L ARCHITECTURE
1" juillet.
L'Exposition nous montre des directions nouvelles dans Tarchitecture. C'est un indice artistique et social de si grande conséquence qu'il faut s'y arrêter quelques instants.
11 n'y a qu'une voix sur la stérilité de notre siècle en architecture. Dans î^on rapport sur l'Exposition de Londres, le comte L. de Laborde écrivait déjà, il y a trente ans : " C'est un problème inexplicable pour les étrangers que la nullité de rarchitecture française depuis la révolution de 1789, chez un peuple qu'ils sont habitués à considérer, depuis huit cents ans, comme l'initiateur et le chef de file... Comment expliquer qu'une société entière, que les découvertes de la chimie et de la physique jettent dans un courant d'innovations, de bouleversements à tourner la tête, à rendre fou, au lieu de demander aux arts les innovations les plus excentriques, au lieu de repousser ce qui sent le vieux, la copie, la redite, ne se plaise que dans l'imitation la plus servile de tous les styles usés par les siècles? >- — Depuis la Révo-
lution jusqu'à nos jours, on a essayé tous les styles, l'égyptien et le néo-grec, le néo-gothique et le moresque ; nous avons eu le style de la Restauration, — voir la Bourse, — le style Louis-Philippe, — ne rien voir, — le style du second Empire, — voir le nouvel Opéra, — le style de la troisième République, — voir le Trocadéro. Copies fidèles de l'antique ou assemblages luxueux d'éléments composites, nos monuments attestaient la science de nos artistes et l'absence d'invention. On a restauré les reliques du passé avec une perfection inconnue aux époques créatrices, comme il convenait à un siècle de critique savante; les rares talents d'un Viollet-le-Duc se sont dépensés à des restitutions.
Celte stérilité surprend d'abord, si on la compare à la glorieuse fécondité de la peinture, proclamée par les collections du Champ de IMars. L'anomalie apparente s'expUque, dès qu'on réfléchit aux conditions particulières des deux formes d'art. La richesse de notre peinture provient d'une variété infinie d'efforts individuels, et de quelques sentiments généraux très développés dans notre temps, comme le sentiment de la nature, le sentiment de l'histoire. En architecture, l'individu ne peut rien; c'est un art collectif et symbolique, l'art social par excellence; il ne trouve des types nouveaux que pour traduire un état social défini livement assis, des besoins universels devenus conscients. Temple grec ou amphithéâtre romain, cathédrale gothique ou donjon féodal, palais du marchand florentin ou de la monarchie centralisée, tous les édifices significatifs échappent à la fantaisie individuelle; ils sont l'expression la plus fidèle et la plus générale des tendances dominantes dans la vie
d'un peuple à un moment de son histoire. Notre siècle ne pouvait pasavoir une arcliitecture qui lui fût propre, parce qu'il n'a pas atteint, à travers toutes ses expériences, un état social avéré, manifeste pour tous. Les critiques d'art sont d'accord sur ce poiot. M. Vitet le développait avec sa grande autorité. Il disait : « Le doute, le scepticisme, Tindifférence, ne peuvent rien engendrer... Mais soyez bien certains que, s'il se manifestait dans la société un de ces grands faits que l'architecture a la propriété de réfléchir, une forme nouvelle apparaîtrait aussitôt. »
Cette forme commencerait-t-elle à poindre? Il y a des raisons de le penser, puisque l'Exposition révèle l'avènement d'un art tout nouveau, l'art de la construction en fer. Entendons-nous bien. Ce n'est pas d'hier que Ton a commencé à couvrir de vastes espaces avec des vitrages, supportés par des piliers et des arcs de fonte. Dans les usines, dans les grands ateliers, dans les halles, dans les gares, dans tous les centres de travail et de mouvement où la vie populaire a ses foyers les plus actifs, le fer s'est insensiblement substitué au bois et à la pierre; il fournit presque seul la charpente de nos maisons. Mais les fils de Tubalcain avaient déjà mis leur marteau dans toutes les œuvres vives de notre société, qu'on les ignorait encore dans les loges où l'on dispute le prix de Rome. Celte révolution s'accomplissait humblement, au-dessous et en dehors de l'art ofticiel; l'art dédaignait une architecture industrielle, faite pour servir des besoins grossiers. Pourtant, comme ces besoins étaient les plus intenses et les plus caractéristiques de notre époque, on pouvait prévoir que l'art deviendrait un jour leur tributaire, et qu'il ne sortirait de sa langueur qu'en
se mettant à leur service. La réconcilialion de Tingénieur et de Tartiste avait été essayée depuis longtemps par deux précurseurs : par Henri Labrouste, qui appropria le fer à la construction de la bibliothèque Sainte- Geneviève et de la Bibliothèque nationale, qui donna la théorie de Tiirt nouveau dans son Traité d' arcliUecture ; par M. L. A. Boileau, le constructeur de Téglise Saint- Eugène, Fauteur de Y Histoire critique de l'invention en architecture et d'autres ouvrages. Depuis un demi-siècle, M. Boileau prédit avec un sens vraiment prophétique tout ce que nous voyons se réaliser aujourd'hui. Son œuvre mériterait plus d'attention et de justice; on y rencontre à chaque page des aperçus d'une philosophie profonde, tels que celui-ci : " L'histoire nous montre la succession des phases (de l'architecture) dans toutes les civilisations. Si Ton s'en tient à la civilisai ion moderne, inaugurée par le christianisme, on voit que le sentiment qui a prédominé pendant le moyen âge marque dans la série une première phase; que cette phase a été suivie, à partir du seizième siècle, par une seconde que le raisonnement envahit, et que la mise en pratique des découvertes fournies par l'avancement des sciences et l'essor qu'il donna à l'industrie caractérise la troisième phase que nous traversons. Il ressort de l'examen de la force d'impulsion des trois manifestations de l'activité humaine, que, par la puissance de son intuition, le sentiment, qui agit en premier lieu, a pu résoudre des problèmes scientifiques et économiques dont il a fallu trouver plus tard la démonstration rationnelle \ "
' L. A. Boileau, Les préludes de l'architecture du vingtième siècle. BauJry, éditeur.
SUR L'EXPOSITION DU CENTENAIRE. 3f
Les idées et les essais pratiques des précurseurs n'étaient guère connus du grand public : pour nous tous, la révélation datera de TExposilion de 1889. Cendrillon s'est fait reconnaître de ses sœurs sur le Champ de Mars; Tarchitecture industrielle, avec le fer pour moyen, a désormais une valeur esthétique. Elle n'est pas arrivée à ce résultat sans tâtonnements; rien n'est plus philosophique et plus instructif que les efforts du fer pour chercher sa forme de beauté, dans la série des palais qui figurent < TArc de triomphe renversé >-.
Voici d'abord le Dôme central, avec son luxe lourd et voyant. Ici le fer s'est trompé, parce qu'il a suivi les vieux errements de construction et de décoration, parce qu'il a subordonné ses propres convenances à celles de la pierre qu'il remplaçait. Certes, il y a des choses excellentes dans ce dôme; l'armature de l'intérieur est élégante; à l'extérieur, nous trouvons déjà l'alliance du métal et de la brique, qui sera l'un des traits constitutifs des nouvelles méthodes. Mais l'imagination de l'artiste est visiblement obsédée par les magnificences de l'Opéra, ces mauvaises conseillères; elle s'efforce d'en reproduire les motifs principaux, les niches, les acrotères, les surcharges de fonte ciselée; au dedans et sur la façade, le zinc d'art est déchaîné, avec ses écussons emblématiques entre les grosses dames nues; sur ces écussons, des locomotives, des machines compliquées, des dieux, des bestiaux, des républiques, le symbolisme facile des concours agricoles; trop de reliefs, trop de couleurs, trop d'ors. Pour son coup d'es«ai, le fer a voulu être somptueux; il n'est qu'endimanché, le rude ouvrier, et sous sa défroque seigneuriale, je n'aperçois plus la seule beauté que
j'attends de lui, une musculature puissante et flexible. Faisons quelques pas : nous entrons dans la galerie des machines. On a épuisé les formules de l'admiration devant cette nef haute de 45 mètres, lon(jue de 400. Encore faut-il savoir pourquoi elle est si belle; parce que le fer, renonçant à lutter avec la pierre, n'a cherché ses moyens d'expression que dans sa propre nature, dans sa force, sa légèreté, son élasticité; parce qu'il a résolum-cnt sacrifié la quincaillerie décorative et s'est rappelé cette loi fondamentale de l'esthétique : la beauté n'est qu'une harmonie entre la forme et la destination. Evidemment, ceux qui ont assemblé ces fermes ne se sont pas préoccupés d'imiter tel ou tel type réalisé avant eux avec d'autres matériaux et pour d'autres usages; ils ont consulté les propriétés du fer, calculé ses résistances; s'étant assurés de ce qu'on pouvait demander au métal, ils ont modifié l'arc en tiers-point et créé une ogive nouvelle, avec des inflexions et un allongement d'une incomparable élégance. Des combinaisons savantes leur ont permis de diminuer jusqu'à l'invraisemblance le poids et le volume de la charpente. Il en est résulté un vaisseau dont l'immensité est le moindre mérite; sans un ornement sur sa nudité sévère, par la seule hardiesse de ses lignes et la logique de son anatomie, le palais des machines rend les yeux contents, il intéresse l'esprit aux problèmes difficiles qu'on soupçonne derrière cette simplicité. N'est-ce pas là l'impression que doivent produire les grandes œuvres architecturales? De plus, ce palais consacre une révolution dans les principes de l'art du bâtiment; la construction en pierre réclamait de tous ses éléments une immobilité absolue; le fer est plus
vivant, plus nerveux en quelque sorte : il exige la liberté de ses mouvements intimes. Les constructeurs en ont assuré le jeu par un appareil ingénieux, ces rotules d'acier qui rappellent les articulations des membres humains. Une plus grande stabilité garantie par plus de liberté, cela mène la réflexion très loin, s'il est vrai, comme on l'a toujours cru, qu'ily ait des correspondances cachées entre l'état social et l'architecture.
On dispute déjà sur les mérites respectifs de l'architecte qui a dessiné ce palais, de l'ingénieur qui a calculé la portée des fermes. Ces discussions sont toujours intempestives, à propos d'un monument ; les plus fameux ont été des ouvrages collectifs et souvent anonymes. Dans le cas actuel, ces distinctions indiscrètes entre les ouvriers prouvent une entière méconnaissance de ce qui fait le prix et la nouveauté de l'œuvre. Elle n'a réussi, et l'on n'en réussira désormais de pareilles, que par la collaboration de l'architecte et de l'ingénieur. Il faut mettre sur le même plan M. Dutert, M. Contamin, et leurs aides principaux dans chaque spécialité. Je ne voudrais même point que pour les différencier ou se servît de ces mots : l'artiste, le savant, l'industriel. Mieux vaudrait dire que le chef-d'œuvre est dû aux travaux combinés des divers métiers, en rendant à ces termes la noble plénitude de leur vieux sens. On pardonnera ces subtilités de langage, si l'on concède que le choix des mots préjuge ici des théories d'ensemble d'où peuvent dépendre la stagnation ou le renouvellement de l'art K
I « Pendant tout le moyen âge et assez avant dans le seizième siècle, métier et art avaient une seule et même qualification... L'idée d'un art et d'une industrie distincts, d'un art élevé et d'une basse
La Tour et la galerie des machines nous enseignent ce que peut le fer, réduit à ses seules ressources. Mais l'emploi exclusif de ces grands réseaux métalliques ne répond qu'à des besoins exceptionnels; pour beaucoup d'autres usages, le fer doit recourir à des matériaux auxiliaires. C'était un nouveau problème de déterminer le choix et les condiiions esthétiques de ces alliances. On s'est appliqué à le résoudre dans les deux palais jumeaux des Beaux-Arts et des Arts libéraux, et l'on est revenu à la plus ancienne tradition hellénique, le mariage du bois et de la terre cuite peinte, tel que nous le retrouvons dans les premiers temples de Métaponte, mais en remplaçant le bois par le fer. La réussite est éclatante. Ici, le goût le plus sûr et le plus inventif a dirigé la collaboration du fondeur, du potier et du céramiste. Je ne sais ce qu'il faut le plus louer dans ces édifices : la juste répartition du fer et de la brique, inspirée, semble-t-il, par la structure du corps humain, avec ses os visibles sous la chair; Tornementation légère et sobre, dont la terre cuite et l'émail font seuls
industrie, d'un art qui anoblit l'homme et d'une industrie qui le dégrade, n'était venue à personne durant tout le moyen âge, pas plus qu'elle n'avait eu cours dans tonte l'antiquité ; on s'échelonnait sans se scinder; on se mesurait, on ne se classait pas. •> — (Laborde, /{apport (le 1856.) — Je voudrais faire de plus longs emprunts à cet excellent rapport, que M. de Laborde intitulait si bien : De l'union des aris et Je l'industrie^ et qu'il résumait dès la première page dans cet énoncé : " L'avenir des arts, des sciences et de l'industrie est dans leur association. » Je suis heureux de placer sous l'autorité de ce maître les idées que je dois me borner à indiquer en quelques lignes; je renvoie les personnes curieuses de ces questions à ces deux volumes, dont on n'a guère tenu compte; elles y trouveront, développées à l'avance, toutes les directions de l'art moderne.
les frais; la polychromie discrète, où prédominent deux tons : le bleu doux du fer, le rose tendre de la brique. Maintenue dans ces gammes, la coloration des surfaces métalliques justifie la prédiction de Beulé : « Si un jour nous reprenons le goût des édifices peints, nous ne mériterons point le nom de barbares; nous aurons reconquis, au contraire, un héritage auquel nous avions renoncé, une beauté que nous avions perdue '. »
Tout d'abord, on a remarqué dans cet ensemble les dômes de tuiles vernissées, heureux emprunt fait aux vieux maçons de l'Iran. Nos premières reconnaissances en Asie centrale, et en particulier les belles découvertes de M. Dieulafoy, auront une influence sensible sur le renouveau architectural. Ces coupoles d'émail, qu'on dirait colorées aux reflets de l'azur céleste où elles montent, je les admirais, l'an dernier, sur les médressés des Tamerlanides et sur les mosquées en ruine de la frontière persane ; il me sembla que j'en rapportais le mirage , lorsque, en rentrant dans Paris, je les revis déjà posées sur les palais des Arts. Il ne reste qu'à mêler aux dessins géométriques, un peu secs, les fleurs et les arabesques de là-bas, pour donner aux Parisiens les visions d'Ispahan et de Samarcande. Les dômes ne sont pas le seul exemple de cette adaptation habile de l'art oriental, qui n'est pas une imitation. Pour décorer le cintre de quelques portes, la terre cuite s'est approprié l'encadrement habituel des porches de mosquées, la colonnette de marbre ou de faïence tordue en spirale; pour déguiser la monotonie prosaïque des boulons, on les a dorés et ciselés en têtes
' Histoire de l'art grec. — La polychromie.
de clous arabes, sur le voussoir de rentrée principale. Mais ces éléments orientaux sont fondus dans un arrangement occidental; ce qui est bien de notre pays, du pays de Limosin et de Palissy, ce sont les médaillons, les frises, les cartouches, où la céramique intervient avec une délicatesse toute française de relief et de couleur. Les moindres détails décèlent une pensée inventive; entre autres, ces plaques de poterie ornementée encastrées dans les caissons à jour des piliers de tôle.
Si l'on tirait le palais des Beaux-Arts de l'amoncellement du Champ de Mars, où la valeur particulière de chaque édifice est noyée dansTeffet général de kaléidoscope, si on risolait sur une éminence, — par exemple à la place du morne et pesant Trocadéro, je gage que tous les yeux seraient frappés par la bonne grâce et la nouveauté du monument. — Monument! On jugera peut-être le mot bien gros pour ces constructions temporaires. Il ne faut rien exagérer, et je ne prétends pas qu'on ait érigé là le Parthénon de l'avenir. Je crois simplement que l'exacte histoire, quand elle racontera le règne du fer et l'instant où il s'inquiéta de plaire, mentionnera avec honneur, à côté du grand squelette où MM. Dutert et Contamin ont dégagé les lois anatomiques du métal, les créations originales où M. Formigé l'a habillé. Comme dans la vision d'Ezéchiel, cet habile homme a fait croître la chair et tendu une peau sur les ossements arides, il leur a soufflé l'esprit de vie, l'esprit de l'art.
.le prévois l'objection : Comment fonder un principe d'art sur des bâtisses éphémères que le tombereau du démolisseur emportera dans quelques mois? — Ceci n'est
pas entièrement prouvé; il est question de conserver les palais au Champ de Mars ou de les déménager ailleurs; comme ce vaste pavillon de la République xVrgentine, si{i^nalé aux promeneurs par les cordons de rubis et d'émeraudes que la lumière électrique allume dans ses cabochons de verre; un vaisseau va le transporter de toutes pièces par delà l'Océan, pour faire lonfytemps encore ror(iueil de Buenos-Ayres. Mais quel que soit le sort des palais de l'Exposition, il faut bien reconnaître que les constructions en fer auront ce double caractère d'être mobiles et relativement peu durables. — Et si c'était précisément là le caractère probable de l'architecture à venir?
Ces dômes légers me rappelaient par leur aspect ceux que je vis naguère en Asie : par leur destination, ils me rappellent plus fortement encore la tente de feutre où le Turcoman nous recevait, sur l'emplacement des cités ruinées. Sans aller si loin, vous pouvez la voir en maint endroit de l'esplanade, cette aïeule de toutes nos demeures, abritant le Peau-Rouge, le Lapon, l'Africain. Si je comprends bien l'histoire de l'habitation telle qu'elle se déroule sous nos yeux, de la hutte lacustre à la galerie des machines, l'homme a fait un long effort pour donner à sa maison des proportions toujours plus vastes et une stabilité toujours plus grande. Les sociétés adultes ont pesé sur le sol avec leurs monuments de pierre, qui se promettaient une durée indéfinie. Mais voici qu'au terme de l'effort, par une de ces ironies dont l'histoire est pleine, le cercle où nous tournions se referme; le dernier degré de la civilisation rejoint le premier; l'instinct nomade se réveille sous d'autres formes. Petite tente de
peaux au début, colossale fente cle fer au déclin, mais toujours des tentes ; les deux ne diffèrent que par les matériaux et les dimensions. Celle-ci, comme celle-là, doit abriter les multitudes en mouvement; non plus un peuple pastoral, mais un peuple ouvrier qui se presse dans les gares, qui erre d'atelier en atelier, qui n'a le plus souvent, au sortir de Tusine, que des foyers précaires et changeants. Même pour les classes favorisées de la fortune, la demeure héréditaire et rétablissement à long terme deviennent Texception, dans cette circulation incessante des personnes et des biens. Telle ville, où les rares étrangers ne trouvaient qu'une auberge il y a cent ans, compte aujourd'hui plusieurs hôtels dans chaque rue et voit passer chaque année une population flottante. Ne dit-on pas que les Américains de toute condition, ces chefs de file dont nous prenons les mœurs, vivent de préférence dans les grands caravansérails, comme le marchand d'Asie dans les cellules communes du khàn? Et comme le coffre de cyprès où ces marchands portent tout leur avoir, une valise suffit au moderne Occidental pour y serrer ses valeurs mobilières, des vagabondes aussi! Oui, c'est l'humeur transformée du vieil Orient qui nous revient avec son génie artistique, et ce sont bien de mobiles tentes de fer qu'il faudra désormais pour loger les troupeaux d'hommes agités de cette humeur.
Voilà des prévisions désagréables aux gens casaniers et puissamment installés sur la terre. Je déplore avec eux l'instabiUté croissante du foyer; mais il y a peut-être quelque part le dessein arrêté de nous rappeler une ancienne leçon, trop vite oubliée au sommet des civili-
SUR L'EXPOSITION DU CENTENAIRi:. 39
sations opulentes; cette leçon enseigne aux voyageurs, engagés dans le court voyage, qu'il est vain de s'attacher à la terre et d'y faire dVipres établissements. Peut-être aussi touchons-nous à un de ces moments de l'histoire, — ce ne serait pas le premier, — où la poussière humaine est soulevée en tourbillons rapides, parce qu'il faut la pétrir pour reconstruire h nouveau; à un de ces moments où le vanneur secoue son crible sur l'aire, parce qu'il a besoin de mêler et d'unifier les hommes pour faire circuler quelque vérité parmi eux. « Il remue tout le genre humain », disait Bossuet, qui avait remarqué l'effet concerté de ces grands mouvements. Je lisais, il est vrai, et pas plus tard qu'hier, sous la signature d'un des derniers grands maîtres de l'Université, qu'en matière d'histoire ^- on ne parle pas des enfantillages de Bossuet «. C'est une opinion officielle, je la respecte, elle m'ébranle; et pourtant ce pauvre homme, — c'est Bossuet que je dis, — avait un regard de quelque étendue sur les affaires du monde. Tout en admirant les palais de fer et les triomphes scienlifiques de l'Exposition, je ne puis m'ôter de l'esprit que le Discours pour le Dauphin, écrit sans doute aux chandelles, est encore la meilleure histoire à lire sous nos lampes Edison.