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LES EXOTIQUES. — LES COLONIES

15 septembre.

Après qu'il eut visité TExposition de 1878, l'hôte que nous fêlions à nouveau celle année, le Scliahin-Schah, nota ceci sur son journal : " Si je voulais décrire complètement le Trocadéro et l'Exposition, il faudrait se procurer un registre de la dimension du Schahnameh et écrire de ce moment jusqu'à la clôture, chaque jour sans interruption, pendant ving^t-quatre heures; même alors, je n'aurais pas achevé la dixième ni la centième partie de ma description, et il resterait une quantité de choses que je ne saurais nullement expliquer. Aucune description, à vrai dire, ne peut donner une idée réelle de cette Exposition. Il faut la voir de ses yeux. J'en suis sorti très las. »

On ne saurait dire mieux que ce roi. Nous avons fait le tour du Champ de Mars, nous commençons à peine à nous y reconnaître, et déjà il le faut quitter. Les campements des peuples exotiques nous appellent à l'esplanade des Invalides. Il n'est que temps. Sur les ormeaux qui abritent les cases africaines, les premiers frissons de l'automne ont passé; les plantes frileuses des tropiques vont rentrer dans leurs serres natales. Hier, les noirs du Congo lâchaient pied; ils se

rembarquent au Havre. Quelques jours encore, et Ton devra rapatrier d'autres voisins de TÉquateur, les jaunes de rindo-Chine. — Hâtons-nous avant qu'elle s'évanouisse, la féerie géof;raphique d'un été de folie. Elle a réalisé pour nous la tentation de saint Antoine, la sarabande oîi passaient pêle-mêle, dans le cerveau en délire de l'ermite, les hommes de toute race et de toute couleur, les filles de tout sourire, l'humanité d'outrerêve avec ses théâtres et ses danses, ses palais et ses princes, ses temples et ses dieux. Sur la place solitaire où les collégiens jouaient à la balle entre des conscrits qui apprenaient le maniement d'armes, il semble qu'on ait concassé en menus fragments l'énorme globe que nous regardions tourner l'autre jour. On a rassemblé là des exemplaires de tous les fils d'Adam, drainés sur toute la surface de cette mappemonde, comme si l'on eut voulu, devant le tombeau de Napoléon, mettre dans les yeux du mort la vision de la conquête universelle.

Car ils relèvent tous à quelque titre du drapeau de la France, ces hommes si dissemblables. Les autres exotiques ont débordé sur le Champ de Mars; on les trouve un peu partout, dans le bazar chinois, dans le bazar indien; des marchands grecs, maronites, arméniens surtout, se sont incrustés, avec leurs étalages identiques, dans chaque réduit des maisonnettes qui racontent l'histoire de l'habitation; mais leur quartier général est à la rue du Caire. Elle aura compté pour une bonne part dans le succès matériel de l'Exposition, la rue désormais légendaire; c'est d'elle que s'enquièrent tout d'abord le provincial et l'étranger, comme on demande la ville chinoise en entrant sur le champ de foire de Nijni. Dans notre

Egypte en miniature, le décor est ingénieux; les perspectives du petit bazar, adroitement ménagées, donneraient une illusion suffisante, n'étaient ces vendeuses d'opérette, chargées de sequins, et qui n'ont pas eu la peine de passer la mer. On a voulu flatter la manie du Parisien, toujours enclin à se représenter l'Orient comme « un pays à femmes -, tandis que l'Orient est, par définition, un pays où l'on ne voit pas la femme. On n'y voit en public que les (jazyeh, les aimées, comme nous disons ici (la véritable aimée est une chanteuse qui ne danse jamais). Nous en possédons un bel assortiment. Même aux bords du Nil, dans leur cadre pittoresque, à Siout ou à Ouénch, chez les braves consuls coptes qui trient pour le voyageur les plus présentables d'entre elles, les gazyeh sont un cruel désenchantement. Mais ici, ces créatures sans nationalité, sans âge, rompues de fatigue, qui se trémoussent dans un cadre indécis entre la foire de Tantah et la foire de Neuilly, entre le Marché aux poissons du Caire et le boulevard extérieur...

Ce ne sera pas un des moins curieux souvenirs de l'Exposition, pour les gens familiers avec les scènes du Levant, d'avoir vu notre société élégante s'empiler dans les musicos fréquentés là-bas par les matelots d'Alexandrie et de Port-Saïd. Du moins, puisqu'on voulait nous montrer cet aspect de l'Orient, il fallait avoir l'audace de la couleur locale et compléter franchement le tableau avec tous ses accessoires : le rideau de serge, derrière lequel on entend sonner les talaris sur la roulette du croupier maltais; les petites Nubiennes, au guet sur le seuil des portes, d'où leurs appels gutturaux hèlent le passant, et Karagheuz, le vrai, celui autour duquel on

fail cercle dans la rue pendant les fêtesdu Baïram; enfin loute la lyre des bas-fonds levantins. Mais dans la rage d'exotisme qui s'est emparée de nous, noire timidité s'arrête à mi-chemin; aux arènes, nous voulons bien qu'on saigne le taureau, nous ne consentons pas qu'il se défende; ici, la préfecture de police tolère les ventres, mais avec un peu de gaze dessus.

Il faut aller à la rue du Caire, ne fdt-ce que pour entendre le boniment de l'un des industriels qui exhibent ces ventres; le fils du Prophète ne sait que dix mots de notre langue, mais choisis; il répète tout le long du jour : t: La danse... c'est épatant!... entrez, mousiu , c'est le moment psychologique! » Il faut y aller pour savoir jusqu'où le noble Orient peut descendre quand il se mêle d'être ignoble, et combien le turban peut se ravaler au-dessous de la casquette, lorsqu'il est également à trois ponts. Il n'y a ici de vraiment sincères que ces bons petits ânes, à l'amble infatigable et doux. Quand je les aperçois, il me semble toujours qu'ils vont me conduire à la mosquée d'El-Moahyed, où les tourterelles rousses volent autour de la fontaine, dans le bouquet de palmiers qui croit sous le portique ruiné, et par delà le minaret de Kaït-Bey, au tournant de la rue, vers les tombes des khalifes, silencieusement belles dans la mer de sable... Non, je l'ai trop aimée, cette Egypte abandonnée par nous dans un jour d'inexpiable défaillance, pour la reconnaître sous son déguisement de café-concert. Allons chercher un Orient de meilleur aloi; nous le trouverons aux Invalides.

Montons sur une des voitures du train Decauville : il n'y a pas d'erreur, c'est bien à Babel que ce train nous

porte; pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur ces murailles polyg^lottes, dans le couloir où s'est réalisé le miracle de la confusion des langues. Ce fut une joie exquise pour le philologue de voir se reproduire ici, dans un laps de temps de quelques semaines, l'opération légendaire qui a divisé le verbe originel en tant de rameaux différents. Au début de l'exploitation, on avait affiché des avis recommandant la prudence aux voyageurs; bientôt, d'autres placards traduisirent ces avis dans les idiomes les plus usuels, l'anglais, l'italien, l'espagnol; par une de ces petitesses dont nous ne savons pas nous défendre, l'allemand était exclu. Quelques jours passèrent, et l'on vit apparaître des langues plus riires, celles des peuples amis, le russe, le hongrois, le roumain, l'hébreu tout d'abord. Un fantaisiste ajouta le malais. Dès lors, il dut y avoir entre les élèves de l'École des langues orientales et les auditeurs du Collège de France une émulation pour proposer de la copie épigraphique. Chaque jour apporta un nouvel idiome, flamand ou Scandinave, et des caractères mystérieux, de l'arabe, du sanscrit, du chinois, du japonais. On apposa le grec pour l'arrivée du roi des Hellènes, le persan pour l'arrivée du Schah. Une belle affiche latine vint la dernière. Nous sommes aujourd'hui à vingt langues, et ce n'est pas la fin, espérons-le; on ira jusqu'au chiffre qui fit la gloire de Mezzofanti K Les myopes non prévenus pourraient croire que ce bjriolage des murailles est un effet de la période électorale, puisqu'on y lit partout la même chose sur des papiers de

^ A la clôture de l'Exposition, on en comptait jusqu'à trente-cinq, y compris le celtique, la sténographie, le volapUk et un rébus.

différentes couleurs; mais dans le vestibule de Babel, les placards ont cette supériorité quMls donnent des conseils utiles et qu'ils amusent agréablement Tesprit.

" Les Invalides ! Tout le monde descend ! " — Il ne pense pas si bien dire, le brave employé; blanc, noir, jaune, le monde entier, ou peu s'en faut, est descendu sur cette aire. Nos architectes ont rivalisé de science et de goût pour que chacun des groupes exotiques y retrouvât un coin de patrie; ils ont bâti une ville chimérique, disparate, telle quil s'en ébauche dans les rêves d'un voyageur avec ses souvenirs confondus; l'ensemble amuse le regard, chaque détail l'intéresse, et l'on regrette en sortant de là qu'un peu de cette fantaisie n'ait pas présidé à l'alignement des mornes demeures où l'on nous caserne aujourd'hui.

L'ordonnance du quartier arabe est particulièrement heureuse : le marabout de Sidi-Abd-er-Rahman, les galeries algériennes, le souhh tunisien, le patio du palais de la régence, les jardins enclos entre ces édicules, tout cela est charmant. Par ces matins embrumés de septembre, les blancheurs confuses des murailles moresques éaiergent seules au premier plan, dominées parle minaret du marabout qui s'enlève sur la verdure dans le clair soleil; les marchands du souhh s'installent et s'appellent d'une boutique à l'autre; à cette heure matinale, on n'aperçoit aux alentours que des burnous gravement portés, des femmes enveloppées qui regagnent rapidement les grandes tentes, des petits Kabyles s'échappant à demi nus de leurs tanières. Pour peu que l'imagination se replie sur le souvenir, une illusion facile lui montre là quelque éveil de bourgade arabe,

sur les côtes d'Afrique ou de Syrie, et la mémoire retrouve Tune après Tautre les images des villes blanches qui se levaient au bord des rades, elle égrène lentement le chapelet de perles pâlies.

Le soir est plus favorable encore à ces voyages de peusée; il Tétait surtout durant les premiers jours de l'Exposition, quand la foule délaissait l'Esplanade pour se porter tout entière au Champ de Mars. Le visiteur qui remontait le flot était alors presque certain de rester seul dans le patio de Tunis, sous les arcades où tombait un rayon de lune; cette clarté complice déguisait le mensonge des faux marbres, transformait les arbres du Nord, rendait aux aspects ce qui leur manque de grandeur et de lointain. Sur les degrés, le janissaire de la régence fumait, échangeant de rares paroles avec quelques compatriotes; dans le parterre de fleurs, autour de la vasque où chuchote un mince jet d'eau, les marchands tunisiens et les hommes du douar kabyle erraient par petits groupes ou s'endormaient, accroupis sur les bancs. Plus loin, dans l'ombre du portail gothique et des tours en poivrière qui masquent le ministère de la guerre, un spahi solitaire, le sabre au clair, montait la garde entre les canons; il rappelait maint tableau où une sentinelle veille ainsi devant le château farouche du Chérif. Tandis qu'une centaine de milliers d'hommes, à cinq minutes de dislance, se pressaient sous la Tour et devant les fontaines lumineuses, on pouvait se croire là bien loin de Paris, aux portes de Fez ou de Kairouan.

Le promeneur isolé avançait de quelques pas, et par delà ce monde encore familier qui s'évanouissait der-

rière lui, il entrait dans un autre monde, inconnu, inquiétant comme un cauchemar : kiosques (gardés par des monstres, pagodes aux figures grimaçantes, toits retroussés de la Chine; derrière les portes de bambou, devant les Bouddhas tirés de l'ombre par un reflet de lumière élec* trique, sur les marches du temple dWngkor, il apercevait d'autres seutinelles, des noirs immobiles, de petits soldats jaunes qui le suivaient de leur œil oblique; nulle autre vie, dans les ténèbres des maisons irréelles, que la vie énigmatique de ces hommes et de ces monstres, animés par d'autres âmes que les nôtres. Les premiers soirs, encore mal orienté dans le quartier de l'Indo-Chine, le visiteur attardé sentait toutes ses idées se brouiller, il avait hâte de regagner la berge de la Seine, pour s'assurer qu'elle ne porte pas de jonques et ne roule pas sous les palétuviers.

Au plein jour, quand le public afflue, l'Esplanade garde encore quelque chose de ces escales maritimes, sur les routes d'Asie, où les Européens sont aujourd'hui aussi nombreux que les exotiques. Aucune d'elles ne réunit des échantillons plus divers des races humaines, aucune n'a vu des rencontres plus surprenantes : un roi de la côte d'Afrique grignotant des friandises de la Guadeloupe sur Téventaire d'une mulâtresse, un Sakalave revenant du combat des Peaux-Rouges pour assister au djérid des cheiks kabyles et aux danses de Java, un noir du Sénégal commandant l'exercice à des soldats annamites, un bonze coudoyant un prêtre grec, des Congolais et des Canaques ramant dans leurs pirogues sous les yeux du Scliah de Perse et des princes de Tunis... Et les industries bizarres : à côté des Aïssaouas, qui accom-

plissent leurs mômeries sans se cloufer que nous avons beaucoup mieux à la Salpêtrière, un Syrien débile, au " Souvenir de Jérusalem ", ces boites d'olivier où le saint sépulcre alterne avec la tour Eiffel; une indigène de Paris vend dans un kiosque la « crème des croisades ". — Avec la simple énumération de ces peuples contrastés, on remplirait à peu de frais des pages pittoresques, si nous ressentions encore pour ces nomenclatures la passion de nos prédécesseurs roman! iques. Un seul homme, qui n'est plus là, aurait eu la main assez puissante pour jeter sur quelque fresque interminable cette assemblée des nations; elle eût suggéré à Victor Hugo la légende de l'espace après celle du temps, des Orientales épandues sur tout le globe; son œil de cyclope aurait absorbé l'immensité du speclacle, son à peu près de couleur locale eût parfaitement convenu à ce qu'il y a de factice dans cette exhibition.

Les gens d'aujourd'hui, moins amoureux de sonorités et plus curieux du fond des choses, donneraient très cher pour savoir ce qui se passe dans ces têtes si différemment organisées. C'est une divinalion difficile. Pour la plupart de nos hôtes, on s'abuserait en espérant qu'ils s'en iront émerveillés de notre grandeur, illuminés par nos idées; c'est là un thème qu'il faut laisser aux amplifications des toasts officiels. Au dire des hommes versés dans la connaissance de l'extrême Asie, nos Anuamites apportent ici les dispositions de grands enfants; amusés par les objets nouveaux qu'ils voient, ils sont incapables d'arrêter leur réflexion sur ces objels; égarés par les mensonges inconscients de leur imagination, aveuglés par un préjugé national pareil à celui des Célestes, on

les entendra, une fois reotrés chez eux, travestir dans leurs récits tout ce qu'ils décriront, et ils refuseront d'avouer celles de leurs impressions qui nous seraient favorables. Quant aux Arabes et autres musulmans, une longue pratique de ces races laisse peu de doutes sur leur façon de voir; la vision de notre monde s'arrête au bord de leur prunelle, pour ainsi dire, elle ne pénètre jamais jusqu'à leur âme; ils repartiront avec un profond mépris pour nos mœurs, avec la crainte résignée de notre force, avec l'espoir indestructible qu'ils en appelleront un jour. Fréquemment, dans les bazars de l'Esplanade, un Égyptien vient s'asseoir sur le rebord d'une boutique de Tunis, un Touareg fraternise avec un Algérien; la franc-maçonnerie de Tlslam rapproche ces inconnus ; je ne répondrais pas qu'au cours de ces entretiens, en plein cœur de Paris, sous nos lampes électriques, les affiliés des Senoussi n'aient point conquis des adeptes et préparé des centres de propagande.

11 est plus aisé d'observer les impressions de nos concitoyens, au contact de la clientèle exotique. Elle éveille, chez beaucoup de bons bourgeois parisiens, un sentiment d'orgueil et de domination comparable à celui du civis vomanus, quand il passait en revue, un jour de triomphe, les tributaires et les vaincus. Je ne sais s'il fut prononcé, comme on le prétend, ce mot instinctif qui trahirait chez quelques-uns une conception particulière des protectorats : « Voilà nos esclaves! ' Si le mot n'a pas été dit, plus d'un esprit est sur la pente qui mène à le dire. 11 n'y a qu'à voir de quelle allure dégagée, avec quelle conviction de propriétaire maniant la chose possédée, un employé de l'Exposition, un garçon de café,

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