‹ Remarques sur l'exposition du centenaireChapitre 22 sur 26 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

20 novembre.

Ces considérations nous ont entraîné loin de la tour Eitfel et de la galerie des machines. Avant la clôture du Centenaire, il fallait faire autour de l'Exposition, pour les idées, ce que nous avons fait dans le Champ de Mars pour les monuments et les métiers; il fallait étudier les nouvelles architectures, les nouvelles forces. Tandis que ce travail nous occupait, la belle féerie s'est évanouie.

J'achève ces lignes en revenant d'une dernière visite à la défunte. Comme des fourmis qui vident un cadavre, les déménageurs emportent le peu qui reste dans le squelette de l'Exposition; les terrassiers bouleversent le sol. Joies et merveilles de ce printemps, que tout cela est déjà loin! Dans la ville enchantée à laquelle on n'adressait qu'un reproche, l'excès des plaisirs qu'elle offrait à ces foules toujours renouvelées, la solitude est navrante et lugubre l'abandon, sous le ciel noir de novembre. Était-ce donc un rêve, la vision disparue? Des rêves aussi, nos forces retrouvées, notre grandeur que nous ne nous lassions pas de contempler dans ce miroir?

Non. L'image peut clispnrailrc, elle a i)roduif ses effets utiles. Je ne sais si les rcsiillals commerciaux de l'Exposilion seront ceux (ju'oq espérait; c'est là un point d'importance secondaire. L'Kxposilion fut avant tout une manifestation morale. La France a repris conscience de sa valeur, de son énergie lalente, du but vcrilable qu'elle doit assignera ses efforls, au lieu de les disperser en agitations stériles. Elle s'est soumise au jugement du monde entier; d'abord défiants ou sceptiques, les juges sont venus; vaincus par l'évidence, les plus hostiles ont rendu un arrêt de réhabilitation. Sur la foi de ce qu'on leur dit de nous, sur la (oi de ce que nous en disons nous-mêmes, beaucoup de ces visiteurs venaient s'égayer au spectaile d'une folle; ils ont dû s'incliner devant une bonne ouvrière. L'Europe est unanime à saluer notre triomphe. Jouissons-en, sans oublier ce qui lui manque. Hemercions tant d'ouvriers dévoués qui l'ont fait, depuis ceux qui en furent l'âme jusqu'aux plus humbles bras. J'ai bien senti ce que nous leur devions, en causant avec les étrangers nos hôtes; pour la première fois depuis vinp,t ans, il nous revenait, ce sentiment de vie et de f.ert^ que dut éprouver Lazare en remontant d i tombeau.

11 s'est fait un plus grand, un meilleur miracle, dans cette enceinte du Champ de Mars; il s'est opéré un rapprochement sensible entre les enfants de la France. Les plus obstinés poursuivent leurs vieilles querelles; mais dans le très grand nombre de ceux que réunissaient là de communes admirations, de communs espoirs, les mains se sont cherchées pour se joindre. Enfin l'Exposition aura été la fête des choses jeunes, le point de ral-

liement de tous ceux qui vont à l'avenir. On Tavait ima- []?inée pour célébrer d'anciennes légendes et des doctrines contestées ; dès le premier pas, en y entrant, chacun de nous a éprouvé la même impression; tout ce qu'on voyait là parlait de changement et de rénovation; dans cette représentation du monde actuel, on devinait un travail général de métamorphose, des formes et des idées neuves, écloses ou près d'éclore. Sous le cénotaphe du siècle révolu, on discernait la figure encore confuse d'un siècle naissant.

Ce petit livre ne prétend pas la dessiner, il ne s'attardera pas à chercher des conclusions qui dépasseraient son cadre. Le coup de canon de la clôture lui a marqué la fin de sa tâche. Il est né, aux premières heures de l'Exposition, du vif sentiment de curiosité et du joyeux entrain qui nous animaient tous à ce moment. Il s'est associé sans réserves et de tout cœur à l'allégresse nationale. Si l'auteur a touché, en terminant, à des idées plus moroses, s'il s'est appliqué à signaler, sous notre prospérité matérielle, les sourdes causes morales qui la menacent, ce n'est point pour réagir contre le mouvement de son temps; il souhaiterait plutôt le précipiter, avec la certitude que les nouveaux courants nous portent vers une ère de guérison et de relèvement. Ce matin, je voyais sortir de l'Exposition les derniers tombereaux qui charrient les décombres; ils emportent pêle-mêle à la voirie les vieux matériaux hors d'usage, les bâtisses éphémères du brillant décor où nous avons vécu un instant. Tandis qu'ils achèvent le déblai, on trace déjà derrière eux, entre les édifices durables, les lignes des beaux jardins où les enfants de notre peuple viendront

jouer, à la saison proclinine. Je re^^ardais faire les journaliers; ils poursuivaient méthodiquement leur inf^rate beso^^ne; ruines anciennes ou ruines d'hier, ils attaquent les décombres avec lenteur, avec prudence, mais sans hésitation, sans relâche et sans remords.

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