‹ Remarques sur la faune des iles Saint-Paul et Amsterdam, suivies d'une description des mollusques testacés de ces deux ilesChapitre 10 sur 38 · IV. L'ILE AMSTERDAM · texte numérisé non relu

IV. L'ILE AMSTERDAM

Après deux mois de coups de vent et de mauvais temps continuels, le ciel s'était montré un jour clément. Le 9 décembre, dans la matinée, au moment où le passage de Vénus sur le soleil allait avoir lieu, une des plus violentes tempêtes que nous ayons jamais essuyées et qui durait depuis deux jours, cessait tout à coup ses fureurs : le rideau de nuages épais, chargés de pluie et de grêle, qui nous masquait l'horizon, se déchirant comme par enchantement, le soleil apparaissait radieux. Le phénomène, alors que tout paraissait compromis et que nous n’avions plus conservé la moindre lueur d'espoir, put donc être suivi dans toutes ses phases, grâce à cette accalmie providentielle qui n’eût que bien juste la durée nécessaire, car la

1 Compt. rend. hebd., 1. LXXXI, p. 989, 1871.

dernière observation était à peine faite que le ciel se couvrait de nouveau: la tempête, loin d’être terminée, n'avait été que suspendue pendant les cinq heures du passage, elle devait encore se prolonger pendant trente-six heures.

Notre commandant, en présence d’un pareil succès, qui venait le récompenser de tant de peines et de fatigues, d’une facon inespérée,

Fic. 9, — L'ile Amsterdam au sud quart sud-ouest à 2 milles de terre.

voulut encore rester un mois sur l’île pour attendre une lunaison et compléter les observations qui lui étaient nécessaires pour obtenir de la longitude une détermination rigoureusement exacte. C'est alors qu’il nous fut possible de partir pour l'île Amsterdam, M. de l'Isle, M. Lantz et moi, avec deux matelots, sur une petite goëlette de pêche, le Fernand, commandée par un capitaine de la marine marchande, M. Hermann, qui était venu faire la pêche à Saint-Paul, et qui s’offrit pour nous porter sur l’île; nous emportions quinze jours de vivres, et {a Dives devait venir nous chercher vers la fin du mois. L'île Amsterdam est située à 42 milles dans le nord-ouest de Saint- Paul : notre traversée, qui ne devait être que de quelques heures, dura quatte jours. Ce furent des journées terribles. A peine étionsnous hors de vue de Saint-Paul, qu'une tempête se déchainait sur nous, et notre frêle esquif, prenant la cape, devenait le jouet des vagues. Le coup de vent fut de courte durée, il fit place à une légère brise du nord, insuffisante pour gonfler les voiles, qui battaient le long des mâts; mais la mer était encore démontée, et la goëlette, n'étant pas appuyée, flottait comme un bouchon. La brise elle-même vint à céder, et nous restämes enveloppés dans des bancs de brume

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Ce] 1£

si épais, qu'il devint impossible de faire le point et de savoir où nous avait portés la tempête. Notre petit bâtiment, balancé par une longue houle, était donc entrainé par les courants, quand, dans la matinée du 15, notre attention fut éveillée par un bruit singulier : celui de la mer déferlant à peu de distance; à n’en pas douter, nous marchions vers des brisants. Fort heureusement, alors que notre inquiétude était à son comble, une petite brise de terre vint déchirer le manteau de brumes qui nous enveloppait, et qui, se retirant comme un rideau, nous laissa voir à quelque cents mètres de nous les hautes et sombres falaises de la côte ouest d'Amsterdam. Quelques minutes plus tard et c'en était fait de nous! La goëlette se couvrit de toile et mit tout un jour à faire le tour complet de l’ile pour trouver un mouillage. Enfin le 16, vers quatre heures du matin, une embarcation nous mettait à terre dans le Nord, sur une pointe de laves que couvraient de nombreux otaries, au milieu desquels il fallut nous frayer un passage à coups de bâton.

Amsterdam est, comme Saint-Paul, d’origine absolument volcanique, mais sa forme est toute différente. C’est une {erre haute, présentant dans l’ouest des falaises verticales de 500 à 600 mètres, tandis qu’elle s'infléchit au contraire vers l’est sous une pente peu rapide. Sa base dessine un rectangle dont toutes les pointes seraient émoussées, sauf celle du nord-ouest, dite de la Recherche, qui se compose de coulées de laves compactes, disposées en gradins successifs. Dans l’ouest, un éboulement a séparé de l’île un rocher abrupt, formé de grandes colonnades basaltiques : ce roc, le d'Entrecasteaur, encore relié à la côte par une langue de terre peu élevée, circonscrit une petite crique dont l’accès est malheureusement défendu par des lignes de brisants qui s'étendent assez loin au large.

Des falaises à pic, hautes souvent de plus de 400 mètres, règnent tout autour de l’île; ces falaises, formées de laves basaltiques alternant avec des scories, la rendraient complétement inaccessible, si elles ne s'abaissaient sensiblement dans le Nord-Est, sur un espace de 300 à 400 mètres; une des dernières coulées, s'étendant de 15 à 20 mètres en mer et ne s’élevant guère que de 4 à 2 mètres au-dessus de l’eau, constitue une sorte de jetée naturelle, dont les embarcations peuvent s'approcher par les temps calmes. C’est là qu'il nous fut facile de sauter à terre et de pénétrer dans l’intérieur.

Amsterdam peut avoir cinq fois l’étendue de Saint-Paul; sa hauteur est en même temps plus considérable et doit atteindre près de

900 mètres ; par les temps clairs on l’aperçoit de 20 lieues, au large, sous forme d’un tronc de cône dont un des angles de la base aurait été abattu. Son sol, extrêmement tourmenté, et surtout la végétation épaisse qui le recouvre, sont autant d'obstacles sérieux qui rendent son exploration bien difficile. Depuis le sommet des falaises, c’est-à-dire depuis 30 mètres environ d'altitude jusqu’à plus de 100 mètres, des Isolepis (7. nodosa) atteignant parfois la hauteur d’un homme, et si serrés les uns contre les autres qu'on a peine à les écarter, forment, en effet, une large bande presque infranchissable. « La marche y est aussi difficile que dans la plus épaisse forêt vierge », nous dit M. de Hochstetter, qui ne put atteindre qu'avec peine un petit cône situé à 20 pas du point où il avait débarqué.—Il nous fallut tout un jour pour la traverser et pour gagner une deuxième zone de végétation composée de grandes fougères et de graminées, où se trouve surtout groupé par petits bouquets un arbre de la famille des Rhamnées, le Philica arborea, qui devait se trouver autrefois beaucoup plus abondant, mais que les pêcheurs et les marins ont en partie détruit, en mettant le feu sur l’île. Les traces de ces incendies, qui parfois ont embrasé toute l'ile et se sont perpétués pendant plusieurs mois, alimentés par la nature tourbeuse du sous-sol, se voient surtout dans cette seconde zone; à chaque pas on y rencontre des troncs carbonisés de Philica, qui souvent sont littéralement entassés les uns au-dessus des autres.

Au delà, on ne rencontre plus dans les dépressions, dans les sillons des laves et souvent même jusque sur les pitons, que des Mousses, des Sphaignes avec des Lycopodes (Z. cernuum, L. trichiatum), el des Fougères variées ; une Rosacée (Ancistrum repens), avec une Fougère velue (Acrostichum succisæfolium), marquent le début de cette nouvelle zone. La végétation prend ensuite un caractère tout à fait tourbeux qu’elle conserve jusqu’au sommet.

La flore d'Amsterdam, identique à celle de Saint-Paul dans les parties basses de l'île, devient ainsi toute différente et beaucoup plus variée à mesure qu'on s'élève. Avec un grand nombre d'espèces spéciales, elle présente un singulier mélange de plantes subtropicales, européennes et de la Terre de Feu. L’Ancistrum repens, par exemple, vient des Andes du Pérou, tandis qu'au contraire une Callitriche et une Renoncule, qui croissent au sommet, proviennent évidemment d'Europe.

Dans toute la partie de l'Est, les pentes d'Amsterdam sont formées

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de grandes coulées de laves poreuses, très-feldspathiques, qui se creusent de longues galeries, effondrées par places, et donnent lieu à une succession de cavernes profondes, des plus pittoresques, dont les voûtes peuvent atteindre jusqu’à 30 mètres d’élévation. Ces grottes, ou mieux ces sortes de éunnels sous les laves, sont tapissées et souvent comblées par de grandes Fougères, Aspidium, Blechnum, Lomaria, Gleichenia, etc., qui croissent là dans une humidité entretenue constante par suite de l’infiltration des eaux pluviales à travers les laves. Vers le sommet pourtant, cette végétation s’appauvrit, et dans le fond de ces cavernes on ne trouve plus guère que des Diatomées, qui sont alors en nombre prodigieux : elles en tapissent les parois, remplissent toutes les anfractuosités et recouvrent le sol d’une couche de plus de 4 mètre d'épaisseur.

Toute cette région se signale encore par de grandes fissures qui prennent la montagne en écharpe et sur lesquelles viennent s’étager des cônes de scories remarquablement bien conservés, d'où sont sorties des coulées de laves basiques, tordues et mouvementées, qui semblent consolidées de la veille, Ces coulées, que ne recouvre aucune végétation, facilitent beaucoup l'ascension ; malheureusement elles ne sont jamais très-étendues.

Toutes ces fentes si remarquables se traduisent, du large, par des lignes obscures se détachant en noir sur le ton plus clair de la végétation qui recouvre l'île, et semblent converger vers un cône de scories tout à fait remarquable, situé à 690 mètres d'altitude, qui termine presque régulièrement les pentes de la montagne et qu'on avait toujours pris jusqu'à présent pour le sommet de l'ile; c'est qu'on n’en avait pas encore fait l'ascension et que le sommet véritable, presque toujours masqué par les nuages, ne peut que trèsrarement s'apercevoir de la mer.

Derrière ce cône, on remarque encore trois grandes chaussées basaltiques, qui donnent lieu à autant de plateaux marécageux, parsemés de petits lacs d’eau douce, supportant eux-mêmes de nouveaux cônes de scories et creusés de vastes cratères d'explosion; un de ces cratères, découpé dans le sol comme à l’emporte-pièce, véritable précipice béant large de 300 mètres, profond de plus de 100, faillit nous être fatal, à M. Turquet' et à moi, dans une première

1 M. Turquet, qui devait dresser la carte de l'ile, tandis que nous l’explorions, avait été amené par /a Dives le 20 décembre,

ascension faite avec M. de l'Isle, le 22 décembre; des bancs de brumes tellement épais, que nous ne pouvions distinguer qu'avec peine le sol tourbeux dans lequel nous enfoncions jusqu’au genou, un vent d’une violence telle, que même à quelques pas de distance nous ne pouvions nous appeler, mirent alors sérieusement nos jours en danger. Ces plateaux, dont l'altitude varie entre 720 et 7138 mètres et qui peuvent avoir 1200 mètres de large sur 4500 à 1 800 de long, sont dominés au sud et à l’ouest par les restes d'un vaste cratère central, qui devait autrefois couronner l’île et dont les portions restées debout en forment maintenant les points les plus élevés. J’ai laissé le nom du Fernand à celui de ces deux sommets (829 mètres) situé le plus à l’ouest et celui de /a Dives au second, qui se trouve être le plus élevé (910 mètres).

C’est aux incendies dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui sont malheureusement trop fréquents, qu’on doit rapporter ces flammes et ces colonnes de fumée, qui, vues de loin par les navigateurs et signalées par eux comme des feux de volcan, firent croire un instant que l'île était encore actuellement en pleine activité volcanique !. En réalité tous les volcans, tous les cratères qui la constituent sont depuis longtemps complétement éteints; nulle part nous n'y avons même trouvé traces de ces fumerolles et de ces phénomènes volcaniques qui sont encore si manifestes à Saint-Paul. Je suis cependant porté à croire cette île plus récente que sa voisine; les éruptions de tufs ponceux et le massif rhyolithique de cette dernière l’avaient déjà fait émerger, quand les laves basaltiques d’Amsterdam sont apparues *. |

Malgré leur proximité, ces deux îles sont, au point de vue géologique, aussi différentes que possible, elles appartiennent à deux foyers éruptifs complétement distincts, qui ont fonctionné isolément, et ne se sont jamais trouvées réunies. C’est là ce qui explique les différences que présentent leurs flores.

La faune terrestre d'Amsterdam paraît être moins pauvre que celle de Saint-Paul. Les mêmes troupeaux de Ghèvres s’y rencontrent, dans

1 Le professeur Fuchs, par exemple, dans son Trailé classique sur les volcans, cite l'ile Amsterdam parmi les volcans actuels,

2 Toute faune ancienne y fait également absolument défaut ; les tourbes épaisses qui recouvrent les laves soit à la surface, soit dans les cavernes, ne contiennent, en effet, que des ossements d'oiseaux appartenant tous à des espèces actuelles; ceux du Stercoraire sont particulièrement abondants.

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le Sud, vers la pointe Vlaming, et dans le Nord-Ouest, vers celle de la Recherche, moins nombreux cependant; mais, par une sorte de compensation, quelques Porcs et deux ou trois Bœufs se tiennent dans les petits bois de Philica, sur le revers oriental de l'ile. Ces derniers, en souvenir de l’étable sans doute, ont élu domicile dans une grande hutte en assez bon état, dressée par les pêcheurs dans le Nord, à quelque cent mètres du point où l'on débarque.

Les mêmes espèces d'oiseaux pélagiens, à l'exception peut-être du Prion, viennent également y chercher un refuge, surtout dans l'ouest, vers la pointe d'Entrecasteaux, dans tous les points en un mot où les falaises sont inaccessibles. Les Manchots, les grands Albatros et les Malamochs se trouvent là en nombre prodigieux et se réunissent par troupes de plusieurs milliers. De son côté, le Stercoraire n'est pas moins abondant ; on le voit partout, isolé ou par couples, depuis le littoral jusque sur les hauts plateaux.

Quelques insectes, des Hémiplères,..... se tiennent au milieu des herbes. Enfin une petite espèce d’'Hélice, appartenant à ces formes insulaires, minces et fragiles, qui se trouvent dans toutes les îles volcaniques, vit dans les falaises, sur les mousses, le long des petites sources qui en découlent. J’ai tout lieu de soupconner qu'il existe aussi sur l’île un petit mammifère de la taille et de la forme d'une Belette. Je crois l'avoir vu; mais, dans tous les cas, ses traces sont incontestables : de petits couloirs pratiqués sous les herbes, et de nombreuses déjections, indiquent la présence d'un petit rongeur insectivore. On en trouve encore la preuve dans le journal de Vlaming, qui dit, en parlant d'Amsterdam, que ses matelots y prirent une petite Belette et deux Liévres gris.

Quant à la faune marine, elle se trouve identique, et cela se concoit, avec celle que nous avons signalée dans les eaux qui entourent l'île Saint-Paul. Dans les grandes prairies de Macrocystis, qui se retrouvent sur la côte nord et dans l'Ouest, les poissons sont encore en abondance extrème ; ils appartiennent aux mêmes espèces que précédemment, et les pêcheurs estiment qu’à l'aide des moyens que nous avons indiqués, huit hommes de bonne volonté peuvent en prendre, dans une journée, le chargement d’un bâtiment de 10 tonneaux.

J'ai déjà dit qu’en débarquant, des Otaries couvraient tout le littoral : ces animaux, traqués à Saint-Paul, se réfugient maintenant sur Amsterdam, où l’on vient moins les déranger à cause de son accès

difficile. Quatre pêcheurs, laissés en même temps que nous sur l'ile par le capitaine Hermann, pour leur faire la chasse et préparer quelques peaux, pouvaient se procurer quinze à vingt de ces animaux par jour, sur les petites plages de galets qui se trouvent directement en face de la hutte dans le nord. Ils appartiennent tous à l'espèce de Saint-Paul ; une espèce de plus grande taille, probablement l’Arcétocephalus Hookeri, vient souvent se jouer dans les brisants, mais nous ne l’avons jamais vu atterrir.

La faune de la zone littorale est identique à celle de l'ile Saint-Paul ; les conditions, du reste, sont là les mêmes. Certaines espèces paraissent seulement plus nombreuses et souvent plus fortes : ainsi les Ranelles et le Purpura Dumasi sont certainement beaucoup plus abondants. La petite Marinule, 4. nigra, y atteint une grande taille et se trouve accompagnée d’une espèce plus petite, 7. Maindront, qui paraît spéciale. Enfin, dans les sables entre les galets, de nombreuses petites coquilles rejetées par la mer indiquent que dans les profondeurs, on retrouve la plupart des petites espèces dont j'ai signalé la répartition dans les fonds de 10 à 90 mètres, autour de l’île Saint-Paul.

Notre séjour sur cette île, si intéressante à tous égards, fut malheureusement trop court pour que nous ayons pu la parcourir dans toute son étendue. Nous n’avons en réalité exploré que son revers oriental, de la pointe Vlaming à la pointe Goodenough, soit les deux tiers de sa surface.

Le 4 janvier, après avoir quitté l'ile Saint-Paul, /a Dives vint de nouveau jeter l'ancre devant Amsterdam. Le commandant désirait y faire quelques sondages, en dresser la carte et nous débarquer de nouveau, afin que nous puissions compléter nos observations. Nous étions plus nombreux cette fois, car M. Rochefort, qui n'avait pu nous accompagner à notre premier voyage, par suite des exigences de son service, était descendu à terre avec nous. Mais la pluie et le mauvais temps se mirent de la partie et nous tinrent enfermés pendant trois jours consécutifs dans une caverne humide et froide, creusée sous les laves. Désespéré d'attendre une éclaircie, que rien ne faisait pressentir, et ne pouvant d’ailleurs retarder davantage l’époque du retour, le commandant fut alors obligé de donner le signal du départ définitif. Dans la matinée du 8, la Dives levait l'ancre et bientôt nous perdions l'île de vue, en lui jetant, avec regret, un dernier adieu.

nu camper

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