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LA PAIX SOCIALE

A quelques pas du palais de la guerre, on trouve sur l'Esplanade le groupe de l'économie sociale, ou, comme ses organisateurs aiment à l'appeler, « la Paix sociale ». Qui dit paix suppose par là même une guerre antérieure; et en effet, ici comme dans le lieu d'où nous sortons, tout ce que nous verrons sous-entend un autre mode de la lutte pour l'existence; lutte moins violente que les batailles accidentelles du soldat, plus sourde, plus générale, plus continue; lutte du travailleur contre les fatalités économiques, et parfois contre les détenteurs de la

richesse, sur lesquels il rejette l'odieux de ces fatalités.

Ces pavillons nous font connaître les palliatifs inventés dans notre siècle pour atténuer le vieux mal du monde. On ne me croirait pas, si je disais qu'ils sont très fréquentés. Beaucoup de gens ne cherchent à l'Exposition, comme dans toutes les choses de la vie, que l'oubli des réalités tristes; ceux-là se hâtent de sortir, quand ils se sont fourvoyés dans ces salles sévères, presque vides, sans autre attrait pour l'œil que des tableaux {graphiques, des statistiques, des chiffres, quelques modèles de cités ouvrières. Heureuses gens, qui n'entendent pas sous leurs pieds le bruit de la souffrance et le bruit du danger! Se peut-il qu'un homme de ce temps ne sente pas le besoin d'entrer là? On y étudie les fondations humaines sur lesquelles s'élèvent les merveilles de l'industrie que nous avons passées en revue, on y réfléchit sur un des graves problèmes de la vie terrestre, j'eusse dit le plus grave, si celui qui vient de se dresser devant nous avec les forces défensives de la patrie n'existait pas.

,1e confesse ingénument, — et mon cas doit être celui de beaucoup d'autres, — qu'en mettant le pied dans cette section, j'ai été saisi par un vif désir de résoudre la question sociale. Plusieurs raisons m'empêchent de persévérer dans ce dessein. La première, on la devine : je n'ai pas encore trouvé. La seconde, c'est qu'il serait parfaitement ridicule d'entreprendre la cure de l'humanité durant une halte de notre promenade, dans les quelques pas que je puis consacrer à ce compte rendu. Il y a encore d'autres raisons. En pareille matière, le papier devient vite criminel. Quand on croit que tout va pour

le mieux dans le plus juste des mondes, on fait très bien de le dire, cela facilite la digestion de ceux qui dînent paisiblement. Quand on croit le contraire, il faut se garder, avec une sainte terreur, de tout ce qui ressemble à la déclamation; c'est un sujet où nul n'est certain de résister à rentrainement des mots, qui tremblent dans le fond du cœur, demandant à sortir. Il faut même se garer des idées séduisantes, dont on ne voit peut-être qu'un seul côté; elles peuvent faire tant de mal à ceux dont elles se proposent le bien! Quand elles nous tentent, rappelons-nous l'un des épisodes les plus cruels du Don Quichotte. Au début de ses aventures, le justicier rencontre un laboureur qui payait les gages de son jeune valet en coups de bâton; il prend feu, arrête l'exécution, menace le rustre et lui fait promettre d'indemniser sa victime, sous peine d'un châtiment exemplaire; puis il s'éloigne, tout réjoui par la pensée qu'il a redressé « un énorme tort ». Il n'est pas sorti du bois que le laboureur reprend le bâton et se venge du fâcheux en redoublant les coups sur le garçonnet; celui-ci pleure et se lamente, tandis que le noble fou continue de chevaucher, en remerciant le ciel de l'avoir choisi pour faire un si grand bien. « Et c'est ainsi, conclut l'impitoyable écrivain, que le tort fut redressé par le valeureux don Quichotte. »> La phrase de Cervantes pourrait servir d'épigraphe à tous ceux qui préconisent des panacées pour le mal social, avant de les avoir soumises à l'épreuve de la pratique.

Il n'y a rien de pareil dans la section économique de l'Exposition; elle ne propose à notre attention que de modestes règles d'hygiène, destinées à prévenir ce mal dans une certaine mesure; elle nous montre leurs

effets dans les diagrammes qui couvrent ses murs. Je me bornerai à les sigualer; si nous découvrons, après examen, qu'une seule de ces recettes est vraiment efficace, incontestable, susceptible de développements qui dépassent les limites d'une expérience individuelle, nous n'aurons perdu ni notre visite, ni notre journée.

Au point de vue historique, la simple inspection des dates qui se succèdent sur les tableaux est pleine d'enseignements; ces dates nous font connaître comment le devoir social a pris conscience de lui-même, et quelles influences ont déterminé ses efforts, pendant trois périodes assez distinctes. Les plus vieilles institutions de patronage ou d'assistance mutuelle commencent de fonctionner aux environs de 1840; on en rencontre fort peu d'antérieures; elles se multiplient à partir de ce moment. C'est le contre-coup du mouvement saintsiinonien, dont on ne dira jamais assez l'importance dans la transformation des sociétés contemporaines. Quelques années après 1848, le nombre des institutions augmente, leur vitalité se déclare par la rapide ascension des courbes; la claire vision du péril a stimulé la bourgeoisie industrielle, le sang des journées de Juin n'a pas été versé inutilement. Le développement est régulier pendant toute la durée du second Empire; il s'accélère dans la période où nous sommes; la nécessité d'agir s'est imposée à tous les esprits, elle suggère des combinaisons nouvelles; les essais d'organisation rationnelle du travail apparaissent de tous côtés.

L'Exposition nous montre tout d'abord ce qu'on a imaginé pour faciliter au travailleur une précaution nécessaire : l'épargne. Cette préoccupation avait devancé

les autres. La Caisse d'épargne fut fondée en 1818. Les survivants de celle époque racontaient volontiers comment les salons s'insurgèrent contre les philanthropes qui avaient pris l'initiative de cette œuvre, MM. de La Rochefoucauld-Liancourt, Benjamin Delessert et leurs amis. « F h quoi, leur disait- on, vous trouvez cjue nos domestiques, nos employés, ne nous volent pas assez? Vous voulez les encourager par l'appât de cette prime? » Le temps a répondu aux salons. La Caisse d'épargne est devenue l'une des maîtresses poutres de notre charpente économique. Nous verrons tout à l'heure comme on s'est récemment avisé du parti salutaire qu'on en pouvait tirer, en la faisant travailler sous une autre forme au bien social. Là vient se déverser en grande partie ce fameux bas de laine que l'Europe nous envie et que tant de gens sont désireux de vider. Le tableau du mouvement des caisses d'épargne a une singulière éloquence; avec de petites lignes noires, il raconte toute notre histoire, toutes nos épreuves. Aux heures critiques, ces lignes se replient sur elles-mêmes. En 1848, un trou profond dans l'échelle ascendante; mais l'arrêt dure peu, la crue recommence aussitôt. En 1870, la dépression est plus creusée, plus prolongée; il semble qu'on voie la pauvre blessée fléchir les reins sous un faix trop lourd, incapable de se relever. Cinq ou six années passent; les colonnes reprennent leur essor, elles remontent plus rapides qu'auparavant, elles se distancent l'une l'autre comme elles n'avaient jamais fait. Dans ces derniers temps, un autre mode d'épargne est venu disputer la faveur du public à la vieille caisse : c'est la Four ni i ; elle fonde l'accumulation du capital sur des combinai-

sons un peu différentes, en particulier sur Tachât de valeur à lots. La Fourmi expose ici pour nous allécher un fac-similé de ses piles d'écus prolifiques; les jeunes générations ouvrières sont très séduites par cette nouvelle tirelire, qui s'est fait depuis 1880 une clientèle nombreuse. Passons au groupe des institutions patronales; il occupe la majeure partie de la section. Nos principales entreprises industrielles, nos grandes compagnies et, à côté d'elles, quelques maisons de commerce plus modestes, ont tenu à honneur de publier ici les mesures qu'elles prennent depuis un quart de siècle, — quelquefois plus, souvent beaucoup moins, — pour améliorer la condition morale et matérielle de leurs ouvriers. Les unes montrent des résultats, les autres de la bonne volonté, les plus paresseuses... du respect humain, et c'est déjà un symptôme. Les combinaisons varient avec les localités, avec les habitudes des patrons et de leurs employés; on peut les ramener toutes à quelques types connus : maisons ouvrières données en loyer à bas prix et parfois en nue propriété au bout d'un certain laps de temps, caisses de retraite pour la vieillesse, assurances contre les accidents, primes, écoles, assistance hospitalière. Pour la plupart de ces institutions, il est doux et triste de le constater, l'exemple est venu d'Alsace; le germe de la réforme sociale, c'est le legs de la bonne âme partie. Mulhouse fut un foyer de rayonnement pour la France; le nom vénéré de M. Jean Dollfus se retrouve à l'origine de tous les essais pratiques. C'est encore un Alsacien, M. Lederlin, qui expose à l'Esplanade le modèle d'exploitation industrielle le plus satisfaisant. M. Lederlin a repassé les Vosges pour transporter à Thaon de

grands ateliers de teinturerie. Il trouva dans cette localité, en 1872, un pauvre village de 600 âmes; aujourd'hui, les maisons avenantes de la cité ouvrière renferment 3,400 habitants, dolés de tous les services désirables pour Thygiène de l'esprit et du corps. Thaon serait une petite Salente, s'il faut en croire les chiffres donnés par les comptes rendus pour les naissances légitimes, la mortalité, les salaires, le coefficient de stabilité. Les économistes appellent ainsi le chiffre qui représente le nombre moyen d'années de séjour du personnel dans un atelier. Ils estiment que c'est là le meilleur thermomètre pour apprécier la bonne tenue d'un établissement industriel. La plupart des diagrammes sont dressés de façon que le coefficient frappe l'œil tout d'abord. Plus il est élevé, plus la prévention est favorable à la maison qui sait retenir ses ouvriers.

Le Creuzot, Anzin, Montceau-les-Mines, Blanzy, font bonne figure, surtout par leur souci des logements ouvriers. Je nomme ces grands centres de notre industrie en raison de leur notoriété universeHe; je m'abstiendrai de citer d'autres noms parmi les nombreux exposants du groupe. Les diagrammes et les notices ne disent pas tout; il faudrait les contrôler par une étude sur place, pour apprécier les prétentions de chacun à représenter le dernier mot du progrès. D'ailleurs, il ne s'agit pas ici de louer des héros. On se ferait une conception bien erronée du sujet qui nous occupe, si Ton vantait comme un bienfaiteur le chef d'industrie qui accomplit le plus strict de ses devoirs, qui soigne ses intérêts du même coup. L'intérêt seul, si on l'entend bien, commande de perfectionner l'instrument de tra-

vail. Presque tous les déposants Tout reconnu devant la commission, leurs sacrifices du début sont matériellement rémunérés dans la suite.

Je veux pourtant signaler un philanthrope original d'Amérique; il égayé un peu cette salle sérieuse. M. Dolge a passé aux États-Unis, en 1866, avec 8 francs dans sa poche, et fondé une fabrique de feutre devenue bientôt le centre d'une ville comme il en pousse là-bas, •— Dolgeville. L'heureux industriel a imaginé d'exposer dans une caisse à parois de verre ses 8 francs en monnaie, sur des liasses de carrés de papier taillés à la mesure des banknoles américaines; si vous voulez bien transmuter par la pensée les papiers blancs en billets de 100 dollars, vous aurez sous les yeux la fortune de M. Dolge, 50 millions de dollars; si vous vous contentez de les prendre pour des billets de 50 dollars, vous verrez également la somme totale qu'il a prélevée sur ses bénéfices au profit de ses ouvriers : 25 millions. J'admire, et une idée horrible me vient : Si l'on se proposait seulement d'attirer mon attention sur l'excellence du feutre fabriqué à Dolgeville! Mais il ne faut jamais supposer le mal, quand on vous montre le bien.

L'ensemble des institutions patronales suggère deux réflexions. La première , c'est que Tolstoï a peut-être émis une de ces vérités décourageantes dont il est coutumier, en affirmant que le premier acte de la réforme sociale doit être de raser les villes et de retourner aux champs. Presque toutes les organisations complètes et vraiment rassurantes sont appliquées en province, autour des établissements industriels indépendants des agglomérations urbaines. Dès qu'on rentre dans les

grandes villes, la meilleure volonté n'arrive qu'à des résultats minimes, le coefficient de stabilité s'abaisse avec tous les autres. A cela point de remède, sinon une révolution des habitudes dont le seul énoncé nous transporte en Utopie. — La seconde distinction est celle qu'il faut faire entre les fabriques, mines, usines, suivant qu'elles sont possédées et dirigées par un grand industriel ou qu'elles appartiennent à des compagnies anonymes. Le devoir social est plus fréquemment accompli dans le premier cas, plus rarement dans le second. Il y a des exceptions : j'ai cité Anzin, j'en pourrais citer d'autres; mais elles n'infirment pas la loi, trop facile à expliquer. Le propriétaire qui réside au milieu d'une famille ouvrière, fût-il cuirassé d'égoisme, est pourtant un homme, fait de chair et de sang; il s'attache à ses humbles collaborateurs, il peut satisfaire des besoins qu'il connaît, son intérêt suffit à lui conseiller le bien. Les administrateurs qui se réunissent autour d'un tapis vert, dans une salle parisienne, pour toucher des .dividendes et donner des ordres à un gérant, sont certainement pétris de bonnes inteutions; mais l'ouvrier est pour eux une unité de travail abstraite, ils ne sauraient nourrir la préoccupation incessante de son bien-être.

La section suivante est réservée aux institutions de mutualité : sociétés de crédit et de secours mutuels, syndicats professionnels, sociétés coopératives de consommation et de production. Ici le monde ouvrier est livré à ses propres forces, et malheureusement elles ne semblent pas avoir encore toute l'efficacité qu'on désire pour elles. Seules, les sociétés de secours mutuels sont

florissantes et très répandues. Le crédit mutuel n'a pas encore poussé de racines chez nous, sauf dans les associations d'épargne et de prévoyance; mais il est abusif de les ranger sous cette dénomination. Quant aux sociétés coopératives, on se rappelle les espérances qu'elles éveillèrent, il y a vingt-cinq ans : la question sociale paraissait résolue. Elles n'ont pas justifié toute notre attente. Bien acclimatées sur quelques points, en particulier dans la région du ]Nord, les sociétés de consommation ont peine à s'implanter ailleurs; les sociétés de production qui ne liquident pas en déficit après peu de temps sont des phénomènes rares. Le type le mieux approprié aux besoins et à l'humeur de la classe ouvrière paraît être l'institntioQ fondée et soutenue par le patron, mais d'où celui-ci s'efface discrètement pour laisser la gestion aux intéressés.

La participation aux bénéfices a les honneurs d'un pavillon spécial, où elle mène grand bruit. On regretterait de la décourager, mais il faut bien avouer que, à part trois ou quatre types d'industries en participation, qui mériteraient d'être discutés, cette enseigne ne déguise le plus souvent que des augmentations de salaires. Ne soyons pas trop sévères, néanmoins, pour ce mot cabalistique; les patrons affirment dans leurs dépositions que son effet moral est considérable. Un des principaux couvreurs de Paris, qui avait à se plaindre de fréquents vols de plomb, constate que les détournements ont cessé depuis que ses ouvriers sont participants; ils respectent ce qu'ils estiment leur bien commun ^

' Je dois ajouter qu'un homme d'une haute compétence, M. Charles Robert, se montre beaucoup plus optimiste, dans

Un autre pavillon reproduit raménag^emeut des principaux cercles populaires. Jusqu'à présent, les classes laborieuses n'ont guève récompensé les efforts que Ton fait pour les attirer dans ces lieux de réunion. Le cercle Franklin, au Havre, est Tun des mieux installés; je n'ose affirmer qu'il prospère. Nos mœurs ne s'y prêtent pas. Il faut le regretter, surtout pour le cercle de l'Union chrétienne. Aux États-Unis et en Angleterre» cette société compte ses adhérents par dizaines de mille, elle possède des cluhsoii elle pourrait inviter la chambre des lords; tout ce qu'on peut dire delà tentative faite à Montmartre, c'est qu'elle est très honorable.

Pour la plupart des promeneurs, la visite de la section économique commence et s'achève dans les petites maisons rouges des mineurs du Nord, où l'on va admirer la propreté méticuleuse des braves ménages flamands. Ces habitations nous ramènent à la question des logements ouvriers, la seule sur laquelle je veuille appuyer dans ce compte rendu; c'est à elle que je faisais allusion plus haut, en promettant au lecteur que nous ne perdrions pas notre journée; là, et là seulement, une expérience récente vient de nous donner l'espérance d'un immense progrès social, immédiatement réalisable, avec la conviction qu'il est possible.

Il y a deux solutions pour le logement ouvrier; la solution parfaite, c'est la petite maison avec jardinet, type de Mulhouse, du Creuzot, de Noisiel, louée d'abord, puis amortie et possédée en propre par une seule

l'excellente conférence qu'il a publiée sous ce litre : Le contrat de jjarticipation aux hcnéjîces.

famille. Cet idéal ne peut être atteint jusqu'à présent que dans les petites et moyennes villes ou autour des usines rurales; encore faut-il ajouter que la question de propriété se heurte à Téternelle pierre d'achoppement : notre loi de succession. S'il y a plusieurs enfants, la maison à peine acquise est vendue à la mort du père; elle valait 4,000 à 5,000 francs; les frais de mutation s'élèvent à 200 francs! Reste la solution imparfaite, la seule possible actuellement dans les grandes villes et surtout à Paris, en attendant qu'un réseau de communications plus pratique permette d'expérimenter l'habitation ouvrière dans la banlieue; cette solution, qui constitue déjà un progrès inappréciable, c'est d'offrir à la classe laborieuse, au lieu des taudis immondes où elle est exploitée, anémiée, démoralisée, des appartements d'un prix modéré, abondamment pourvus d'air, de lumière et d'eau, avec un système spécial de dégagements qui la protège contre les promiscuités malsaines.

M. Peabody a multiplié dans Londres des maisons bâties sur ce plan. Quelques hommes d'initiative ont commencé à l'imiter en France, à Rouen, à Marseille, à Lyon, à Paris enfin, où la Société philanthropique a ouvert depuis un an deux de ces immeubles, aussitôt assiégés par les gens du quartier, à Montrouge et à Grenelle. Je renvoie pour plus de détails au livre de M. Picot \ qui s'est fait chez nous l'apôtre de cette réforme; le nom de l'ouvrier dit assez la valeur de l'œuvre. — Mais là n'est pas encore l'idée neuve, aux conséquences

1 Un devoir social: les logemetits d'ouvriers, par M. G. PicOT. Paris; Calmann Lévy.

SUR l'exposition du centenaire. 2Î5

incalculables : les fondations particulières ne seront jamais que des gouttes d'eau dans TOcéan. L'idée, elle a jailli du cerveau, —non; du cœur, — de quelques administrateurs des caisses d'épargne, à Strasbourg, à Lyon, à Marseille; ils se sont avisés de prendre dans leurs caissesdessommesvariant entre 150,000 et 500,000 francs pour bâtir les premiers groupes. L'opération était parfaitement lé[îale, conforme aux statuts, puisqu'il s'agit d'un placement sur première hypothèque, à 4 pour 100. Supposez maintenant qu'on répète et qu'on généralise cet emploi de fonds, d'abord avec l'argent des caisses d'épargne, ensuite avec celui qui dort dans les autres dépôts publics, enfin avec les réserves inépuisables du grand bas de laine. Le placement est du genre qu'affectionne l'épargne nationale, plus rémunérateur que les rentes sur l'État ou les actions de chemins de fer, et de toute sécurité. Le locataire ouvrier acquitte son loyer par mois ou par semaine, avec une exactitude constante; ici mes affirmations ne sont pas fondées sur des notices d'Exposition, mais sur une enquête faite à Lyon et sur une expérience suivie à Paris. Ainsi l'argent de tous peut servir au bien de tous, en y trouvant son juste profit dans la mesure accoutumée et même au delà; il suffirait de quelques promoteurs dévoués, comme furent ceux de la Caisse d'épargne, qui fonderaient dans les mêmes conditions un établissement analogue, la Banque populaire des logements ouvriers. L'idée a le rare mérite de ne pas renfermer une parcelle d'utopie; elle ne saurait effrayer l'économiste le plus timoré, elle ne viole aucune des lois qu'il révère, elle ne demande rien à l'Etat; une première expérience

l'a sanctionnée. Aucune autre ne pourrait faire davantage pour la reconstitution de la famille, pour le bienêtre et la moralité du travailleur.

Quand on lui aura assuré un foyer salubre et propice à Féducation d'une famille, il faudra bien s'occuper de l'autre réforme urgente, de maintenir l'enfant le plus tard possible à ce foyer, et la femme toujours. L'enfant et la femme à l'usine, voilà ce qui nous fera taxer de barbarie incompréhensible par un prochain avenir. Nous ne voyons pas encore le moyen d'effacer cette tare de notre civilisation. Je persiste à croire que ce moyen est caché quelque part dans la galerie des machines, dans cette force nouvelle qui nous y attirait, qui promet la division indéfinie du travail mécanique et son transport à domicile. Si la machine fait cela, elle payera à la femme en un seul bienfait tous les maux qu'elle lui a causés; et ia force électrique, la force mystérieuse qui accomplira cette réparation, sera désormais la force sainte.

Mais j'ai promis de m'en tenir aujourd'hui au possible, au présent, au certain. En quittant ; la Paix sociale », il est équitable de reconnaître que ce beau nom n'est pas tout à fait usurpé. Sans doute, pour ne pas être dupe, il convient de biffer 25 pour 100, 30 pour 100, si l'on veut, des triomphes affichés sur ces murs; il faut ouvrir très large le compte du trompe-l'œil, de la manie des statisticiens et, qui sait? de la réclame. Oi^i ne se glisse-t-elle pas? Il restera encore de quoi faire dater notre Expo sition, sur ce point comme sur tant d'autres : des succès réels, des efforts méritoires, un éveil récent et sérieux de la conscience du devoir social dans l'élite du patronat. Ces hommes intelligents le comprennent, pour sauve

garder leurs positions menacées, il en faut céder quelque chose. Hier encore, on s'assemblait ici en congrès pour la fixation légale du jour de repos hebdomadaire. Le branle est donné partout. L'Église à son tour incline sa puissante force morale vers le berceau populaire d'où elle est sortie. Il y a deux ans, celui qui écrit ces lignes l'adjurait d'entrer dans la voie où marchent les catholiques des États-Unis. Depuis lors, elle s'est prononcée prudemment, à divers reprises; témoin le bref du cardinal secrétaire de la Propagande à M. Decurtins, l'éloquent apôtre de la réforme sociale dans les cantons suisses, l'homme qui fait le mieux comprendre le mot de Le Play : « L'intelligence de la science sociale procède du cœur encore plus que de l'esprit »; témoin le cardinal Manning, dont Pascendant mettait fin, Pautre semaine, à la plus formidable des grèves.

Personne n'échappe au mouvement; je n'en veux d'autre preuve que le langage des hommes les plus réservés, responsables de grands intérêts et attachés sur certains points aux doctrines de l'ancienne économie politique. Qu'on juge de la différence entre les formules mécaniques, matérialistes, qui étaient naguère tout son vocabulaire, et la belle page que je lis en tête du Rapport de la section lyonnaise d'économie sociale. Parmi tous les matériaux réunis dans le pavillon de PEsplanade, brochures, comptes rendus, statistiques, prospectus, ce Rapport est la pièce monumentale. Avec méthode, avec clarté, il montre l'ensemble des efforts accomplis dans une grande ville pour y organiser une vie sociale plus tolérable. La page que je veux citer vient ici comme la conclusion naturelle de mes courtes obser-

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valions. Je cède la parole à son auteur, M. Aynard; je ne me flatlerais certes pas de dire plus vrai ni de mieux dire :

" L'erreur serait de croire qu'en économie sociale on peut se conteuter de la simple justice, c'est-à-dire de l'observation stricte de lois économiques qu'on croit inexorables. Les lois économiques sont certaines et doivent être obéies; elle règlent par la liberté et soumettent à une concurrence nécessaire les mouvements du travail humain. Mais ces lois ne sont que le résultat de Texpérience et de l'observation, qui les découvrent comme le meilleur moyen de développer et de féconder le travail; elles ne sont point inviolables à la manière des grandes lois physiques. Si elles sont l'jndées sur la nature, on peut leur appliquer le mot de Bacon sur l'art : c'est que, pour les appliquer, l'homme doit s'ajouter à la nature. Lois non écrites et dépourvues de sanction apparente, elles doivent être suivies par chacun en interrogeant une conscience mise en présence de Dieu. User d'un homme et user d'une machine seront des choses éternellement différentes aux yeux de la morale; il n'est point de lois fatales, naturelles, ou, à plus forte raison, économiques, qui puissent autoriser celui qui emploie à ne pas remphr son devoir envers celui qu'il emploie. L'économie sociale ne serait qu'une statistique raisonnée^ si elle ne s'appuyait point sur ces principes. Pour nous, en fondant le travail affranchi sur le spiritualisme, en réclamant le part de la conscience et de la pitié dans la lutte des intérêts matériels, nous ne faisons que suivre la plus ancienne et la plus haute des traditions lyonnaises. Arrivés au point dangereux de

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civilisation où nous sommes, avec toutes nos richesses, nos sciences, nos lois humaines et justes dans leur généralité, nos libertés entières, il n'y a point à regretter le passé ou à se jeter au-devant d'un avenir chimérique. Il ne reste plus une révolution à faire, si ce n'est la révolution morale, qui peut seule faire lever de nouveau sur nous l'immense et splendide aurore de justice, d'humanité et de paix que nos pères ont entrevue en 1789. '-

Un collège électoral, pris d'un accès de bon sens, vient d'envoyer à la nouvelle Chambre l'homme qui a écrit cette page. Souhaitons qu'il ait souvent l'occasion de la commenter et qu'il la fasse pénétrer dans l'esprit de ses collègues. Si la plupart d'entre eux raisonnent de même, s'ils comprennent qu'à l'heure présente le catéchisme du bon député tient dans ces deux points : en s'éveillanl, penser à ce qu'on voit à l'Exposition de la guerre; en s'endormant, penser à ce qu'on voit à ^- la Paix sociale », — nos nouveaux mandataires rapprendront à beaucoup d'entre nous «ne habitude un peu négligée, celle de chérir les représentants de la nation; ils feront oublier à beaucoup une autre habitude, celle de souhaiter malemort à la République; ils lui gagneront tous les hommes de bonne volonté, pour peu qu'ils sachent les prendre par la raison et par le cœur.

S'il en devait être autrement, on pourrait prédire sans être prophète que les élus d'hier risquent d'emporter avec eux la graine de l'espèce; le peuple les qualifierait comme leurs aines, il interpréterait à sa façon l'énergique parole du Liure des Proverbes sur les hommes « qui se remplissent le ventre avec le fruit de leur bouche ». — Defructu oris viri replehUur venter ejus.

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