Ô R {.MARQUES
par d'autres au siècle prochain; cependant, aussi longtemps qu'elles fournissent une base à l'enseignement, l'État travaille à leur diffusion en multipliant les chaires, les écoles; il s'efforce de propager des notions dont il ne garantit pas la qualité, dont il accepte la discussion en dehors de l'école, mais qu'il estime préférables à l'absence de notions, à l'ignorance. L'État ne risque rien à raisonner comme font presque tous les particuliers. L'homme le plus rebelle aux croyances reçues voit surgir devant lui une responsabilité redoutable, quand vient le moment d'élever son enfant; presque toujours, il raisonne ainsi : " Je n'ai pas le droit de faire une expérience sur cet enfant; son esprit réclame des affirmations et non l'exercice prématuré de l'instrument critique; n'ayant pas de certitudes personnelles à lui offrir, je lui dois les certitudes qui ont satisfait jusqu'ici le commun de ses semblables ; je dois avant tout le rattacher à la tradition humaine et nationale. Plus tard, quand il sera homme à son tour, son intelligence livrera le grand combat; elle choisira sa voie, suivant son degré de développement. Mais dans Tignoraiice où je suis des vents et des soleils qui détermineront la direction de l'arbre futur, je dois au jeune plant le tuteur nécessaire à sa croissance normale; le désordre de la forêt succédera assez tôt à la régularité de la pépinière. » — Regardons autour de nous; instinctifs ou raisonnes, ces principes dirigent la conduite de la plupart des pères, quels que soient leurs sentiments, lorsqu'ils n'abandonnent pas au hasard l'éducation de leurs enfants. L'État, qui est la somme des volontés particulières, ne peut que s'y conformer. Plus que personne il a mission de maintenir la
tradition humaine et nationale; son office est de lier fortement à la base la gerbe quon lui confie, sauf à se désintéresser ensuite des divergences ultérieures.
Ces conclusions, je le reconnais, vont directement contre la formule en crédit, la neutralité de Técole; formule spécieuse, car ce mot de neutralité ne signifie pas ici la tolérance mutuelle que se doivent les diverses confessions : jamais une difficulté ne s'élève de ce chef; il signifie l'éviction de l'élément religieux. Si des conclusions défavorables à la neutralité sont justifiées par le bon sens et par la pratique constante de presque tous les non croyants, est-il sage de s'attacher à une formule sociale que chacun de nous transgresse dans l'habitude de la vie? Est-il vraisemblable que cette formule subsiste longtemps? Je laisse à la raison du lecteur le soin de répondre.
La première éducation terminée, chacun a la faculté de penser et de vivre à sa guise; mais il reste une de'fe envers l'éducateur. C'est la loi fondamentale de notre société que chacun sacrifie quelques-unes de ses préférences au bien du plus grand nombre. L'expérience universelle prouve que l'institution religieuse, quelque opinion qu'on se fasse sur sa valeur absolue et sur ses abus possibles, est efficace pour procurer ce bien, et le vœu du plus grand nombre en réclame le maintien. Il y a pour toutes les intelligences un devoir de charité, et en quelque sorte de courtoisie morale, à tenir compte de ce vœu dans leurs conceptions particulières. L'Angleterre nous donne à cet égard un grand exemple. C'est peut-être le pays où la pensée indépendante a produit les plus remarquables travaux, depuis un demi-
siècle; mais dans ces travaux, la liberté des conclusions s'allie tout naturellement avec une déférence respectueuse pour les besoins religieux du corps social. Le savant moderne ne se demande pas si un besoin est fondé en raison ; l'existence de ce besoin encrée la légitimité. Nul ne pourra s'offusquer si l'État réserve une place importante à la religion dans les services qu'il offre à tous.
Et comme la pire maladresse est de traiter en ennemi celui à qui l'on ouvre sa maison, la dignité même de l'État veut qu'il entretienne avec son allié des rapports prévenants et cordiaux. Ce doivent être les rapports d'une famille avec son médecin; on ne le consulte pas pour chaque vétille; on ne le lient pas toujours pour infaillible; quelques-uns font profession de ne pas croire à la médecine et se passent des conseils du docteur; néanmoins il est l'oracle du foyer, le confident de la femme, le gardien de la santé des enfants; dans les cas graves, la plupart des hommes n'hésitent pas à se remettre entre ses mains. Vis-à-vis de cet hôte indispensable, il n'y a pour le chef de famille qu'une attitude possible, la confiance amicale.
Entre toutes les raisons qui militent pour le bon accord, il en faut signaler deux, spéciales au moment présent.
La première est d'ordre intérieur. Notre société est menacée par des revendications violentes contre lesquelles elle n'a d'autre défense que la force pure , en un temps où cette force se déplace lentement et s'accumule dans les mains qui revendiquent. Nous venons .d'examiner les principes de la vie civile : nous avons
VU que non seulement ils sont impuissants à protéger la société actuelle, mais qu'ils se tournent fatalement contre elle, pour lui faire subir le sort qu'elle a inflige à sa devancière, au nom de ces principes. La religion offre son secours. On ne me fera pas Tinjure de se méprendre sur l'idée exprimée ici; il ne s'agit pas d'utiliser l'Église comme un engin pour museler le peuple. Il s'agit de lui laisser expérimenter l'arbitrage où elle croit réussir. Depuis quelque temps, elle se prépare à ce rôle, elle intervient chaque jour plus délibérément dans les questions sociales. On doute fort de la vertu de sa recette; peut-être avec raison. Mais en avons-nous une autre? Sauf les grandes phrases, chacun sait bien que nous n'en avons pas. N'y eût-il dans l'action religieuse qu'une chance sur cent, n'y eiU-il qu'un retard et une atténuation des secousses à prévoir, on serait impardonnable de paralyser cet auxiliaire.
Le second motif est d'ordre extérieur. En revenant d'inaugurer l'Exposition, nous avons salué avec joie la force prodigieuse que la France révélait au monde. Mais nous faisions nos réserves; nous disions qu'il y a plusieurs catégories de forces dans le monde. Comptons-en trois principales. D'abord la force industrielle, économique, celle qui provient du travail; elle est puissante de nos jours, et c'est la nôtre. Ensuite, la force militaire, brutale, comme on dit souvent, et le mot n'est juste qu'à demi. J'espère bien que nous la possédons aujourd'hui; mais dans l'opinion de l'Europe, et jusqu'à preuve du contraire, cette seconde force a son maximum autre part que chez nous; du moins l'Europe agit comme s'il y avait chose jugée à cet égard. Reste la
force spirituelle, dont l'Église est dépositaire; on est parfois tenté de la négliger, tant ses éléments sont impalpables; et pourtant, au cours des années récentes, elle a contre-balancé les autres; elle a contraint ces dernières à traiter d'égal à égal avec un rien matériel qui domine tout. L'équilibre du monde actuel repose sur le jeu de ces trois forces; une politique avisée doit fonder ses calculs sur leurs combinaisons. La force spirituelle, un moment sollicitée par la militaire, est redevenue libre après désillusion; nous serions maintenant dans des conditions très favorables pour Tallier à la nôtre, si notre politique se faisait avec des réalités et non avec des passions.
Reportons-nous à l'inauguration solennelle, au Champ de Mars; supposons la cérémonie rehaussée aux yeux des étrangers par le concours des dignitaires de l'Église, par la présence même du nonce romain. Ce résultat pouvait être préparé par quelques années d'entente amicale, décidé avec un Te Deum après la Marseillaise. L'hypothèse n'a rien de chimérique; les républicains de 1848 l'eussent réalisée, s'ils avaient fait une exposition. Je le demande à tous ceux qui ont l'usage du clavier diplomatique : ces ambassadeurs dont l'absence nous a chagrinés, quel n'eiH pas été leur embarras en pareil cas? L'abstention devenait impossible pour plusieurs d'entre eux ; si quelques-uns y avaient persisté... je ne voudrais pas risquer ici une parole aventurée, mais vraiment, les places laissées vides n'auraient guère attiré les yeux.
Les considérations qui précèdent s'adressent aux esprits désintéressés de la foi, mais exempts de haine. Je n'ai pas la naïveté de croire qu'elles persuadent des hommes
encore chauds de la bataille, retranchés derrière leurs partis pris. D'autres temps et d'autres hommes viendront, peut-être très vite. Une fois déjà, dans notre histoire, après les longs déchirements de la conscience nationale, la génération de Tédit de Nantes a rendu possible ce qui eût paru invraisemblable aux générations de la Saint-Barthélémy et de la Ligue. Si la jeunesse est telle qu'on la dépeint, ils ne se feront pas beaucoup attendre, les cœurs calmes et libres qui accompliront l'œuvre de demain.
Tout en reconnaissant l'efficacité du principe religieux, un grand parli préconise un autre remède pour nos maux; ce parti met sa confiance dans une formule de politique contingente : la monarchie restaurée, avec les principes de 1789. Je m'incline devant l'espérance robuste qui concilie les deux termes de cette proposition. Nous avons entendu les historiens, les philosophes, les critiques : favorables ou contraires aux principes de 1789, ils sont tous d'accord sur le développement de ces principes dans notre histoire; soit qu'ils applaudissent aux révolutions subséquentes, soit qu'ils les déplorent, ils concluent avec M. Goumy : " Tout cela sort de la date que nous célébrons comme le fruit sort de l'arbre. ^ Devant l'évidence du pouvoir destructif, il se trouve encore des architectes pour essayer de reconstruire avec des blocs de dynamite. Quand ils disent : ^ Revenons à 1789 », — on est toujours tenté de leur demander : A quel mois? et même à quelle année,
car des esprits accommodants consentent à ne couper la chaîne logique qu'en 1790, en 1791... Le cauchemar provoque parfois une illusion très pénible : on essaye de se retenir sur une paroi à pic, on cherche une aspérité où s'accrocher, avec Tespoir de déjouer la loi fatale de la pesanteur. Certains rêves politiques, hélas! les plus honnêtes et les plus beaux, donnent une sensation analogue.
Le plus grand obstacle à leur réalisation, c'est la conviction où nous sommes tous, après une expérience séculaire, qu'un nouvel essai peut réussir momentanément, mais qu'il aurait à bref délai le sort des précédents. Parmi ceux-là mêmes qui mettent la main à l'ouvrage, combien disent dans leur for intérieur : « Essayons encore une fois de faire tenir le château de cartes. » — La sagesse, la vertu, les talents, tout ce qui promet cette fois un événement plus heureux, tout cela ne prévaut pas dans nos esprits contre la leçon du passé, contre une loi de chute qui semble tenir de la nécessité des lois physiques. Si quelqu'un venait nous dire : « Restaurons la monarchie absolue, avec toutes ses conséquences «, —nous serions surpris; nous serions peut-être moins sceptiques. Tous les revirements sont possibles, avec le grain de foi qui transporte les montagnes et les trônes. Mais où est le dernier grain de foi, delà vraie foi du charbonnier, depuis le 24 aoi1t 1883? Dans les lierres de Goritz.
Ce qui reste de foi politique dans notre peuple est au service de la République; et l'on ne peut constituer un peuple qu'en utilisant la somme de foi qui vit encore en lui. Pour se convaincre de l'attachement des Français
à cette étiquette de gouvernement, il n'était pas besoin des dernières élections; cet ordre de démonstrations est peu concluant, lelendemain apporte parfois une démonstration contraire. La conviction s'est créée, chez plusieurs d'entre nous, en observant ce peuple dans les occasions oi^i son âme se montre en liberté. Elles nous ont été souvent offertes, depuis les funérailles de Victor Hugo, où le sentiment général de la foule se dégageait avec tant de clarté, jusqu'à l'inauguration de la Sorbonne, où le vœu de la jeunesse instruite se déclarait aussi nettement. En d'autres circonstances, dans des manifestations populaires dirigées à leur insu contre l'existence delà République, l'attachement à la République ne se révélait que mieux. Après chacune de ces journées, qui n'est ren(ré chez soi avec une impression indéfinissable par des mots, incommunicable par des raisonnements, mais absolument déterminante, et que nous traduisions ainsi : « La formule est pour longtemps indestructible; on y pourra tout mettre, même les choses les plus douloureuses aux vrais républicains; mais on ne pourra pas la changer. »
On est conduit ainsi à l'opinion exprimée par le feu duc de Broglie, dans ses Vues sur le gouvernement de la France : " S'il arrive, disait-il, que plusieurs prétendants se rencontrent, inégaux en titres aux yeux de la raison et de l'histoire, mais égaux ou à peu près en chances de succès, dans ce cas, il sera sage de préférer la République à la guerre civile; ce sera, dans ce cas encore, le gouvernement qui divise le moins et qui permet le mieux à l'esprit public de se former, à l'ascendant légitime de grandir et de triompher en définitive. Il
sera donc, au besoin, sage de s'y résigner. « L'illustre homme d'État ajoutait : « Il sera sage en même temps de ne considérer le régime républicain que comme un pis aller, comme un état de transition. ) — C'est à peu près ce que répètent aujourd'hui beaucoup de voix découra{>ées, et les échos ne nous parlent que de résignation, d'espérances qui se réservent.
Ce langage, autorisé par des opinions considérables, répond sans doute aux nécessités de l'heure présente, telles qu'on les voit dans les milieux politiques. Se ferat-il entendre sans peine en dehors de ces milieux? Les esprits sont si divers! Ne parlons point des soldats qui veulent rester sous les armes, en selle pour la bataille. Rien de plus naturel et de plus explicable. Parlons de ceux qui veulent bien désarmer, et qui réfléchissent autant qu'on peut ré fléchir dans une position fatigante, entre deux selles.
11 y a les esprits simples, inhabiles à concevoir des " espérances qui se réservent ». Ceux-là se disent que la République serait vraiment bonne fille, si elle écoutait ce doux propos : i< J'aime ailleurs, mais je réserve mes espérances; voulez-vous que nous fassions bon ménage, jusqu'à l'heure où je pourrai vous jeter dehors pour introduire ici celle que j'aime? » Le peuple est comme la femme; il a un flair merveilleux pour pénétrer ceux qui lui cachent quelque chose en lui parlant d'amour.
Il y a les cœurs fiers, qui pratiquent difficilement cette humble vertu, la résignation. Ceux-là comprennent mal qu'on entre dans une barque pour s'asseoir tristement à l'arrière et se laisser mener où l'on ne veut pas; ils comprennent qu'on y entre d'un pied ferme, pour
saisir le gouvernail, conduire la barque où Ton veut, dans le vent que Ton croit bon; mais ceci n'est possible quavec rassenliment de l'équipage, et l'équipage ne donne son assentiment qu'à ceux qui le persuadent de leur loyauté, qui lui répondent du salut de l'embarcation; et l'on ne persuade qu'avec ce que l'on a de plus vrai dans le cœur. — C'est toujours le même cercle; on y tournerait longtemps.
Il y a les sceptiques, j'entends ceux qui ne seront pas tout à fait damnés, parce qu'ils ont encore deux idées fixes : le souci de la grandeur nationale, le souci des souffrances populaires; ils se demandent si les autres opinions ne sont pas des boulets au pied, très mal commodes à qui veut travailler pour ces deux idées.
11 y a surtout les enfants. On en a quelquefois. Cela arrive encore. On les mène à l'église, où ils entendent chanter : Domine, salvamjac rempublicam. Pour eux, tout ce que le prêtre prononce est véridique et sacré. Quel trouble dans ces petites têtes, quand ils entendent maudire sur le seuil ce que le prêtre recommandait à la bénédiction de Dieu! Il y a bien les explications complaisantes de la philologie : respuhlica, la chose publique, etc. Oui, mais l'enfant est comme le peuple : il ne saisit que les notions droites et simples; l'image de la patrie ne peut s'incarner à ses yeux que sous une forme concrète, présente, invariable; ce qu'il doit aimer, il l'aime tout entier, comme cela est. Faut-il le dissuader d'aimer, l'instruire au doute, lui apprendre à ' réserver ses espérances », déjà? Avec celui-là, on ne biaise pas, il ne comprend pas la stratégie parlementaire, lui : sa nature veut qu'il se donne ou qu'il se refuse d'un seul coup... Oh!
pour ceux qui ont cK'jà traîné sur la route, ce n'est pas une affaire de finir comme on a commencé, dans un aimable dilettantisme, en causant avec un sourire des espérances de Tliiver prochain. Mais il est permis d'hésiter avant de dévouer encore une génération à l'isolement, à la séculaire et lamentable procession des émigrés à Tintérieur.
Je n'ai parlé que des difficultés soulevées par les résistances de l'esprit ou par les angoisses de la conscience. Si nous passions au chapitre des intérêts, ne pensez-vous pas qu'il nous retiendrait plus longtemps? Et toujours pour arriver à la même conclusion : la République a de beaux jours en perspective, si elle n'est menacée que par ses adversaires.
Mais alors, diront quelques personnes, c'est la consécration des principes de 1789! — A moins que ce ne soit tout le contraire : le seul moyen de guérir ce qu'ils avaient de funeste, en ne gardant que leurs vertus vivifiantes. Ferai-je partager une idée qui peut sembler d'abord paradoxale? Je l'ignore, et pourtant j'avais hâte d'arriver à ce point. Plus d'un lecteur a dii me croire bien aveugle, s'il a pensé qu'en dénonçant le défaut de l'instrument de réforme, je n'apercevais pas tout ce qu'il y a de grand, de bon, et en tout cas d'irrévocable dans le changement du monde. On pourrait discuter longtemps la question de savoir si les gains véritables du dix-neuvième siècle sont dus à l'action des principes, ou s'ils ont été réalisés malgré cette action, par la force naturelle de notre race, par le progrès nécessaire de la civilisation, par les grandes conquêtes scientifiques, et j'ajouterai par le développement constant de l'esprit évangélique, la Déclaration des
droits n'éfant qu'un exemplaire déchiré et mal copié de celle déclaration antérieure. Éparg^nons-nous une vaine discussion, accordons aux principes tous les bons résultats que leurs défenseurs réclament pour eux.
Serait-ce donc la première fois qu'un poison aurait produit des effets admirables, avant de détruire le corps sur lequel il agit? Mais toute l'histoire des organismes animaux et toute l'histoire des sociétés ne montrent pas autre chose. H n'y a pas deux opinions, que je sache, sur le principe du pouvoir absolu, tel que Louis XIV en avait exagéré les conséquences : ce système funeste portait en soi son germe de ruine rapide. Cependant il n'y a pas deux opinions sur la grandeur de la France, telle que Louis XIV l'avait faite. Il n'est pas un de nous qui n'admire, qui ne regrette la magnificence et la puissance de notre pays, durant cette période. Il n'est pas un de nous qui ne blâme le vice de l'organisation sociale, qui ne voie comment le terrain, trop dégarni et trop foulé, s'effondrait sous les pieds du monarque déifié. De même pour le siècle qui finit; malgré le vice de notre organisation ou par l'effet de ce vice, comme on voudra, il fut grand autrement, mais il fut aussi grand, j'ose le dire, que le siècle de Louis XIV; il marquera davantage dans l'histoire générale.
Ce que nous appelons une grande époque, n'est-ce pas très semblable à un homme qui ne respirerait que de l'oxygène pur? Il ferait des choses merveilleuses tant qu'il vivrait, seulement il ne vivrait pas longtemps. Sous Louis XIV, on respirait l'oxygène d'un absolutisme sans frein; de notre temps, on a respiré l'oxygène d'un
individualisme sans frein. Mettons au compte de ce stimulant un prodigieux épanouissement scientifique, intellectuel, économique, une facilité de vie matérielle que rtiomme n'avait jamais connue, et l'ivresse joyeuse de l'individu complètement émancipé. Mais il faut payer la note des terribles chimistes qui ont procuré cette ivresse; la monnaie, ce sont des révolutions et des provinces perdues; ce serait peut-être l'indépendance nationale et la sécurité sociale, si nous ne savions pas nous dégriser à temps.
Heureusement, un principe malsain ne tue pas à coup sûr. Ici encore, la physiologie s'accorde avec l'histoire pour nous enseigner que les virus, mortels en certains cas, s'atténuent, s'éliminent ou se transforment en d'autres cas. Tout ce qu'il y a de chimérique dans notre Déclaration des droits, on l'avait déjà inscrit, en 1776, dans le préambule de la Déclaration d'i?irié/)endance des Etats-Unis d'Amérique; cependant les mêmes erreurs n'ont pas produit les mêmes ravages dans une autre race; les maladies qui travaillent cette grande République sont d'une tout autre nature que celles dont nous avons souffert. Notre virus révolutionnaire s'épuise; le discrédit intellectuel des principes de 1789 en est la preuve. Son opération s'achève, avec tout ce qu'elle comportait de bon ou de mauvais. Il reste de cette opération une substance nouvelle, produit naturel que nul ne peut songer à modifier, et qu'il faut apprendre à traiter.
C'est la démocratie, une grande démocratie qui cherche confusément à s'organiser. Sans doute, elle gardera quelque résidu des principes qui contribuèrent à la
créer; mais du jour où il sera prouvé que ces principes ont subi une transformation essentielle, nous serons fondés à parler de leur mort, en langage courant. La mort est-elle autre chose qu'une transformation? L'histoire de chaque peuple se déroule autour de quelques idées; elles ne meurent jamais, à proprement parler, mais elles se métamorphosent de telle sorte qu'on en peut attendre, après un certain laps de temps, des effets tout opposés à ceux qu'elles avaient produitsdansle passé. La France démocratique de 1889 diffère de la France immédiatement issue de 1789, autant et plus que cette dernière différait de la France de Louis XIV. Les recettes, monarchiques ou jacobines, qui répondirent aux exigences de ces époques disparues, ne sont plus applicables à une nation renouvelée. Parmi nos anciens partis, les uns se flattent de restituer l'autorité telle qu'elle existait il y a cent ans; les autres s'efforcent de perpétuer l'esprit et les traditions révolutionnaires, après que ces agents de dissolution ont accompli leur œuvre. Il est probable que nos enfants jugeront ces tentatives comme nous jugeons celles des hommes qui voulaient ressusciter l'ancien régime aux environs de 1820; ils s'étonneront de ces illusions différentes, mais également attardées.
On peut prévoir que d'ici à peu d'années notre jeune démocratie réclamera des reconstructions à pied d'oeuvre, comme celles qu'une société nouvelle rendit nécessaires après 1800. Aussi ai-je de la peine à comprendre l'enseigne à la mode, la république conservatrice. Le mot est mensonger, en présence d'un état politique et social que chacun de nous critique, sauf les quelques
bcocficiaires qui en vivent. C'est la république réformiste qu'il faudrait dire, pour parler un français loyal et clair, qui serait mieux entendu. Sous ce rapport, le parti radical montre un instinct assez juste des changements inévitables; mais il se méprend quand il croit satisfaire à nos besoins avec des passions mesquines et des programmes surannés; ouvrier de ruine, il est incapable de reconstruire, étant rebelle à toute discipline et à tout principe moral.
lNous ne pouvons pas deviner ce que sera l'organisation future de la démocratie française, puisqu'elle est placée dans des conditions que Thistoire n'avait pas encore présentées. Elle trouvera sa forme et ses organes avec beaucoup de tâtonnements, comme toute création qui s'acclimate dans un milieu nouveau pour elle. Nous pressentons seulement qu'il faudra, durant une période assez longue, compter avec trois éléments irréductibles : le suffrage universel, le service militaire également universel, la formule républicaine.
Le suffrage universel, nous ne pourrions pas vivre avec lui, si Ton en croit ce que disent tout bas ses serviteurs les plus empressés; ils en parlent comme de ces despotes d'Asie qu'on maudit en les flattant, et contre qui l'on médite toujours un coup de poignard qu'on n'ose pas donner. J'ai moins mauvaise opinion de l'épouvantail, à la condition qu'on n'y recherche pas un ressort délicat de gouvernement, mais une sorte de régulateur mystique des autres ressorts, au sens de l'adage : Vox populi, vox Dei. A ceux que ces mots feraient sourire, je demande humblement l'explication d'un contraste singulier qu'ils auront certainement médité.
Si l'on examine, à l'instant de la délibération, un acte isolé des pouvoirs raisonnables, ministères, Chambres hautes ou basses, etc., cet acte est presque toujours justifié par des motifs plausibles; il marque du discernement, souvent de Thabileté. Mais si Ton prend, au bout d'un pelit nombre d'années, une série de ces actes raisonnables, c'est à n'y plus rien comprendre : tout a tourné contre les intentions des gouvernants, tous leurs desseins ont échoué, le hasard pur n'aurait pas fait pire.
Dans les manifestations du suffrage universel, l'ordre de ces phénomènes est renversé. Une élection isolée est presque toujours baroque; tous les gens sages conviennent qu'elle n'a pas le sens commun; mais si l'on considère l'ensemble des élections durant une période un peu longue, cet ensemble témoigne d'un instinct de conservation et parfois même d'un bon sens qui rendent la raison stupide.
Qu'on se rappelle les grandes étapes du suffrage universel depuis vingt ans : il n'a cessé de chercher un gouvernemeut, avec une bonne volonté digne d'un meilleur succès. Au lendemain des catastrophes, il nomme une assemblée monarchique, avec blanc-seing pour faire la monarchie ou tel autre gouvernement que les docteurs politiques jugeraient le meilleur. 11 attend avec patience, sept ou huit ans. Rien ne vient. Je sais combien les circonstances étaient difficiles, je n'ai garde de récriminer; mais enfin, on ne lui donne rien, et il est excusable, lui qui voit si gros, de n'avoir pas saisi le fin des querelles entre les centres. Un autre personnel lui promet un port dans la République : le suffrage univer-
sel essaye les services de ces nouveaux législateurs, avec sa docilité habituelle. Effrayé de leurs imprudences, tourmenté par leurs vexations, il marque un retour vers les « conservateurs », en 1885. Cette fois encore^ les temps étaient si néfastes qu'on ne put rien faire pour le malade. 11 n avait pas tâté des vrais radicaux; il incline dans cette direction: on le plume, on blesse son honnêteté. La grosse caisse bat; il y court, en désespoir de cause. Condamnez-le, si vous pouvez jurer que vous n irez jamais chez une somnambule ou chez un zouave, quand tous les médecius patentés se seront déclarés impuissants à vous guérir d'une douleur aiguë. Trompé une fois de plus, le suffrage universel vient de nous crier : « Je ne sais plus à qui m'adresser, je ne cherche même plus; pour Dieu, qu'on me mette des cataplasmes et qu'on me laisse travailler en paix! »
Soyons justes : le plus raisonnable et le plus savant d'entre nous, eût-il fait d'autres démarches, durant ces vingt ans, eût-il cherché avec plus de méthode et d'impartialité? — Et l'on dit que ce peuple est ingouvernable! Comme les moutons, qui vont bêlant après un pasteur, laissant un peu de leur laine à chaque main! Mais peut-être leur reproche-t-on de ne pas savoir inventer eux-mêmes la meilleure tondeuse.
Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans notre reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le lourd présent de l'ennemi, peut être l'instrument de notre rédemption. Nous ne sentons aujourd'hui que ses charges; j'en attends des bénéfices incalculables : fusion des dissidences politiques, restauration de l'esprit de sacrifice dans les classes aisées, de l'esprit de discipline
dans les classes populaires, bref toutes les vertus qui repoussent toujours à Tombre du drapeau. Seul, il peut nous donner ce que réclamait le sage Littré, dans les dernières pages qu'il ait écrites avant de mourir. « Je prêche toujours la même doctrine qui, comme je l'ai dit, m'a été inculquée par .1. Stuart Mill : c'est qu'en démocratie il importe de reconstituer, non une aristocratie fermée, ce qui est impossible, mais une aristocratie ouverte, et de lui emprunter tous les correctifs qu'exige la domination démocratique. » — Cette aristocratie indispensable à toute société qui veut vivre, l'argent est seul à la fonder aujourd'hui; ce que l'argent crée à lui tout seul est mouvant, énervé d'avance. H ne faut pas trop compter pour cet office social sur l'élite intellectuelle; une loi curieuse lui refuse la condition première d'une aristocratie, la continuité héréditaire; dans toute notre histoire, si féconde en grands noms intellectuels, on n'en compterait pas dix qui aient fait souche. 11 ne faut compter que sur les défenseurs du sol, attachés à ce sol. — Il est probable que la nouvelle loi militaire retiendra de plus en plus sous le drapeau, dans nos provinces, les enfants de la bourgeoisie peu enclins aux carrières libérales; ayant la facilité de gagner promptement l'épaulette, ils prendront goût au métier. Si la loi est complétée par un recrutement régional effectif, il se formera entre ces officiers et les soldats de leur province des liens de patronage, d'autorité durable, une hiérarchie continuée dans la vie civile, bref un cadre social, une petite caste terrienne et militaire pareille à celle qui a fait la grandeur de la Prusse.
Si cette espérance ne devait pas se réaliser, il est un
autre bienfait que nous devrons certainement au service universel : un chef dans les moments difficiles, un pouvoir fort et dirigeant, faute duquel nous sommes une victime designée aux coups du dehors. C'est chose inconcevable que nos Chambres, avec les sentiments qu on leur connaît, aient pu voter une loi qui eogeudrait infailliblement ce dont elles ont le plus de crainte, un chef d'État militaire. C'est chose inconcevable qu'elles n'aient pas aperçu cette conséquence électorale : tous les nouveaux électeurs, désormais, sortiront de la classe ; ces jeunes gens dont l'opinion se formait jadis sous l'influence du juge de paix, de l'avocat, du médecin de canton, ils apporteront dorénavant l'opinion de la caserne, formée sous l'influence de l'officier. Qu'un de ces officiers sorte du pair, qu'il acquière, pour un motif ou pour un autre, les sympathies des classes qui auront servi sous ses ordres, ces classes reviendront dans leurs foyers en tournant les yeux vers lui : son nom sera forcément matière à scrutins.
J'aurais mauvaise grâce à insister; la preuve est trop récente. Mais pour faire saisir la transformation rapide de notre état social par la loi militaire, il faut isoler le fait le plus significatif de notre temps : celle année, à Paris, dans les circonscriptions les plus radicales, avec les programmes les plus avancés, deux anciens ministres de la guerre ont brigué la députalion. Qui eût prédit cela il y a dix ans aurait fait rire à ses dépens. C'est un danger, il est terrible; mais avec tout ce qu'il y a de bon et de sain dans notre pays, dans notre armée, on a autant et plus de droit d'en attendre un Washington qu'un Soulouque. Deux fois déjà, en 1848 et de nos
jours, la République a eu des chefs militaires; elle n'eut jamais de magistrats plus loyaux, plus attachés au devoir. En d'autres circonstances, avec des dons appropriés au moment, un chef semblable peut être Tespoir de tous les bons citoyens.
Un m.ot, enfin, du dernier élément qui semble irréductible dans notre état social, la formule républicaine. Cela nous parait étrange, à nous autres gens d'étude qui attachons si peu d'importance aux formules, sachant qu'elles recouvrent la mue perpétuelle des choses. Mais c'est ainsi. Le grief le plus sérieux coutre cette étiquette, pour les esprits non prévenus, c'est la défiance qu'elle inspirerait à l'étranger, en ces années graves où nous devons compter avec tous. Je puis me (romper, et très fort; mais voulant dire ici toute la vérité, je résume l'impression qui m'est restée d'un long séjour à l'étranger : une République bien conduite trouvera en Europe les alliés indiqués par les circonstances; les principes révolutionnaires n'en trouveront point, du moins parmi les puissants. Je n'oublie pas les instructions prophétiques données au comte d'Arnim ; mais elles souhaitaient une République désorganisée par les principes révolutionnaires. Ma distinction revient à ce dilemme : Si nous voulons garder notre dogme de peuple messie, avec son prosélytisme et sa menace morale, il n'y a rien à faire; si nous voulons être une République comme les autres, comme la grande sœur d'Amérique, nous aurons audience partout. Je ne méconnais point ce qu'avait de flatteur, pour notre orgueil, cette situation unique de prêtres du dogme; tant que nous pouvions l'imposer, c'était parfait. Ces jours ne sont plus. 11 faut traiter d'égal à égal. Si
nous consentoDS à rentrer dans le dogme humain, universel, on traitera.
Reste la répulsion que la formule républicaine rencontre au dedans. Chez beaucoup, cette répulsion est profonde, enracinée. Que faire? 11 5 a quinze ans, on disait : « La France appartiendra au plus sage. " Je crois bien que l'auteur du mot ajoutait tout bas : « Le plus sage, ce sera moi. ) Je crois même qu'il continuait, plus bas encore : « Le plus sage, et le plus malin... » — C'est souvent vrai. Néanmoins, je préfère cette tournure : La France se donnera à qui Taimera le mieux. A qui l'aimera comme il faut aimer, en sacrifiant beaucoup de soi. Ce peuple tient à un mot : c'est peut-être naif, mais il y a aussi quelque chose de touchant et de fort dans cet attachement à un idéal. Accordez-lui la formule, et il vous aidera sans peine à y mettre ce que chacun de vous rêve de meilleur. Je vois bien venir la grande objection : u Mais la République ne s'ouvrira jamais. » Qu'entend-on par là? La défense acharnée d'un parti vainqueur? Je ne suis pas grand clerc en politique parlementaire; pourtant je gagerais tout le premier que ce parti ne cédera jamais. Cela, c'est dans la nature des choses, et des hommes, qui est de ne point partager ce que l'on détient. Mais l'erreur est de ne pas aller au réservoir des eaux profondes, et de considérer uniquement les bulles éphémères qui ont émergé à sa surface. Oubliez-les donc pour un temps! Allez droit au peuple, demandez-lui ce que vous voulez pour son bien, pour la patrie, pour vos croyances et vos justes intérêts; il vous donnera beaucoup, si vous le persuadez que vous ne toucherez jamais à l'éliquette qu'il chérit, si vous le persuadez que
VOUS avez le ferme propos de réaliser des réformes sociales et non Tambition de faire votre fortune politique. Mais vous ne le persuaderez sur ce point que si votre promesse sort du dernier repli de votre âme.
Je reviens toujours au cercle où tourne notre raisonnement ; j'y reviens à satiété, dans ces dernières pages où tombe une conviction absolue. Avant de la traiter d'ingénue, qu'on me cite un essai complet, probant. — Nous avons vu le semblant d'essai; encore une fois, je ne m'étendrai pas sur ce triste sujet. Res sacra miser. Mais il est bien permis de croire que l'essai fut tout en parade. Et cependant, au premier appel d'une voix que le peuple estimait désintéressée et véridique, sous le tumulte des passions factices ou mauvaises, vous vous la rappelez, la traînée de poudre, et tous les cœurs se jetant d'eux-mêmes à celui qui semblait répudier tous les partis pour ne connaître que le parti de la France. Si ces cœurs avaient trouvé, non point du génie, non pas même de l'habileté, mais un cœur ferme et sincère, digne de recevoir tous ceux qui s'offraient à lui... qui signerait aujourd'hui les mandats de caisse et les brevets de croix? — Lecteur, je ne sais qui vous êtes et ce que vous pensez; je ne sais ce que vous répondrez si vous me lisez tout haut, devant un autre; mais si vous lisez tout bas, lecteur de France, votre réponse m'est connue.