‹ Remarques sur l'exposition du centenaireChapitre 20 sur 26 · DERNIÈRES REMARQUES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES REMARQUES

1" novembre.

Devant V « Histoire du siècle », nous avons suivi à travers toute cette histoire le travail logique des principes de 1789. Restés en face du dernier groupe contemporain, celui des maîtres qui ont aujourd'hui pouvoir sur notre intelligence, nous nous sommes promis de questionner ces savants, ces historiens, pour savoir si leur symbole actuel est toujours d'accord avec les principes qui continuent de régir l'institution sociale.

Jusqu'à une époque récente, l'autorité du dogme révolutionnaire avait peu souffert des attaques doctrinales dirigées contre lui. Depuis Bonald et de Maistre, quelques voix isolées lui opposaient la conception théologique de l'homme; guidée par des regrets politiques, inféodée à tout un passé enseveli pour jamais, l'école traditionnelle ne prêchait que des convertis; la masse du pays restait sourde à ces voix qui criaient du fond d'une tombe des vérités éternelles, éternellement désagréables à notre orgueil. La protestation théologique n'a pas cessé de suivre les principes triomphants ; mais elle les suivait en diligence, tandis qu'ils disposaient des

chemins de fer. D'ailleurs la conscience religieuse avait le choix entre cette protestation rigide et les transactions du catholicisme libéral, qui se réclamait de 1789. Quant au spiritualisme éclectique, philosophie officielle de la bourgeoisie française, il fut un serviteur respectueux du dogme national; fils du dix-huitième siècle, lui aussi, il déplorait souvent les écarts de son frère, mais il n'en faisait pas moins bon ménage avec cet aine. En dehors de la petite école traditionnelle, négligée par les grands courants contemporains, toutes les oppositions se bornaient à discuter quelques conséquences des principes, en s'inclinant devant eux; on rejetait certains fruits trop difficiles à digérer, on se serrait de plus belle contre Tarbre qui les portait.

Cette quiétude prit fin avec l'entrée en scène d'une philosophie moins complaisante que l'éclectisme, plus radicale dans ses démolitions. Des esprits qui avaient fait leurs preuves dans la liberté de pensée se permirent de scruter la nouvelle religion laïque; comme ceux-là n'étaient pas suspects de routine, comme ils ne parlaient point au nom d'une autre orthodoxie, on les écouta : un schisme naquit avec eux. L'un des premiers, il y a trente ans, M. Renan écrivait ce qui suit, dans la préface des Essais de morale et de critique :

" J'avais encore sur la Révolution et sur la forme de société qui en est sortie les préjugés ordinaires en France, et que de rudes leçons devaient seules ébranler. Je croyais la Révolution synonyme de libéralisme, et, comme ce dernier mot représente assez bien pour moi la formule du plus haut développement de l'humanité, le fait qui, selon une trompeuse philosophie de l'histoire,

en signale ravènement m'apparaissait comme sacré. Je ne voyais pas encore le virus caché dans le système social créé par l'esprit français; je n'avais point aperçu comment, avec sa violence, son code fondé sur une conception toute matériiiliste de la propriété, son dédain des droits personnels, sa façon de ne tenir compte que de rindividu et de ne voir dans Tindividu qu'un être viager et sans liens moraux, la Révolulion renfermait un germe de ruine qui devait fori prompfcment amener le règne de la médiocrité et de la faiblesse, l'exlinction de toute grande initiative, un bien-être apparent, mais dont les conditions se déiruisent elles-mêmes... Ce qui importe par-dessus tout, c'est que l'.iltachement fanatique aux souvenirs d'une époque ne soit point un embarras dans l'œuvre essentielle de notre temps, la fondation de la liberté parla régénération delà conscience individuelle. Si 89 est un obstacle pour cela, renonçons à 89. «

Ce cri trouva de l'écho, il courut sur les sommets de l'intelligence. Mais les opinions individuelles, de si haut qu'elles tombent, peuvent être mises sur le compte du dilettantisme, elles n'entament pas facilement un préjugé populaire; il n'est déraciné que par un autre préjugé. Or ce dernier se créait lentement. A ce moment de l'histoire des idées, les sciences expérimentales étaient en grand crédit; elles avaient accaparé les meilleures forces intellectuelles, en France et dans les autres foyers du travail européen ; elles donnaient le branle à toutes les catégories de la pensée. Des théories scientifiques, renfermées jusqu'alors dans le cabinet de leurs inventeurs ou dans un petit cercle d'adeptes, se communiquèrent au monde civilisé et se fixèrent vers cette

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époque clans quelques formules courantes. Il se créa un symbole philosophique commun à tous ceux qui remuaient des idées; on peut en résumer les principaux articles en quelques lignes. J'expose, je ne discute pas.

— L'univers, cristallisation incessante d'une volonté obscure, est le théâtre et le résultat perpétuellemcF changeant d'un jeu de forces. La même définition s'applique à l'homme, cellule de ce vaste organisme. L'homme n'est pas libre; soumis à l'empire du déterminisme universel, il poursuit inconsciemment le développement de sa nature intime; cette nature le mène à ses fins par une suite de duperies ingénieuses. L'individu ne saurait être considéré isolément; distrait de la série, il n'a pas plus de valeur et de signification que l'anneau séparé de la chaîne; produit de la race, du milieu et du moment, il n'est explicable que par l'hérédité et la collectivité. Son effort personnel, ajouté à l'effort héréditaire, tend à créer sans cesse l'inégalité parla sélection. La sélection s'opère par la lutte implacable de tous contre tous, par le triomphe du plus fort,

— ou, si l'on fait intervenir une notion morale, du meilleur, les deux mots ayant le même sens en morale naturelle, — sur le plus faible, sur le pire. La force est de la vertu accumulée, virtus, adaptation d'un être à sa fin particulière. 11 n'y a donc pas lieu de dire que la force prime le droit, ce qui est un non-sens, mais que la force crée le droit. La loi de sélection est contrariée par une loi antagoniste, l'atavisme, ou tendance du type primitif à reparaître ; dans l'homme, le retour de l'animalité primitive est une menace constante pour la société. En histoire comme en biologie, les états anté-

rieurs reviennent sous des formes nouvelles, la concurrence illimitée est la condition du progrès, l'apparition d'un organe justifie son emploi, le droit des espèces et des individus est proportionnel à leur puissance vitale. Il serait superflu d'insister sur les conséquences sociales de ces doctrines; elles pivotent autour de trois points fondamentaux, le déterminisme, la sélection par l'hérédité, le droit de la force. — Liberté, égalité, fraternité. Sommes-nous assez loin de la philosophie qui inspira la Déclaration des droits? Comment cette philosophie a-t-elle abouti à une négation formelle de ses prémisses? Par une marche très logique sous les contradictions apparentes. La raison pure, lâchée dans l'univers avec des pouvoirs illimités, ne devait plus s'arrêter dans son œuvre critique. Elle a ruiné l'un après l'autre tous les établissements du passé; elle a tout détruit, ne respectant que l'idole en qui elle s'adorait elle-même. Un jour est venu où cette création du rationalisme est restée seule intacte, dans le désert de croyances fait autour d'elle ; l'instrument critique, incoercible de sa nature une fois qu'on l'a mis en mouvement, ne trouvait plus devant lui d'autre sujet d'analyse. La raison a retourné son scalpel contre l'idole; qu'on me passe l'image familière, elle lui a ouvert le ventre, et elle a vu qu'il n'y avait rien dedans. Les phénomènes démontrés par l'expérience sont aujourd'hui la seule source de certitude qui ait le don de persuader la raison; c'est sa marotte actuelle. Ces phénomènes protestaient à l'unanimité contre la conception de l'homme et des choses humaines sur laquelle nous avions bâti notre maison géométrique. Ainsi est née la crise des principes de

1789; ils sont pris entre deux feux, entre la protestation théologique, qui les suivait de loin, et la protestation scientifique, qui s'est dressée subitement en face d'eux.

Les savants, très peu enclins de nos jours à généraliser leurs doctines, ne prétendent pas en tirer une philosophie sociale; beaucoup d'entre eux reculent devant les conséquences extrêmes énoncées plus haut: ceux même qui les acceptent se refuseraient à les transporter de l'histoire naturelle dans l'histoire humaine. Il suf.^t à notre propos qu'ils ne puissent pas nier la légilimilé de ces conséquences, ni le penchant de l'esprit public à en faire la règle universelle des jugemenls. 11 y a dans l'esprit public, à toutes les époques, une force plastique et généralisatrice; elle tend invinciblement à modeler l'ensemble des idées et la conduite de la vie sur les principes qui ont pour eux l'apparence de la certitude et la séduction de la nouveauté. Comme le régime des eaux détermine, dans chaque région d'un pays, le caractère et les productions du sol, ainsi les idées épanchées de quelques cerveaux donnent à chaque moment de l'histoire sa physionomie particulière. Notre temps doit la sienne à l'infiltration des théories scientifiques, au besoin d'imiter en tout les procédés de la nature. Pour définir cette physionomie, on emploie tour à tour les mots de positivisme, de naturalisme, de réalisme; ils sont d'une exactitude médiocre; tenonsnous au dernier, faute d'un terme plus compréhensif.

Ce serait un regard restreint, celui qui n'apercevrait la transformation réaliste que dans la litlcrature et dans les arts ; elle agit partout ; elle se déclare dans nos affaires publiques par la substitution croissante des

ingénieurs aux avocats; elle a éclaté dans les affaires de TEurope par le triomphe d'un homme; cet homme a réussi à changer et à mailriser l'Europe, parce qu'il incarnait la forme d'intelligence actuellement toutepuissante. La lutte de M. de Bismarck et de Napoléon III pourrait s'appeler la lutte du réalisme et de l'idéalisme; c'est un état d'esprit qui a succombé pour un temps avec le vaincu de Sedan. Depuis la chute de l'Empire, nul n'a plus fortement agi sur notre pays que Gambetta; il eut dans une certaine mesure le sens des temps nouveaux, il essaya d'approprier la formule révolutionnaire aux méthodes modernes; mais le fond du tempérament restait classique, girondin. Je viens de relire des discours de Gambetta en les comparant à ceux du chancelier d'Allemagne ; la comparaison est d'autant plus frappante que tous deux parlèrent quelquefois à la même heure : le discours de Romans, par exemple, fut prononcé le surlendemain du jour où le chancelier avait exposé au Reichstag ses vues sur le socialisme. Entre la parole de l'homme d'État allemand et celle du tribun français, les différences sont de même nature, tout aussi caractérisées, qu'entre un Hvre ou un tableau de l'école réaliste et l'œuvre d'art d'il y a quarante ans, entre une boutade de Schopenhauer et un développement oratoire de M. Cousin.

J'entends les protestations indignées : « Eh quoi! voudriez-vous inoculer à l'esprit français, en place des généreuses ambitions de 1789, ce qu'il y a de plus dur et de plus déplaisant dans la pensée germanique? » — Nous retombons dans l'erreur accoutumée, la prétention de façonner les hommes sur un idéal séduisant, au Heu

de les prendre comme ils sont, ,1e voudrais tout autre chose, mais je constate. Je constate que depuis 1«S70, — en ne donnant, bien entendu, à cette date qu'une valeur très approximative, car il est impossible de fixer une date à Torigine des transformations morales, — Télite intellectuelle des jeunes ^générations se présente à Tobservateur avec un nouvel ensemble de qualités et de défauts; disons, pour ne rien préjuger, d'acquisitions et de pertes. Si ces acquisitions et ces perles proviennent d'influences germaniques ou américaines, turques ou thibétaines, s'il faut s'en désoler ou s'en réjouir, la question n'est pas là pour le moment. Dans cette élite, tous les esprits se sont assimilé le symbole qu'on essayait de résumer plus haut. Pour la plupart, ils n'ont pas puisé aux sources, ils n'ont jamais lu les inventeurs des doctrines qui agissent sur eux; ils n'en sont pas moins pénétrés, souvent à leur insu, par les idées répandues dans l'air ambiant. De même, à la fin du siècle dernier, beaucoup de gens qui n'avaient jamais ouvert V Encyclopédie ni le Contrat social vivaient de la pensée générale créée par ces livres. Acquise aux théories scientifiques, la jeunesse règle ses jugements sur toutes choses d'après ces théories, en vertu de la force plastique dont nous parlions. Vis-à-vis de ce qui nous occupe, les principes de 1789, l'indifférence d'une grande partie de cette jeunesse ne saurait faire doute. Je ne prétends point qu'elle soit hostile à l'état politique qu'on rattache aux principes; oh ! pour cela non, et nous y reviendrons tout à l'heure. Mais elle n'a plus foi dans le dogme fondamental; les maîtres qu'elle écoute le plus volontiers lui en ont démontré l'insuffisance, par le seul procédé de raisonne-

ment auquel elle soit sensible, la leçon des faits. A l'inauguration de la Sorbonne, parmi ces jeunes gens qui applaudissaient de si grand cœur la République et son premier magistrat, je gage que si Ton eût mis en cause la valeur philosophique de la Déclaration des droits, elle eût trouvé bien peu de défenseurs. Les logiciens la discutent; les autres laissent dormir en paix des erreurs historiques désormais dénuées d'intérêt pratique.

Il semble que ce soit la disposition la plus habituelle dans nos grandes écoles; quand on veut les stimuler sur ce chapitre, on a autant de succès que si l'on demandait à un pommier de porter des glands. A l'occasion du Centenaire, la Faculté de droit de Paris avait mis au concours ce programme : '^ Formuler les principes de 1789 eu matière de droits publics, écrire leur histoire, examiner leur autorité en France, étudier leurs destinées à l'étranger. " — Les juges n'ont reçu qu'un seul mémoire, insignifiant sans doute, puisqu'ils n'ont pu décerner ni prix ni mention. Un éminent professeur de l'École s'en plaignait en ces termes, dans son rapport : « Ce n'est pas la première fois que la Faculté constate la faiblesse relative des mémoires destinés au concours de droit constitutionnel... Tout ce que demandait la Faculté, c'était de voir où en était l'édifice à l'heure actuelle. Elle regrette encore une fois de n'avoir trouvé personne qui ait sérieusement tenté cette œuvre. Peut-être serat-elle plus heureuse au prochain centenaire. » — Attendons. Il y a des ormes tout proches, au jardin du Luxembourg.

La foi est-elle plus vivace parmi les champions qui combattent pour les principes de 1789, à la tribune et

dans la presse? Sans être bien avant dans le secret des coulisses, il n'y a pas un Parisien qui ne sache avec quel scepticisme facile on « lâche « les principes, dans rabandon d'une franche causerie, après l'article rédige ou le discours prononcé. La parole et la plume trouvent encore des arguments à leur service, on les loue comme un mort officiel; mais dès que le cœur s'ouvre, regardez au fond : le mort est bien mort. En marquant ici celte contradiction habituelle entre la fermeté du langage et la faiblesse de la croyance, telle que chacun a pu l'observer, rien n'est plus loin de ma pensée qu'un reproche d'hypocrisie. La presse est aujourd'hui le premier pouvoir public; elle sent sa responsabilité, elle est tenue à ces conventions de protocole, à ces professions solennelles dont aucun pouvoir ne saurait se dispenser; il est très naturel qu'elle parle comme les cours et les cabinets, où l'on se doit à soi-même, à l'heure des plus cruelles irrésolutions, d'affirmer l'unité et la continuité des vues. Un peuple a mis dans une arche le signe et la sauvegarde de sa nationalité; pour ceux qui gouvernent ce peuple ou qui ont mission de lui parler, les bons usages et les convenances veulent qu'ils chantent des hymnes devant l'arche, qu'ils dansent au besoin, tout en étant renseignés sur le vide du meuble sacré. Mais le doute qui a gagné les lévites ne larde pas à descendre dans le peuple; il fait des progrès rapides, quand il est aidé par l'esprit réaliste, dont c'est la spécialité de briser les arches. Pourtant, si la foi aux principes de 1789 devait persister quelque part, c'était parmi les classes populaires; là, ils ne peuvent être l'objet d'un examen rationnel, ils se réduisent à quelques mots cabalistiques.

synonymes d'émancipation et de bonheur. Le peuple commence-t-il à se détromper? Son humeur actuelle vient de se révéler par un engouement où Ton discerne un peu de tout , excepté le pieux souci de la Déclaration des d roits. Ainsi, en 1889, Tannée commémorative du Centenaire nous retrouve dans un état de perturbation morale très semblable à celui de 1789; aujourd'hui comme alors, il y a lutte entre les idées officielles et les idées réelles, entre les principes affichés dans les actes publics et ceux qui opèrent un travail efficace dans le for intérieur. Nous voyons à distance comment Tancien régime reçut un coup mortel, le jour où Ton représenta le Mariage de Figaro; on écrira peut-être dans cent ans que l'institution révolutionnaire fut aussi grièvement touchée, le jour où pour la première fois on a professé en France i a doctrine de Darwin.

A la veille des états généraux, un observateur superficiel pouvait se méprendre sur l'ébranlement profond de la société française ; l'ancien régime subsistait, intact en apparence; la royauté commandait au nom du droit antique, elle était obéie par ses organes; le peuple idolâtrait son souverain, les témoignages contemporains sont formels à cet égard. Cependant la majesté de l'étiquette ne cachait plus que le néant; dans tous les esprits pensants, conducteurs de la société, la philosophie avait détruit les racines de l'arbre encore debout. On allait rendre à Versailles des hommages de bienséance, comme sous Louis XIV, mais on rentrait à Paris en s'entretenant des changements inévitables; chacun pressentait une révolution qui ferait passer dans la pratique sociale les théories maitresses des intelligences.

De même aujourd'hui. Les principes qui triomphèrent alors ont à leur tour la possession d'état ; ils sont gravés sur tous nos murs, ils président à la confection des lois; on les célèbre dans les cérémonies ; ils protègent des intérêts; mais leur vertu est épuisée; leur décadence fait l'entretien public des écrivains, l'entretien secret des politiques; d'autres principes, produits d'une philosophie nouvelle, les ont remplacés dans les iutelligences directrices. Chacun se demande ce qui sortira de l'évolution attendue; les uns la croient imminente, d'autres la voient moins prochaine ; mais il n'est pas douteux que la force plastique fera son office une fois de plus, qu'elle façonnera des institutions en harmonie avec les idées régnantes.

Si rien ne devait amender ces idées, nous ne gagnerions pas au change. Qu'on relise les articles du symbole scientifique; ils semblent inventés pour servir de préambule au code du despotisme et de la violence; ils peuvent justifier toutes les férocités de l'égoisme, tous les caprices de la force heureuse. Transportée du domaine de la science sur le terrain des faits sociaux, l'expérience coacluante s'appelle le succès, et cette équivalence tend en effet à s'établir dans les esprits. Notre philosophie de la nature, dernier effort d'une civilisation raffinée, le Grand Turc l'appliquait sans la connaître, quand il y avait encore un Grand Turc. Le rêve métaphysique du siècle passé proposait aux hommes un idéal irréalisable ; il leur a procuré quelque allégement,

au prix de l'anarchie, de Tiustabilité, d'un excès d'individualisme incompatible avec la garantie sociale et la grandeur nationale. Le réalisme physique de notre siècle ramène les hommes à la stricte imitation de la nature; il rétablirait un ordre sommaire, au prix de la servitude, du fatalisme, d'un retour à la vie animale du troupeau.

Pour conjurer ces conséquences, il faudrait que la nouvelle théorie des rapports humains fût complétée par le correctif qui a manqué à l'ancienne; il faudrait qu'un principe moral, représentant la réaction de la conscience contre la dureté des lois naturelles, vînt adoucir ce qu'il y aurait d'intolérable dans une législation inspirée par les seuls enseignements de la physiologie. Ce principe moral, faute duquel la Déclaration des droits pend dans le vide avec tout ce qui est sorti d'elle, ce principe qui peut seul donner un fondement solide à la notion du devoir, on le chercherait en vain dans tout le monde des idées rationnelles; l'humanité ne l'a jamais ressaisi que dans le fort où il réside, dans le sentiment religieux.

Je ne viendrais pas à ce sujet s'il ne donnait lieu à une constatation de fait; elle doit trouver place dans notre rapide enquête sur quelques tendances du temps présent. — A côté du grand courant qui emporte les esprits, depuis tantôt un quart de siècle, vers le réalisme théorique et pratique, les spectateurs attentifs ont vu naître, durant ces dernières années, un courant contraire en apparence. Comment le qualifier? H éveil religieux? L'expression est trop affirmative, si l'on entend par là une restauration de la discipline chrétienne. Mysti-

cisme? Le mot a maiivaiso réputation, la littérature en fait un usage immodéré, souvent avec peu de discernement. Au lieu de chercher des qualifications d'une exactitude douteuse, consultons les maîtres que leurs fonctions mettent en rapports constants avec la jeunesse; tous tombent d'accord sur les observations suivantes :

L'esprit de nos grandes écoles, de celles même qui passaient de tout temps pour les citadelles de Tirrcligion, subit des modifications sensibles. Chacune d'elles compte un groupe de jeunes gens très décidés dans leurs convictions religieuses; pour les autres, pour la majorité incrédule, ces convictions sont Tobjet d'une curiosité bienveillante. L'humeur, autrefois générale, qui s'appelait le voltairianisme, devient un phénomène très rare. Les générations nouvelles abordent les questions religieuses, commj les autres problèmes scientifiques, avec sérieux et sans prévention; elles les soumettent à leurs méthodes habituelles d'investigation. Là comme partout, les arguments de passion ou d'ironie ont peu de prise sur elles ; les conclusions tirées des faits déterminent seules les opinions. La disposition la plus fréquente peut se résumer ainsi : « Nos aînés écartaient d'une façon trop sommaire tout un ordre d'idées qu'ils jugeaient antiscientifiques; il faut voir. »

Les enseignements orthodoxes ne persuadent guère cette jeunesse ; ils commencent par condamner en bloc tout le système de vérités provisoires sur lequel elle vit. Le résultat serait autre, peut-être, si ces enseignements revendiquaient les parties les plus fermes des doctrines en faveur, s'ils montraient comment ces doctrines ren-

treni, avec une transposition de vocabulaire, dans l'explication théologique de l'univers : le déterminisme, dans les notions de grâce et de prédestination ; l'hérédité avec toutes ses conséquences biologiques, dans le péché originel, dans la réversibilité des mérites et des fautes; la sélection, dans le rachat par les œuvres; les duperies de la nature, dans les tentations de la matière; la volonté collective de l'univers, dans le concept de la Providence. Ce n'est pas le lieu d'appuyer sur ces indications; c'est assez qu'elles suggèrent quelques titres de chapitres pour un livre qui doit être déjà ébauché dans un cerveau de notre temps; la phase intellectuelle où nous sommes l'appelle; ce livre ne fera que développer la page fameuse où Joseph de Maistre traçait d'avance les grandes lignes du système darwinien, avec le seul secours de la révélation théologique. — Chez un certain nombre de nos jeunes contemporains, ces curiosités de l'esprit se doublent du sentiment, quelque nom qu'on lui donne, qui fait fléchir la raison devant l'intervention possible du divin, sans qu'elle se résolve à se soumettre aux conséquences dogmatiques.

On admet communément qu'il faut chercher dans la littérature les préoccupations d'une société; à la condition de distinguer à chaque époque, dans le fatras de la production courante, un petit nombre de livres documentaires par le jour qu'ils jettent sur la marche des idées. Les opinions les plus opposées ne varient guère sur le choix de ces livres. Pour l'année où nous sommes, tous les critiques nommeraient en première ligne une œuvre supérieure, le Disciple; beaucoup voudraient y joindre une étude intime d'une rare sincérité d'accent,

le Sens de la vie, de M. Rod. Or les deux ouvrages finissent de même, sur la première phrase de Toraison dominicale; les personnelles analysés par les deux écrivains murmurent cette prière, comme le dernier mot de leurs angoisses dans la poursuite de la vérité. La rencontre est significative ; elle n'étonnera aucun de ceux qui ont suivi de près le mouvement littéraire depuis cinq ou six ans.

Certaines préférences en matière d'art sont tout aussi instructives. Au Salon de cette année, le cri public désignait pour la première récompense le tableau de M. Dagnan-Bouveret, \e% Bretonnes au pardon. Quelques semaines après, V Angélus, de Millet, reparaissant dans une vente, soulevait des transports d'enthousiasme; les connaisseurs, qui placent plus haut d'autres peintures du même maître, ne comprenaient rien à cet engouement. La fortune de ces deux toiles s'expliquerait mal par l'habileté d'exécution, égale ou supérieure dans des œuvres rivales qui nous laissent plus froids, et il ne semble pas qu'on se soit rendu compte du sentiment auquel obéissait le public, à son insu. Dans l'un et l'autre cas, il acclamait le « tableau de sainteté » tel qu'il nous le faut aujourd'hui, la représentation discrète d'une émotion religieuse dans des âmes simples.

Les manifestations de tout ordre prêteraient à des remarques pareilles pour les milieux de haute culture. Si nous descendons dans la masse de la nation, il n'y a qu'une voix sur la volonté qu'elle vient de signifier; elle ne veut plus s'associer à la campagne antireligieuse; et dans le monde politique, où l'on voit toutes choses sous un angle particulier, il n'est bruit que de tolérance, de transactions.

J'avoue ne pas bien comprendre ces mots, ni les subtilités qu'ils couvrent ; il est douteux qu'un grand pays, très entêté de logique, les comprenne beaucoup mieux. La question se pose plus franchement. D'une part, on croit à la nécessité de fortifier le principe de la vie morale : les uns par attachement traditionnel, les autres parce qu'à force de voir chanceler l'édifice social, ils ont été conduits à chercher une pierre d'angle pour le consolider. D'autre part, l'un des anciens partis qui ont divisé la France considère ce principe comme un ennemi qu'il faut abattre à tout prix, pour lui substituer une idée philosophique. Quand les hommes de ce parti désavouent l'intention qu'on leur prête, quand ils prétendent s'en tenir à des règlements de police, c'est leur faire injure que de les prendre au mot, de même qu'on est injuste pour eux en ne voyant dans leurs actes qu'un vulgaire esprit de tracasserie. Leur entreprise avait sa grandeur. Changer l'âme d'un peuple, en remplaçant dans chaque hameau l'église par une maison d'école, ce n'est pas une conception étroite. Mais l'expérience l'a condamnée, le pays se refuse à la substitution projetée. Comme le pays ne peut pas rester dans le vide, comme une législation purement compressive du principe moral est un non-sens et une chimère, si elle ne parvient pas à faire triompher un principe opposé, les compromis ne sont pas viables.

Ils placent l'État dans une posture humiliante, tant elle est bizarre; tous les discours qu'il tenait naguère encore au clergé peuvent se ramener à celte drôlerie : " Je vous institue et je vous paye pour enseigner certaines doctrines, reconnues d'utilité publique; mais

comme j'ai horreur de ces doctrines, comme j'entends travailler contre elles, je vous casse aux gages si vous soufflez mot dans les moments graves, ceux-là mêmes où, pour bien gagner mon argent, vous devriez rappeler à vos ouailles que la doctrine comporte certains devoirs de conduite. " — L'Église enseignant un talent d'agrément, comme le piano, dont on ne doit jouer qu'aux heures de loisir; la source même de l'éducation morale mesurée à l'enfant comme on dose un poison, quand on est forcé de l'administrer à un malade; ce sont là des conditions trop artificielles pour être durables. Proscrire ou encourager, il n'y a pas de milieu pour la puissance publique, quand elle se trouve en face du principe sur lequel est fondée toute la théorie de la vie.

Est-ce à dire qu'il faille prévoir un retour offensif de je ne sais quelle théocratie, tyrannique pour les opinions dissidentes? L'énoncé d'une pareille crainte fait sourire, quand on regarde la société contemporaine. Il est permis de croire que beaucoup de philosophes indépendants, mais soucieux d'accroître la force nationale, se mettraient facilement d'accord sur les conditions du problème, si on les définissait de la façon suivante :

En matière d'éducation, il y a deux axiomes consentis par tous : l'enfant doit être laissé en dehors des controverses de l'homme fait; l'enfant doit recevoir un principe moral approprié à son intelligence, très simple et très fort, avec une sanction très claire. Ces axiomes dictent son devoir à l'État, qui est chez nous le principal éducateur. L'État, dira-t-on, n'est pas juge des doctrines religieuses. 11 est encore moins bon juge des doctrines scientifiques; elles seront peut-être ruinées

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