirait pas qu'ils l'ont fait pour elle. Est-ce la couleur éteinte et la caresse du temps sur les mortes qui rendent si particulier le charme des portraits d'autrefois? Je ne sais, mais je trouve rarement dans ceux d'aujourd'hui la pensée intime, la simplicité calme, tout ce qui nous retient longtemps devant une aimable laide comme Mme Copia, la femme du graveur de Prud'hon. Croiriez-vous, monsieur, que je suis dans un grand embarras? J'ai amené à Paris ma jeune femme, je désire m'adresser à l'un de vos bons artistes pour la faire peindre; mais c'est son image que je veux, et non une toile d'apparat ou une page de style. Jugez de ma perplexité. J'ai vu là-haut un portrait unique pour le charme et la distinction, celui de Mme de Vallomhrosa : mais Cabanel n'est plus. Ah! si M. Dubois voulait s'en charger, je sortirais de peine; voici des œuvres qui attestent sa loyauté, son abnégation devant le modèle.

— Vous êtes exigeant. Voyez que de gracieuses figures surprises sous leur parasol en pleine lumière, au milieu des herbes et des feuilles.

— Eh! monsieur, ma femme ne vit pas dans les prés, elle vit chez elle, à son foyer. — Une observation encore, à propos de ces élégances champêtres. On pourrait

ranger la plupart de vos artistes en deux catégories : les uns reviennent, avec des procédés nouveaux, à Tidylle du siècle dernier, ils peignent la vie riche et séduisante, celle qui se donne pour heureuse : ils la cherchent sous les futaies des parcs à Tautomne, ou sur les plages en vogue, dans les salons en fête et les salles de spectacle; à les en croire, on ne s'est jamais tant amusé. Les autres, et à mon calcul ils sont les plus nombreux, ont le goût de la vie triste, difficile; le petit métier, l'atelier pauvre, le mont-de-piété, la salle d'asile, voilà leurs sujets préférés. Je rencontre à chaque pas des scènes d'hôpital. Un vent de pessimisme a soufflé sur une bonne moitié de ces tableaux. Vos peintres « vont dans le peuple », comme on dit chez nous ; quelques-uns avec Tunique souci du pittoresque, plusieurs avec sympathie, avec ce large sentiment humain qui est l'honneur de votre nation. Monsieur, seriez-vousà la veille d'un mouvement socialiste?

— Je ne crois pas. Mais tout est possible.

— J'ai compté ici beaucoup de grèves, représentées avec complaisance; ailleurs, ce sont des chantiers de travail, ou la détresse d'un intérieur d'ouvriers. Et le peuple ne sert plus, comme jadis, à " faire les fonds -, le complément d'une scène dramatique; on l'étudié pour lui-même, il passe au premier plan, il absorbe toute l'attention de l'artiste. A ce point de vue, elles sont très curieuses, vos salles de peinture contemporaine. Les tableaux de cette nature y attirent tout d'abord le regard; ne fût-ce que par leurs dimensions matérielles, ils semblent revendiquer la place et l'intérêt réservés auparavant aux grandes compositions religieuses ou his-

toriques. — Ceci m'amène à vous faire part d'un autre étonnement. Vers la fin du second Empire et pendant les années suivaules, la mode était aux tableaux de chevalet, aux tableautins; on expliquait le parti pris des peintres et les préférences du public par l'exiguïté des appartements modernes. Je ne sache pas que Ton construise maintenant des logements plus spacieux, au contraire; cependant, je vois les toiles s'étendre et les cadres s'allonger; telle scène de genre, qui eût tenu il y a vingt ans dans un médaillon, couvre aujourd'hui un pan de muraille.

— Cela peut s'expliquer par l'encombrement croissant de nos expositions annuelles. On désespère de fixer les yeux du visiteur; pour les arrêter, l'un se fie aux dimensions et parfois à l'ornementation de son cadre, l'autre à la bizarrerie du sujet ou à l'étrange té du faire; chacun cherche à tirer un coup de pistolet, comme nous disons. — C'est un danger. Ce n'est pas le seul. Décidément, monsieur, plus le monde va, plus les nerfs y remplacent les muscles; comme vos livres, comme vos actes, les tableaux déposent sur l'état physiologique de l'homme de ce temps; ils nous le montrent déterminé par des sensations aiguës et rapides, de moins en moins maître de sa volonté. Vous appelez cela Vimpressionisme^ je crois. Si l'on compare vos jeunes peintres à leurs devanciers, ilsôiuble que leur œil perçoive des vibrations lumineuses plus brèves et plus fréquentes. A cet exercice, la sensibilité de l'organe devient vite maladive; de là ces petites écoles excentriques, déjà représentées dans cette assemblée choisie; on me dit que vous avez pour leurs adeptes toute sorte de noms nouveaux, suivant qu'ils peignent

SOUS l'abat-jour d'une lampe, devant un réflecteur, ou dans un brouillard de suie, avec des points, des taches ou des hachures. Dans les arts du dessin comme ailleurs, le réalisme brutal a fait son temps; il faut autre chose pour piquer la curiosité; les chercheurs inquiets ont recours aux subtilités extravagantes, au byzantinisme des races finissantes. Heureusement pour vous, il y a des courants contraires. Vous savez que la marche de l'art à travers les siècles pourrait être figurée par une ligne graphique, aux ondulations régulières. Quand la courbe s'élève, l'art remonte vers l'idéal, il s'égare bientôt sur les hauteurs, il y perd le sentiment du réel; la courbe redescend, l'art retombe à terre, il s'y retrempe, le plus souvent en des travaux grossiers et déplaisants; puis il recommence à gravir la pente opposée, en épurant les éléments qu'il a repris à la nature. Vous venez d'achever la cure nécessaire après le romantisme, la cure réaliste; avec les forces acquises, quelques-uns de vos peintres repartent pour le pays de l'idéal. Bénissez M. Cazin qui les y conduit. Il est inégal, il ne se fait pas toujours comprendre clairement; mais nul ne sait comme lui le langage qui nous émeut aujourd'hui. Regardez longtemps cette place de village au crépuscule; tous les esprits de la nuit s'y sont donné rendez-vous. Ne nous eussiez-vous montré, depuis un demi-siècle, que Rousseau, Millet, MM. Breton et Cazin, nous serions forcés d'avouer que l'âme de la terre est emprisonnée chez vous. Et comme vous nous montrez mille autres faces du talent, moins saisissantes peut-être, mais toutes ingénieuses et brillantes, vous demeurez les maîtres souverains de l'art, vous méritez nos applaudissements enthou-

siastes. Jusqu'à l'heure actuelle, vous avez répandu dans ce palais des boisseaux de perles; si j'exprime quelques craintes, c'est que je n'aperçois pas de fil qui les relie; c'est que j'appréhende pour ces perles, dans la suite des temps, l'égrènement de l'individualisme.

— Ainsi, malgré vos réserves, vous nous faites l'honneur de proclamer notre supériorité sur les étrangers? Mais vous ne m'avez point parlé de nos hôtes.

— Il ne sied point de les juger sur des échantillons incomplets. Je veux vous dire seulement la différence capitale que j'observe entre eux et vous. Dans votre peinture contemporaine, on chercherait vainement un chef d'école, un homme représentatif; elle peut s'appliquer la définition du philosophe, elle a son centre partout, et sa circonférence n'est nulle part. Dans les écoles étrangères, — au moins dans ce que j'en vois ici, — on nommerait sans peine un artiste exceptionnel, une œuvre en vedette, qui résument ou éclipsent tout l'entourage. En Allemagne, c'est M. Uhde, un fier peintre; avec lui, ils pourraient bien avoir retrouvé un héritier d'Albert Durer. En Autriche-Hongrie, M. Muncacksy écrase tout; j'entends dire que ses grands tableaux perdent à ne plus être vus chez eux, avec une savante mise en scène ; qu'il laisse dire, il n'en est pas moins le seul homme d'Europe, aujourd'hui, capable d'établir de pareilles compositions. En Italie, on se rabat sur M. Boldini; je ne jurerais pas qu'il y ait un corps sous ces étoffes drapées avec tant de grâce, mais c'est peut-être un accessoire inutile. Saluons les Russes absents; vous n'ignorez point à quelle mystification le critique s'exposerait, s'il cherchait l'école russe dans les salles qui lui sont attri-

SUR L'EXPOSITION DU CENTENAlRi;. 159

buées; il y trouverait le vaillant petit groupe des Finlandais, et des artistes de mérite allemands ou polonais; mais c'est à peine si la Russie proprement dite a envoyé, quelques cartes de visite; rien ne nous renseigne ici sur les tendances qui se développent depuis quinze ou vingt ans, sur ce réalisme âpre et lourd, vraiment caractéristique du sol qui Ta vu naître, et dont M. Riépine est là-bas le coryphée. Les Scandinaves restent les rois de la mer; j'en suis fâché pour vous, sur cet élément, vous devez céder le prix de la lutte à MM. Normann, Hagborg et à leurs émules. On a bien du talent chez vos voisins les Belges, mais il est de même qualité que le vôtre; Bruxelles possède, comme Paris, des artistes originaux; ils ne trahissent point d'influences de terroir. N'est-ce pas étrange qu'il faille dire la même chose de l'Amérique, et qu'on ait peine à reconnaître quelques gouttes du sang anglo-saxon chez vos disciples des États- Unis? Le génie national le mieux préservé, c'est encore l'espagnol. 11 y a toujours des Pyrénées; non pas pour ces belles dames qui reviennent de chez vous, où elles ont posé dans l'atelier de M. Madrazo; j'admire, comme il convient, son adresse, mais je vois sur ces murs des choses qui m'intéressent davantage. L'Espagne revit tout entière, avec son humeur sombre et tragique, dans ces grandes scènes tirées de l'histoire ou de la vie moderne; l'âme n'a pas changé, depuis ce Philippe II qui rôde autour de l'Escurial jusqu'à ce médecin qui visite son hospice ; depuis V Expulsion des Juifs jusqu'à VExécution des Torrijos. Ce général qu'on fusille, David ne l'eût pas désavoué; le tableau de M. Gisbert donne la chair de poule, et je cherche lequel de vos peintres

pourrait rendre pareille scène avec autant de vigueur, si Ton fusillait chez vous un général libéral...

— Jeune homme, pas un mot de plus!

— Oui, le monde est ainsi. 11 ne ferait pas le plus léger sacrifice pour fournir aux artistes un beau sujet de tableau. Vous ne déclareriez pas seulement une petite guerre, pour utiliser le talent de M. Détaille, tandis que vous l'avez. Enfin, n'importe; avec tous vos défauts, vous m'avez donné un éblouissement comme je n'en avais pas éprouvé, depuis mes premières visites aux Uffizzi et au Vatican. Je vous quitte pour l'écrire à mon journal, avec les sentiments de Colomb quand il découvrit un nouveau monde.

— Vous ne m'avez pas dit un mot des Anglais.

— Souffrez que je remette cela à un autre jour. Je n'ai que le temps de rédiger mon premier bulletin pour la Revue des pays danubiens.

Le surlendemain, j'aperçus de nouveau mon Sarmate. 11 entrait avec un de ses compatriotes dans les salles anglaises. Sachant que les gens de sa nation sont très complimenteurs et qu'ils ont l'esprit merveilleusement double, je me glissai derrière les deux étrangers; avant de les aborder, je prêtai un instant l'oreille à leur entretien. Le critique disait à son compagnon :

— Oh! mon ami, quel enchantement agit sur nous? Il y a beaucoup de monde, ici comme dans les autres salles; on marche, on parle, et pourtant il semble qu'il n'y ait personne, que nous n'entendions pas un bruit dans ce sanctuaire. Une paix souveraine y descend sur les cœurs recueillis. Là- bas, chez les Français, le fleuve large et limoneux roule ses eaux avec fracas; nous voici sur les

bords du lac limpide, caché au repli de la raontague. Chacun de ces peintres poursuit son rêve calme et profond. Chacun regarde avec des yeux différents le mystère des choses; mais tous, ils se tiennent par la main, iis puisent dans leur union une force indicible. Cette force communique le caractère national à tous les êtres, à tous les objets du vaste monde. Grecs et Romains, gens d'Orient, d'Espagne ou d'Italie, tous les hommes deviennent Anglais sous les pinceaux anglais. Ce n'est pas vrai, mais quelle puissance dans cette conquête inconsciente, irrésistible, de l'univers entier! Us restent classiques et purs jusque dans leurs pointes effrénées au ciel des chimères : ils en rapportent le lioi Cophetua et Mammon, Diane et Endymion, Simœtha et Circé ; les innombrables visions de ces calmes hallucinés n'égarent jamais la main qui les rend. Ils restent poétiques dans la reproduction du réel; cette petite fille de M. Leslie, assise sur sa malle au Dernier Jour des vacances, je la connais depuis longtemps; c'est Maggie, du Moulin sur la Floss. Ici, je ne serais pas embarrassé pour demander un portrait de femme; quand même je n'obtiendrais pas un des joyaux de M. Herkomer, la Jeune fille en blanc ou la dame noire de \ Extase, je retrouverais partout, jusque chez la femme de ce pêcheur qui tire les filets au bord de la mer, le naturel et la distinction de la créature de Dieu. Et dans les portraits d'hommes, dans le Gladstone de iM. iM illais comme dans les autres, quelle noblesse! quelle vie intérieure! J'aime tout et je ne sais ce que j'aime le mieux, le réel ou l'allégorie, les figures ou les paysages, ces aquarelles d'Ecosse où s'enfoncent des lointains si doux, par delà le grand lit de bruyères

solil aires. Comment choisir? Ce sont là les morceaux épars d'une même âme. Ici, je vois le fil qui relie les perles, solide et tressé, semble-l-il, pour l'éternité. Certes, les Français m'ont ébloui; aux Beaux-Arts comme dans toutes les parties de leur Exposition, ils donnent le branle au reste du monde, ils éfonnent par leur richesse, par leur génie inventif et fécond; mais, après quelques heures passées dans le tumulte du Champ de Mars, avant de rentrer dans le tumulte de Paris, c'est ici qu'il faut venir se reposer un instant. Le lieu semble fait pour y lire la l'ita nuova de Dante, parmi ces images sereines qui murmurent les choses inexprimées. On en ressort plus robuste et apaisé, emportant la promesse gravée sous ce beau paysage de M. Leader, où les eaux de mer s'éclairent derrière les tombes du village, entre l'église et le mélèze : « Ce soir, il y aura de la lumière... ^5

Mon Sarmate ne paraissait pas près de finir. Je m'éloignai sans reprendre notre conversation.. Quelle saine critique pouvais-je attendre de cet esprit changeant? On comprendra que je n'essaye pas de coordonner ses jugements, ses restrictions, ses goûts contradictoires. Je trouvai préférable de remonter dans les salles du Centenaire et de les parcourir à nouveau, en oubliant toutes les théories d'art et autres vaines recherches. Il y a grand plaisir à étudier tant de chefs-d'œuvre; mais le vrai, l'ineffable et mélancolique plaisir, c'est de s'embarquer pour descendre une fois de plus le cours de ces années qui charrient nos souvenirs, c'est de saluer les ombres qu'on dépasse, triste flotte noire emportée vers l'oubli. Ainsi, durant de belles nuits, le bateau glisse

sur le Nil, entre les vieux temples des deux rives; sur leurs murs, la lune éclaire Tancien peuple, des foules sculptées et peintes, occupées, suivant la coutume d'Egypte, aux travaux et aux divertissements de chaque jour; rois, scribes et laboureurs, on les reconnaît au passage, on les appelle un instant; la lumière équivoque, Tillusion optique du mouvement inverse, tout prête à ce peuple un simulacre d'existence; la vie ne nous donne sur lui qu'un avantage : changer et passer.

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