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LA GUERRE

1" octobre.

Du haut de la Tour, le regard n'aperçoit d'abord que le gai panorama de l'Exposition, tout lui est image de travail ou de plaisir; dès qu'il se relève sur T horizon, par delà le joyeux pêle-mêle des jardins, des pavillons, des dômes bleus ou dorés, derrière l'énorme serre vitrée des machines, il découvre un autre monument, masqué aux visiteurs du Champ de Mars par l'écran fragile de tôle et de verre; maison plus ancienne et plus solide, œuvre élégante de l'architecte Gabriel, qui réapparaîtra dans quelques semaines, si l'on jette bas le brillant décor, et demeurera seule; c'est l'École de guerre, embusquée là comme une bête de proie à la lisière d'une forêt. L'arrangement du hasard semble prémédité, tant il est significatif.

De même, sur l'esplanade des Invalides, au centre des campements exotiques et coloniaux, un bâtiment plus sévère domine le pittoresque bazar; tous ces fragments du globe sont venus s'agréger au palais de la guerre; nos hôtes soumis montent la garde à tour de rôle devant la maison mère, sans laquelle ils ne seraient pas ici.

Beau sujet d'antithèses pour la rhétorique humanitaire; elle ne se fait pas faute de peindre sur ces rapprochements, et d'affirmer que ceci tuera cela, que la fusion des peuples par la science et le travail aura raison de rinstinct militaire. Laissons-lui caresser la chimère dun âge d'or qui deviendrait bien vite, s'il pouvait se réaliser, un âge de boue. Toute l'histoire nous enseigne que ceci est créé par cela, qu'il faut du sang pour hâter et cimenter la fusion des peuples. Les sciences de la nature ont ratifié de nos jours la loi mystérieuse révélée à Joseph de Maistre par l'intuition de son génie et par la méditation des dogmes primordiaux; il voyait le monde se rachetant de ses déchéances héréditaires par le sacrifice; les sciences nous le montrent se perfectionnant par la lutte et la sélection violente; c'est des deux parts la constatation du même décret, rédigé en termes différents. Constatation désagréable, à coup sur; mais les lois du monde ne sont pas laites pour notre agrément, elles sont faites pour notre perfectionnement. — Entrons donc dans cet inévitable, ce nécessaire palais de la guerre; nous aurons occasion d'y observer comment le plus tenace de nos instincts, sans jamais rien perdre de sa vigueur, se transforme et se plie aux exigences diverses des moments historiques.

Là-haut, dans les salles rétrospectives du second étage, c'est encore la guerre pimpante et empanachée, celle qui fournissait des couplets d'opéra-comique, des sujets de tableau et de tapisserie, qui tournait les têtes avant de les faire casser. Son arsenal emprunte des moyens de séduction à tous les arts; elle fait une large part à l'inspiration et à l'habileté de l'individu, elle s'incarne dans

les figures héroïques. Les collections d'uniformes et d'armes anciennes n'offrent qu'un intérêt secondaire; on les a vues dans tous les musées; il y a plus et mieux en face, à l'hôtel des Invalides. Mais la galerie de portraits est longuement suggestive ; elle nous montre l'âme de la profession changeant avec les époques. Chez les capitaines de l'ancien régime, l'exercice du commandement militaire n'imprime point un caractère spécial aux physionomies, pas plus qu'il ne modifie le costume habituel; pour toute une classe, la guerre n'est pas encore une fonction distincte de la vie sociale, elle est l'état naturel, la seule occupation sérieuse et le plus vif plaisir; sauf la cuirasse, dont le peintre les affuble parfois comme d'un attribut mythologique, rien ne distingue un de ces maréchaux de l'homme de cour qui le remplacera demain. Il faut arriver aux généraux de la Révolution et de l'Empire pour trouver un type professionnel caractérisé. A peu d'exceptions près, ces héros ne se piquent pas de simplicité; comme ils se complaisent dans leurs dignités de fraîche date! comme ils s'admirent dans leurs uniformes chamarrés! Dès qu'ils ont passé le seuil de l'atelier, chez David, Gérard ou Girodet, ils sont en scène, ils prennent des poses théâtrales; tel de ces portraits, — Mortier, Bessières, Murât, — n'est pas moins révélateur que l'étonnante conversation entre Bernadotte et Rochechouart, rapportée dans les Mémoires de ce dernier.

Quelques-uns, parmi les survivants de l'épopée, se sont fait peindre sur le tard, dans le fauteuil de pair où la monarchie de Juillet les avait assis; leur transformation est saisissante; embaumés dans la Charte, il semble qu'un

esprit soit sorti d'eux, emportant Tauréole. En suivant la série chrouologique des (oiles, depuis celle où Marceau se dandine avec des grâces de sans-culotte, jusqu'au portrait bourgeoisement solennel de Victor, duc de Bellune, ou peut apprendre sans livres un long morceau d'histoire; ces tètes rendent visibles les trois âges sociaux qui ont passé sur elles et les ont modelées successivement, à mesure qu'elles coilïaient le bonnet rouge, le casque timbré d'aigles et changé parfois eu couronne, enfin l'autre bonnet. Pourquoi ne nous a-t-on pas apporté de Versailles, avec les tableaux militaires empruntés au château, le portrait de La Fayette peint après 1830, dans le costume et l'attitude de général en chef des gardes nationales? Je suis allé le voir, il vaut le voyage ; c'est tout un monde, on dirait le prix de Rome de Henri Monnier. Cavaignac inaugure une autre époque : tète charmante sous son voile de pensée triste; le regard ne peut s'en détacher. 11 s'arrête longtemps aussi sur le visage de Hoche, beau comme un jeune génie funèbre; le général bleu a mis sur ses cheveux un doigt de poudre, sans doute à la prière de la Vendéenne qu'il aimait; la tradition veut qu'elle ait esquissé le modèle original de ce portrait, attribué à La Neuville. Mais il faut se défier des traditions avec Hoche; n'est-il pas devenu le symbole des vertus civiques , ce bel ambitieux qu'une histoire aujourd'hui mieux connue nous montre impatient d'étrangler la République et de devancer Bonaparte?

Le voici, le vrai dieu de la guerre, à l'entrée des salles, très vivant dans la statue de bronze où M. Guillaume l'a représenté, encore lieutenant à Brienne; je ne sais de quelles limbes on a tiré cette œuvre remarquable; elle

mériterait le grand jour de la place publique, il est regrettable que notre pudeur républicaine le lui interdise. Le bas du visage a déjà toute sa volonté en puissance, mais le front de Tempereur n'a pas encore " brisé le masque étroit » ; on sait que la métaphore d'Hugo est rigoureusement exacte : la série des portraits et des bustes montre ce Iront s'élargissant à mesure qu'il pense pour une plus large part du monde. Devant le dieu, Tautel et les reliques , des armes, des souvenirs de Sainte- Hélène, une mèche de cheveux. On aurait pu, pour cette occasion, ressortir la redingote grise qui émerveilla notre enfance au musée des souverains. Que craint-on? Les imitateurs qui prennent mesure sur cet habit? Ce n'est pas précisément une redingote qu'ils se taillent.

On croira sans peine que la circulation est difficile à cet endroit. Ils sont toujours curieux de lui, les petitsfils de la grand'mère qui l'avait vu. Et il en vient, il en vient! Un aimant attire la foule dans le palais de la guerre : nulle part ses flots ne s'engouffrent aussi épais. Au premier étage tout l'amuse ou l'intéresse; elle stationne, loquace et satisfaite, devant le camp où sont groupés des mannequins de tout uniforme et de tout grade, devant les drapeaux, les tableaux, les grognards de Raffet, les armes des soldats illustres; elle admire la cuirasse de Waterloo, avec son grand trou de boulet par où sortit quelque âme inconnue, et la casquette du père Bugeaud, lamentablement piquée des vers.

Suivons cette foule, tandis qu'elle redescend au rez-de-chaussée, au matériel de la guerre actuelle. L'air des visages change subitement; silencieuse, recueillie devant ces choses redoutables et inintelligibles, la pro-

cession défile lentement autour des engins nouveaux et de leurs appendices compliqués; elle défile sans s'arrêter, comme si elle accomplissait un rite, comme si les femmes de ces braves cultivateurs, très nombreux en ce moment à l'Exposition, venaient consacrer aux Molochs de bronze les enfants qu'elles traînent à leur suite. Sur les physionomies reparait une nuance d'expression qu'on leur voit parfois à la {jalerie des machines, la stupeur provoquée par la toute-puissance de forces diaboliques.

El il semble, en effet, que nous rentrions dans un quartier de la galerie des machines. Tous les caractères généraux que nous observions naguère dans les nouveaux engins de production, nous les retrouvons dans les nouveaux engins de destruction : la complication savante, l'absence de tout ornement sur la nudité du métal, l'énergie irrésistible facilement dirigée par le calcul, l'effort collectif substitué à l'effort individuel. Pour compléter l'analogie, l'industrie de la mort forme aujourd'hui une branche de commerce florissante et toute semblable aux autres. Depuis Louis XI jusqu'à 1870, l'État s'était réservé le monopole de la fabrication des armes de guerre; après nos désastres, des besoins urgents le contraignirent de s'adresser à l'industrie privée; la loi de 1885 acheva d'émanciper cette dernière. Nos grandes usines métallurgiques vendent maintenant la force destructrice à qui en veut, elles se sont outillées pour lutter sur tous les marchés du monde avec les Krupp et les Armstrong. Les Forges et chantiers, les maisons Hotchkiss, Bariquand, d'autres encore, exposent leurs dernières inventions. C'est un véritable magasin d'horlogerie de précision, et sur chacune de ces horloges on

If8 REMARQUES

pourrait graver la devise du cadran d'Urrugne : Vulnerant omnes...

Voici des canons-revolvers à lir automatique, des mitrailleuses débitant leurs six cents coups à la minute, une pièce de 40 calibres qui peut envoyer son obus à 21 kilomètres, de Montmartre à Versailles; j'en passe, et des pires. Comme à la galerie des machines, toutes les énergies de la nature, réquisitionnées par toutes les sciences, collaborent au travail. Des canons de marine sont pourvus d'un accumulateur électrique; ou presse un bouton ; manœuvre, pointage, mise du feu, Télectricité se charge de tout le service. Plus loin, une pompe à air comprimé culbute et replace une énorme pièce de côte, sur affût à éclipse. Des freins hydrauliques suppriment le recul, ou mieux encore, ils Tutilisent pour la remise en batterie. Au dire des gens experts, la balistique n'est devenue une science exacte dans toutes ses parties que depuis quelques années. Jusqu'à ces derniers temps, on tâtonnait encore dans les essais des poudres, des calibres, du poids à donner aux projectiles; il restait des inconnues dans la vitesse et la portée obtenues par les combinaisons de ces trois éléments. Maintenant tout est réduit en logarithmes; le constructeur connaît la puissance de chaque grain de poudre comme le chimiste celle de chacun des gaz enfermés dans ses éprouvettes. On voit ici les vélocimètres du colonel Sébert, appareils d'enregistrement micrographique d'une extrême délicatesse, dont les diapasons donnent 12,000 vibrations par seconde; grâce à leurs indications, l'artilleur suit à chaque instant tous les phénomènes qui se passent dans l'âme d'une pièce, quand le coup part : pressions, retards

d'inflammation de la poudre, vitesse du trajet des projectiles, longueur et durée des reculs, etc. — Voilà qui est parfait; nous ne risquons plus de n'être pas tués selon la formule. Mais quelques objections se présentent à Tesprit.

La guerre nouvelle nous apparaît aussi différente de l'ancienne qu'une épure de géométrie d'un tableau d'Horace Vernet. L'arsenal de cette guerre donne l'impression d'un laboratoire dans une école de hautes études; ou a simplifié autant que possible l'emploi de ces instruments; mais la théorie de leur mécanisme, indispensable aux chefs, exige des connaissances aussi spéciales, aussi étendues que celles d'ua savant vieilli dans les cabinets de l'Observatoire. Et ces instruments changent en moyenne tous les dix ans, condamnés avant qu'ils aient été mis à l'épreuve, remplacés par des inventions plus ingénieuses chez nous ou chez nos voisins. Je veux croire qu'on recrutera toujours un personnel à la hauteur de sa mission; mais n'y a-t-il pas quelque chose d'anormal et d'excessif à demander aux hommes une pareille tension d'intelligence, dans un ordre d'études où l'objet étudié s'évanouit perpétuellement? dans un ordre d'études où l'application pratique ne s'offrira peut-ét reque durant quelques heures, au cours d'une longue carrière? Et quand ces heures sonneront, essayez d'imaginer ce qui se passera dans le laboratoire. Vous l'ouvrirez à des masses si nombreuses qu'on n'en a pas remué de pareilles^ depuis les débordements des peuples barbares. C'est l'autre face de la guerre nouvelle, l'exagération du nombre en raison directe de la puissance destructrice des engins. Dans ces derniers, tout est calculé; mais

quel mathématicien calculera jamais leur contre-partie, la poussée de ces masses humaines, les mouvements élémentaires qui les soulèveront, les courants moraux, enthousiasme, panique, déterminés par un coup de clairon ou par un coup de canon dans ces milliards de fibres nerveuses? Vos appareils de précision, qui veulent être maniés avec tout le sang-froid requis pour une expérience scientifique, seront aventurés dans cette tourmente comme ceux d'un navire sur les vag^ues d'une mer démontée. Parviendra- t-on à concilier Textréme tension du ressort intellectuel et le déchaînement de la force brutale sous sa forme la plus primitive? En jetant des peuples entiers les uns contre les autres, vous ramenez Thomme, qui ne change guère, aux conditions de ces époques lointaines où la science n'aviiit pas de prise sur lui.

A ces époques, le nombre fut souvent convaincu d'impuissance. Ceux-là n'ont peut-être pas tort qui prédisent le succès final à un noyau de gens résolus, opérant contre ces multitudes et ces machines savantes comme le boulet qui brise la plaque d'acier; à quelques brigades de cavalerie troublant le jeu des forces compliquées avec l'action de la force la plus simple, la plus maniable, la plus rapide. Il n'est pas bien sûr que la prochaine manifestation du génie militaire soit ce qu'on attend, un cerveau de géomètre habile à lier toutes les coordonnées du problème, capable de mettre en œuvre les instruments que nous lui avons préparés. Le génie est novateur de sa nature; il est, par définition, l'imprévu, le contraire de ce qu'on attend; celui que chaque peuple espère, durant cette universelle veillée

des armes, comblera d'autant mieux les espérances qu'il trompera tout d'abord les prévisions; comme tous les grands capitaines du passé, il ruinera le système qui réussissait jusqu'à lui et que les gens entendus proclamaient infaillible; par quelque moyen très simple, par une méthode peul-êlre très nouvelle et peut-être très ancieane, il trouvera le défaut de la cuirasse que nous forgeons d'avance à sa mesure.

11 n'est pas mauvais que ces doutes, justifiés par les leçons de l'histoire, nous assaillent en ce lieu; ils doivent nous préserver d'une trop grande confiance dans ces engins prodigieux quand nous les voyons chez nous, d'une trop grande appréhension quand nous les apercevons chez les autres. Comme l'écrivait récemment un homme du métier, un seul élément, l'élément humain, reste toujours prépondérant, toujours invariable et néanmoins toujours inconnu. H serait presque banal d'ajouter que le véritable organisateur de la victoire, ce ne sera pas le ministre de la guerre qui fondra des pièces à longue portée et dressera des plans d'une exécution incertaine; ce sera le ministre de l'instruction publique, l'éducateur, quel que soit son titre, qui améliorera l'élément humain; non pas, comme on le dit trop souvent, celui qui enseignera un peu mieux l'alphabet et quelques autres choses, mais celui qui trempera les cœurs pour la tâche suprême. Le seul bon côté du service universel, c'est l'obligation où l'on est désormais d'élever tous les citoyens comme on élevait jadis ceux de la classe noble, en leur donnant pour idéal supérieur la pratique des vertus militaires. Je me propose d'examiner une autre fois si ce que nous considérons comme un fléau

n'est pas le remède naturel aux infirmités cVune démocratie. Pour le sujet qui nous occupe, bornons-nous à constater que l'Exposition de la guerre ne peut pas nous renseigner sur les deux facteurs auxquels tous les autres sont subordonnés : la préparation des hommes; la venue d'un homme.

Quant à ces canons automatiques, électriques, hydrauliques, en rappelant à l'œil le mobilier de l'Observatoire, ils font penser aux mésaventures trop fréquentes des astronomes. A grands frais d'argent, de travail, de patience, les astronomes construisent pendant plusieurs années des instruments admirables, ils établissent des théories infaillibles, pour observer un phénomène céleste de première conséquence qui ne se reproduit qu'à de longs intervalles. La minute attendue arrive : tout est prêt, tout est calculé, tout est prévu; tout, sauf la petite nuée d'orage qui passe dans le ciel, dérobe la rencontre des astres et rend inutile le long effort des pauvres savauts. Dieu veuille qu'il se forme eu notre faveur, le petit nuage qui décidera de l'événement dans les rencontres annoncées pour la nuit de demain.

Il ne faut pas s'éloigner de cette maison de la guerre sans visiter à sa porte les services hospitaliers. La charité, le dévouement, ce ne sont pas choses neuves; ce qui est neuf, c'est le besoin d'organisation rationnelle que la vertu ressent à notre époque, comme le ressentent toutes les autres manifestations de l'activité humaine. Les femmes de France ont compris qu'elles étaient astreintes au service obligatoire, au même titre que les hommes. Elles apprennent d'une façon pratique leur métier d'ambulancières, elles mettent la science à con-

tribiition, elles aussi, pour reudre leur action secourable non moins efficace, non moins rapide que l'action meurtrière du nouvel armement. Le pavillon de la Croix- Rouge abrite sur l'Esplanade les installations de trois sociétés distinctes; je les nomme par ordre chronologique : la Société française de secours aux blessés, TAssociation des dames françaises, TUnion des femmes de France. M. Maxime du Camp a raconté le bien qu'elles font et comment chacune le fait. On dit Témulalion un peu vive entre les trois sœurs, d'autant plus vive que nos nuances politiques se retrouvent là sur la charpie. Pourquoi pas? Trois couleurs, c'est le drapeau, et cela n'en fait jamais qu'une dans la fumée de la bataille. Les blessés ne se plaindront pas de la concurrence. Si le lecteur me presse de lui dire quelle est la meilleure des trois Sociétés, je réponds délibérément : celle qui aura le mieux su délier les cordons de votre bourse.

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