‹ Remarques sur la faune des iles Saint-Paul et Amsterdam, suivies d'une description des mollusques testacés de ces deux ilesChapitre 9 sur 38 · DRE · texte numérisé non relu

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tous les ans, au printemps, des baleiniers américains descendent pour leur faire la chasse. D'après leur dire, deux espèces de baleines, la Baleine franche et la Baleine noire, avec des Cachalots, fréquenteraient ces parages, attirés par des bancs considérables de Ptéropodes et de Crustacés. Les Cachalots sont de beaucoup les plus fréquents, ils se montrent ordinairement deux par deux, et par groupes, tandis que les Baleines noires sont isolées et que les Baleines blanches arrivent par petites troupes.

Pendant notre traversée, c'est au-delà du tropique du Capricorne que nous avons commencé à rencontrer ces bandes de Cachalots, qui de loin se laissaient reconnaître aux gerbes d’eau lancées par leurs évents; ils nageaient droit, le corps à demi hors de l’eau, et plongeaient rapidement, sans exécuter ces courbes gracieuses que déerivaient lentement les Baleines, qui parfois s’approchaient aussi de nous, pour venir se jouer dans le sillage de la Dives.

A Saint-Paul, je ne crois pas avoir fait une seule excursion sur les pentes extérieures du cratère, sans apercevoir au large quelques-uns de ces énormes animaux. Des Baleinoptères, bien reconnaissables à leurs allures vives, à leur taille ainsi qu’à leurs évents considérables, et surtout à leur grande nageoire dorsale, venaient encore souvent faire la chasse dans les bancs de poissons. [l'en est une qui, pendant deux jours, se tint constamment à quelques encablures de la passe, se laissant porter par les lames presque jusque sur les galets, à ce paint que nous pensions à chaque instant, et non sans effroi, qu'elle allait s’échouer sur l’une ou l’autre des deux jetées. Elle l’aurait presque entièrement couverte de son énorme masse et serait venue empester notre séjour déjà si peu favorisé.

Plusieurs espèces d’Otaries, avec des Phoques, se voyaient autrefois à Saint-Paul en troupeaux innombrables : tous les témoignages des anciens navigateurs s'accordent pour affirmer le fait. Ainsi, en 1696, van Vlaming, le premier, avons-nous dit, qui ait mais le pied sur l'île, trouve la jetée couverte de ces animaux et remarque, au milieu d'eux, un animal de grande taille (20 pieds de long) pourvu d'une crinière, qu'il désigne sous le nom de Lion marin. En 1754, le Hollandais Godlob Silo est, de même, obligé de se frayer un passage à travers les loups marins, pour arriver jusqu'au cratère. Non-seulement ils envahissaient le bord de la mer, mais ils occupaient encore toute l’île jusqu’à une assez grande hauteur, car le même navigateur les cite tout aussi nombreux, jusqu'à près de 400 mètres d'altitude.

En faisant l’ascension de la grande falaise qui domine la jetée du Nord, il les retrouve, par exemple, blottis dans les herbes, jusque sur le plateau occupé aujourd’hui par les Manchots. Des navires descendaient alors de Chine, où leur fourrure était très-estimée, pour leur faire la chasse, et c’est par centaines que se compte le nombre des victimes qui tombèrent chaque jeur pendant les années qui suivirent,

C’est ainsi que le capitaine Peron, en 1799, trouva devant Saint-Paul un bâtiment le Voo/ka, qui venait de Canton pour reprendre sept hommes occupés depuis dix-sept mois à faire une cargaison de ces peaux, et lui-même, pendant le séjour forcé qu’il fut obligé de faire sur l’île avec quatre matelots, n'eut d'autre ressource que de se livrer à cette chasse. En février 1793, quand les vaisseaux le Lion et l’Hindoustan, qui portaient en Chine l'ambassadeur anglais, lord Macartney, vinrent mouiller près du Nine-Pin, ils avaient déjà préparé près de 8000 peaux. Peron n'eut pas à se louer de la visite des bâtiments anglais; pendant qu’il conduisait dans l’île lord Macartney et les officiers de sa suite, son magasin était pillé, bouleversé, et l'équipage du Zion lui enlevait une partie du produit de sa chasse.

Il nous a laissé, dans ses Mémoires, d’intéressants détails sur les mœurs de ces animaux, au milieu desquels il fut obligé de vivre pendant plus de trois ans. « On n’en voit presque pas, nous dit-il, pendant les mois de septembre et de novembre; ils commencent à se montrer en décembre et dans les mois suivants ils arrivent plus nombreux. Ils abordent alors au rivage, en grandes troupes, souvent par centaines, quelquefois en nombre moindre et même un à un...

« L'instinct de la reproduction et le besoin de la mue sont les motifs qui expliquent l’arrivée, à époques fixes, de ces monstres à l’île Saint-Paul. La mue est pour eux une crise violente; plusieurs n'y résistent qu'avec peine, et surtout les gros mâles, qui, pendant toute sa durée, se retirent dans les cavités des rochers; ils n’en sortent même pas pour aller à la mer, à moins qu'il n'y ait nécessité pour eux de se soustraire à un danger imminent... Les femelles sont vivipares ; elles portent onze mois et mettent bas ordinairement dans les mois de mars et d'avril ; elles ne font qu'un petit. »

Après avoir longuement mentionné la tendresse de ces animaux pour leurs petits, Peron continue : « Les femelles ne quittent l’île que lorsque les petits ont assez de foree pour les suivre dans de nouveaux parages; leur émigration a lieu au mois d’août, et même elle

aurait lieu plus tard, si elles n'étaient harcelées par les chasseurs, qui préfèrent leur fourrure à celle des mâles. Les petits ne vont à l'eau que vers l’âge de deux mois ; pour leur début ils choisissent les lieux où la mer ne porte que l'extrémité de ses vagues ; ils s’'avancent peu à peu et finissent par s’aventurer davantage. A quatre ou cinq mois, ils ne le cèdent à leurs parents ni en adresse ni en courage, et entreprennent gaiement avec eux le grand voyage vers des contrées lointaines... Les gros mâles ont généralement 7 pieds de largeur, les femelles ont de 4 à 5 pieds ; la couleur des uns et des autres est d'un gris plus ou moins clair, lorsqu'ils ont plus d'un an. La couleur des petits est d'un beau noir d’ébène. » La description et le dessin qu'il donne ensuite d’un éléphant de mer, dont la taille atteindrait en moyenne 18 pieds de long, se rapportent, sans aucun doute, à ce phoque à trompe ou à museau ridé, dont Cuvier fit! autrefois le type du genre Macrorhinus*. Enfin, sous le nom de Tigre de mer, il indique encore un véritahle Phoque, de la taille des plus gros Otaries (Sfenorhynque leptonir), et dont la peau, dit-il, n'a d'autre mérite que celui d’être tachetée de brun et de noir sur un fond blanc.

Aujourd'hui tous ces animaux, traqués par les pêcheurs, ont abandonné l'île.

Les Lions marins (Arctocephalus Hookeri), les Eléphants de mer (Macrorhinus ?) et les Phoques, ne se voient plus que d’une façon tout à fait exceptionnelle et se tiennent toujours prudemment au large ; ils ne dépassent guère les bancs épais de Macrocystis, sur lesquels ils aiment à se reposer. Un Otarie de taille médiocre (Otaria Forsteri) persiste seul à se montrer au milieu des brisants, sur la côte extérieure, par petits groupes de cinq ou six, mais ne pénètre plus jamais dans le cratère. Ces animaux, autrefois si confiants, sont devenus trèscraintifs et n’accostent sur les galets qu'après mille précautions. C'est le matin qu'ils s'approchent du rivage pour venir s’y reposer; les pêcheurs qui les guettent, se tiennent blottis au haut des falaises et se cachent avec soin, car ils savent que les Loups marins, dont la vue est très-subtile, inspectent longtemps les falaises avant d’atterrir,

1 F. Cuvien, Dicl., t. XXIX, p. 552.

? C'est encore à cet Eléphant marin qu'il faut rapporter la grande espèce vue par Mortimer et Cox, sur Saint-Paul, en 1791 (Obs. and Rem. during a Voy. to the Isl. of Amsterdam, etc., 1791, p. 11), et que Desmarest a décrite sous le nom de Phoca Coæii (Nouv. Dict. d'hist. nat., 2° édition).

LA FAUNE DES ILES SAINT-PAUL ET AMSTERDAM. 87 et qu'ils reprennent le large pour plusieurs jours dès qu'ils soupçconnent le moindre danger. Une fois sur les galets, ils prennent leurs ébats, mais toujours d’un air inquiet, et finissent par s'endormir ; la difficulté est alors de les surprendre, c’est-à-dire de venir se placer entre eux et la mer, pour les frapper avant qu’ils se soient réveillés.

Les Otaries sont très-courageux : surpris, ils essayent de se défendre en se dressant de toute leur hauteur d’un air menaçant et se jettent sur le chasseur, qui peut être grièvement blessé, s’il n’a pas assez d'adresse pour les éviter ou pour les frapper. Un seul coup de bâton, bien appliqué sur la tête ou même sur le museau, suffit alors pour les étourdir, et même pour les abattre.

Les Poissons fourmillent sur les côtes de l’île Saint-Paul ; presque tous les ans la pêche s’y fait par un certain nombre de petites goëlettes de 50 à 80 tonneaux, qui descendent en novembre des îles Mascareignes, de Maurice et surtout de la Réunion, et reviennent en février avec les alizés du sud-est. Ils sont, les uns sédentaires, les autres errants ou seulement de passage, c'est-à-dire que certaines espèces séjournent dans ces parages, tandis que d’autres n’y arrivent qu à des époques déterminées. Tous vivent en troupes nombreuses, non point isolés, mais par bancs, et sont pour le pêcheur d’une capture facile.

Trois espèces bien distinctes forment à elles seules le fond de cette pêche. La première, Cheilodactylus fasciatus, est de beaucoup la plus abondante ; elle ne s'approche des côtes que pendant la saison chaude de novembre, en mars ou avril, et disparaît, soit qu’elle s'éloigne, soit qu’elle s'enfonce dans les profondeurs tout le reste de l’année. Cette espèce se tient très-près de la surface, elle flotte, disent les pêcheurs; souvent, en effet, par les temps calmes elle laisse dépasser son corps à demi hors de l’eau ; d’autres fois elle s’élance et saute à la manière des Bonites; c’est un joli poisson, long de 50 à 75 centimètres en moyenne, d'une forme svelte et élégante. Quand :il vient d'être pris, sa robe sur un fond gris-verdâtre est marquée sur les flancs de bandes longitudinales, alternativement noirâtres, jaunes et bleu-clair. Ces couleurs, dont la disposition et l'intensité varient extrêmement, s’effacent pour ainsi dire de suite sous l'influence de la lumière et surtout de la sécheresse. Une heure après la sortie de l’eau, elles ont disparu presque entièrement et

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le poisson ne parait plus revêtu que d'une teinte d'un gris de fer uniforme.

Cette espèce très-vorace, très-vive, mord avec avidité à toute espèce d’appât. Elle fournit une huile abondante, que les pêcheurs estiment beaucoup et dont ils se servent pour la cuisine.

La seconde, Latris hecateia, qui est la plus grosse, car il n’est pas rare d’en rencontrer du poids de 420 livres, accompagne la précédente, c’est-à-dire qu’on peut la prendre dans les mêmes points; mais elle se tient toujours dans les profondeurs, où elle se nourrit principalement de mollusques (Céphalopodes) et de crustacés (Lansoustes), Elle est d’une coloration grise assez uniforme; les pêcheurs lui donnent le nom de Cabot ou celui de Porsson de fond.

Enfin la troisième, Wendosoma elongatum, beaucoup plus petite et moins abondante que les deux premières, se désigne sous le nom de Poisson bleu.

Parmi les poissons qui vivent stationnaires au fond de la mer, il faut encore citer là une sorte de 7azard d’une belle couleur azurée, dont le corps argenté peut atteindre jusqu'à 4 mètre de long. Celui-là est peu estimé à cause de sa chair sèche et peu savoureuse.

Enfin plusieurs Squales et notamment l’Acanthias vulgaris, qui se trouve dans toutes les mers, sont là encore fort répandus et redoutés des pêcheurs, car ils coupent leurs lignes".

A Saint-Paul, les goëlettes de pêche entrent dans le cratère en franchissant la passe avec la marée, et viennent s'amarrer à quai, contre les falaises, dans l'Ouest. Tout l'équipage, qui se compose généralement de quatre à cinq matelots et d'une quinzaine de pêcheurs, nègres ou créoles, est alors débarqué et s’installe dans des cabanes, sur le revers nord de la baie.

La pêche se fait le matin, de six à onze heures généralement, à l'aide d'embarcations non pontées, de petites chaloupes ou de baleinières, montées par cinq ou sept hommes, qui sont armés chacun de plusieurs lignes de main. Trois à quatre heures suffisent ainsi pour que ces embarcations, quand le poisson donne bien, reviennent chargées à couler bas. La voracité du poisson rend le choix de l’appât peu important ; au départ, chaque patron d'embarcation prend sur le littoral quelques Langoustes qui serviront comme (elles, des Poulpes,

1 Ces Squales atteignent une taille considérable, il en est un dans l'estomac duquel les pêcheurs trouvèrent deux Manchots.

s’il s'en trouve sous sa main ; puis, quand cette provision est épuisée, un Poisson bleu, ou tout autre, coupé par morceaux, remplit le même office.

Les embarcations se rendent sur les bancs, qui sont faciles à reconnaître, puisque le poisson flotte. Elles sont mouillées, soit avec un grappin, soit à l’aide d'une simple pierre, et les pêcheurs jettent leurs lignes à l’eau : ces lignes sont faites d’une forte corde, armée de trois grands hamecons assez espacés e6 munis d’un plomb pesant de 200 à 300 grammes. Chaque homme, indépendamment de celles de rechange, est muni de trois de ces lignes, dont l’une se tient à la main, tandis que les autres sont amarrées au genou. Il est constamment occupé à les retirer pour en détacher le poisson, à les amorcer, et à les jeter de nouveau. Cette pêche est ainsi très-expéditive.

Au retour des embarcations, le poisson est immédiatement compté et porté à terre, où on le prépare en détachant d’abord la langue, qui se met à part, puis en coupant la tête, qui se rejette à la mer. On le porte ensuite sur de grandes tables, dressées devant les hangars qui servent de saleries, et là on le désosse, c’est-à-dire qu’on le fend en deux de la tête à la queue, pour lui retirer la colonne vertébrale et les viscères. Ces derniers sont encore mis de côté, plus tard on en détache le foie avec d'énormes paquets de graisse! pour en retirer une huile blanche qui sert pour l’éclairage. Le poisson ainsi préparé est soigneusement frotté de sel?, puis rangé en piles dans les saleries sur un plancher garni de paille ; chaque Hit de poisson alterne avec une épaisse couche de sel. Les tas ont en général 1°,50 de large, 2 mètres de haut et courent tout le long des parois du hangar.

Après l’avoir laissé ainsi dégorger pendant huit ou dix jours, on le change de sel, c’est-à-dire qu’on le place sur une nouvelle pile, en le séparant par de nouvelles couches alternatives de sel. Puis, quand on le juge suffisamment imprégné, on le porte sur l’une ou l’autre des deux jetées pour le laver à la mer et le faire sécher, en l’étendant sur les galets pendant plusieurs jours de suite. C’est après cette dernière opération, qui demande beaucoup de soin et une grande surveillance, car il faut à chaque instant retourner les poissons et les couvrir, ou même les remettre en pile si le soleil est trop ardent,

1 Cette graisse, adhérente aux entrailles et surtout aux parois de l'estomac, est surtout développée dans le Cheilodactylus, 2 Les gros cabots sont découpés par morceaux, et de larges incisions sont encore

pratiquées dans ceux qui sont particulièrement gras,

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qu’on les embarque en les tassant à fond de cale et en les recouvrant de sel.

L'évaluation exacte du produit de cette pêche par année n'est guère possible, à cause de l'irrégularité du nombre des bâtiments qui y sont employés; tout ce qu’on peut dire, c’est qu'une goëlette armée de vingt hommes, avec quatre embarcations, peut faire son chargement en deux mois; elle embarque alors, en moyenne, 20 000 poissons.

Les poissons cités plus haut, qui font l'objet principal de cette pêche, ne sont pas les seuls qui se voient autour de l'ile. Dans les grandes prairies d'algues de la côte ouest, en particulier, les espèces sont assez nombreuses; on en remarque en outre quelques autres, dans l’intérieur du cratère, qui sont spéciales et viennent accentuer encore les différences que nous avons déjà signalées entre la faune de ce bassin et celle de l'extérieur.

Tels sont, par exemple, ces beaux Labrichtys, L. Lantzu et L, isleanus, aux Couleurs vives, décrits tout récemment par M. Sauvage. D'après les collections envoyées au Muséum par M. Lantz, et qui, pour lui, seraient représentatifs d'espèces du sud de la Nouvelle-Hollande, avec deux poissons côliers, particulièrement intéressants, Zovichtys psychrolutes et Motella capensis, qui tous deux appartiennent à des formes essentiellement caractéristiques des régions froides et proviennent du Cap de Bonne-Espérance.

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