AT
. Magilus antiquus, Monf. Dans un madrépore roulé sur la plage. Magilus (?).. Monf. Dans un madrépore roulé sur la plage.
Conus arenatus, Brug. À la basse mer; I. Flint.
Conus nemocanus, Brug. A la basse mer ; [. Flint.
Conus quercinus, Brug. À la basse mer; I. Flint.
Conus textile, Lin. A la‘basse mer; I. Flint.
Conus tesellatus, Brug. A la basse mer ; I. Flint.
*Conus gubernator, Brug. À la basse mer ; I. Flint.
Conus lividus, Brug. Entre le niveau de la haute et basse mer; I. Flint
et littoral de Steamer-Point.
Conus litteratus, Lin. Jeunes et adultes ; L. Flint.
26. *Conus achalinus, Schem, Avec un Bernard-l’ermite, littoral de Steamer- Point.
Conus abbreviatus, Nutt. Ras-Marbt.
Conus Hebrœus, Lin. Ras-Marbât.
*Mitra ambigua, Sw. Littoral de Steamer-Point.
Mitra mosaïca, Issel, L. Flint; dans le sable.
Cypræa arabica, Lin. I. Flint ; dans le sable.
. Cerithium (?)... Littoral de Steamer-Point,.
Nerita albicilla, Lin. Sur les roches; littoral de Steamer-Point. *Nerila Longi, Recl. Sur les roches; littoral de Steamer-Point I. Flint. Turbo Hemprichi, Trosch. Très-abondant ; littoral de Steamer-Point. Trochus noduliferus, Lam. FE. Flint et littoral de Steamer-Point. Clanculus Pharaonis, Lin. Sur les algues ; littoral de Steamer-Point. Bulla ampulla, Lin. Sur le sable, I. Flint; à la basse mer.
*Bulla (Athys) naucum, Lin. Sur le sable, I. Flint ; à la basse mer. Area (?) fixée par son byssus aux rochers sous les algues ; I. Flint. Chama (?) adhère aux rochers ; I. Flint.
Cytherea Savignyi, Jonas (Circe pectinata, Lin.) Dans le sable ; littoral
de Steamer-Point.
43. Circe intermedia, Rve. (Circe pectinata, Lin.) Très-nombreuses variétés
de fo
rme et de couleur; littoral de Steamer-Point.
44. Tellina (Tellinella) Pharaonis, Haxl. I. Flint et littoral de Steamer- Point. 45. *Tellina spectabilis, Haxlev ! I. Flint,.
1C exem
ette espèce n’est pas complétement identique à l'espèce d’Haxley : les côtes, par ple, sont beaucoup plus flexueuses,
16 CH. VÉLAIN.
On a tout lieu de s'étonner que la faune conchyologique du golfe d’Aden soit encore si peu connue, maintenant surtout que ce point est devenu d'un accès facile. Sa richesse, véritablement exceptionnelle, mériterait assurément beaucoup mieux que d’autres moins intéressantes, les honneurs d’un catalogue particulier. Ce qu’on en sait indique un mélange plus ou moins intime d'espèces propres à la mer Rouge avec d’autres appartenant à l’océan Indien, et parmi ces dernières, ce sont surtout celles des îles Philippines qui dominent. La liste, que je viens de donner des mollusques que nous avons recueillis autour de la presqu'ile, n’a d'intérêt que parce qu’elle ajoute quelques faits nouveaux à cette analogie déjà grande : ainsi, parmi les dix espèces qui sont citées ici pour la première fois, sept sont abondantes aux Philippines (Sfrombus lentiginosus, Purpura persica, Mitra ambiqua, Conus quhernator, Conus achatinus, Bulla naucum , Tellina spectabilis), deux sont de l'océan Indien (Turbinella rhinoceros, Nerita Longr), enfin la dernière (Nassa semistriata) serait une espèce méditerranéenne.
On a beaucoup contesté la présence de coquilles méditerranéennes dans la mer Rouge ; pour la Massa semistriata, il ne peut y avoir le moindre doute : l'identité est absolue. Cependant, c'est là un fait dont il ne faut pas s’exagérer l’importance. L’unique échantillon de cette espèce recueilli par nous, sur le littoral de Steamer-Point, y avait peut-être été introduit accidentellement ? Sans parler des paquebots dont la vitesse s’oppose, sans doute, à ce qu'un mollusque, comme les Nasses, puisse rester fixé à leurs flancs, le canal et la mer Rouge sont maintenant traversés par un grand nombre de voiliers qui viennent mouiller à Aden avant de continuer leur route et qui peuvent apporter des coquilles au milieu des algues adhérant à leur coque. A moins de supposer que cette espèce résulte d’une communication ancienne entre les deux mers, il est impossible de recourir à d'autre hypothèse, pour expliquer sa présence en un lieu si éloigné de sa véritable station. Maintenant que cette communication existe, il est bien probable qu'un certain nombre de mollusques émigreront de l’une dans l’autre mer ; mais le percement de l’isthme de Suez est de date trop récente, et d'autre part les moyens de déplacement des Nasses sont trop faibles pour que l’on puisse admettre que l'espèce en question soit dans ce cas.
Un autre fait important qui résulte de nos recherches à Aden, c’est la découverte à l’état vivant autour de l’ilot Flint de la Mitra mosaica.
Cette petite espèce, établie tout dernièrement par M. Issel (Description de la faune malacologique de la mer Rouge, pl. I, fig. 7), n'avait encore été citée qu'à l’état subfossile dans les plages soulevées de la mer Rouge, et n’était même encore connue que par un échantillon unique conservé au musée de Pise.
Maintenant que l'esprit est porté vers toutes les études relatives à la distribution des êtres vivants dans les mers actuelles, il faut espérer qu'une station malacologique aussi intéressante ne restera pas plus longtemps inexplorée. Quelles riches récoltes, quelles belles observations pour un naturaliste qui viendrait séjourner quelque temps dans ces parages ! Nous aurions bien désiré que notre séjour, malgré ce climat horrible, pût se prolonger. Malheureusement le temps nous était compté, et le 17 septembre, à l'heure dite, le Dupleix levait l’ancre pour gagner la haute mer.
Deux jours après, en sortant du golfe d'Aden, nous passions presque subitement du calme aux mauvais temps. Devant le cap Guardafui, la mer, en effet, était énorme, et le navire fatiguait extrêmement, sa machine luttant difficilement contre un vent violent et contraire. Les grandes brises de la mousson du sud-ouest qui s'étaient établies, nous obligeaient alors à dévier vers l’est et à faire un long détour, afin de prendre obliquement le vent et la mer.
Cette navigation fut des plus pénibles, jusqu’à l'Equateur. Enfin le 29, les hautes terres de la Réunion nous apparurent au lever du jour. À mesure que nous approchions, l'ile embrumée tout d’abord se dégageait presque complétement ; les cimes élevées du Piton des Neiges et du grand Bernard se découvraient peu à peu, en même lemps que, dans le bas, la côte semblait s'élever au-dessus des vagues. Nous accostions par la partie du vent : c’est celle où la végétation est de beaucoup la plus riche, et le spectacle, sous ce ciel splendide, absolument pur, était vraiment admirable. Les grandes et profondes coupées qui sillonnent tout ce puissant massif volcanique, défilaient successivement devant nous ; bientôt non distinguions au milieu des champs de canne les maisons blanches qui étincelaient au soleil levant, Vers huit heures, le cap Bernard était en vue; encore quelques tours d'hélice et l’ancre tombait enfin devant Saint-Denis.
La première partie de notre traversée, la plus longue, mais aussi la plus douce, était terminée.
18 CH. VÉLAIN.
De la Réunion à l'ile Saint-Paul, — L'ile Maurice.
Un navire de l'État, /a Dives, nous attendait sur rade pour nous porter aux iles Saint-Paul et Amsterdam. Mais ies approvisionnements qui restaient à faire pour notre séjour sur les deux îles désertes, et surtout les renseignements que notre commandant voulait obtenir des pécheurs qui, dans la belle saison, de novembre à février, partent de la Réunion pour gagner les deux îles, devaient retarder notre départ jusqu’au 6 septembre.
Nous employämes ces quelques jours à faire l’ascension du volcan actif qui désole dans l’est toute cette région nommée «le grand pays brûlé». Ce volcan venait, en effet, d’avoir eu une éruption et nous espérions arriver encore assez à temps pour assister à quelques-unes des dernières manifestations de l’activité volcanique. Malheureusement l’éruption avait été de courte durée, et quand, après plusieurs jours de marche et de fatigues, de nuits passées dans des cavernes froides, humides, ou même en plein air, sur un sol gelé, il nous fut donné d'atteindre le sommet de la montagne volcanique (2635 mètres), tout était silencieux ; les laves refroidies formaient au fond du cratère comme une croûte noire, fendillée et vitreuse, d’où s’échappaient seules quelques fumeroles composées d'acide chlorhydrique ou de vapeur d’eau et douées encore d’une température de 72 degrés centigrades.
Le dimanche 6 septembre, dans la matinée, nous nous retrouvions à bord de la Dives après une petite expédition qui nous avait demandé huit jours,et qui nous avait été des plus profitables, car elle nous avait permis d'étudier, dans tous ses détails, l'appareil du volcan.
La Dives appareillait tout aussitôt, et mettait en route pour gagner l’île Maurice. Le personnel de la mission s'était alors augmenté d’un nouveau membre, M. Lantz, conservateur du muséum de la Réunion, qui, sur la demande du gouverneur, s'était joint à nous pour recueillir des collections destinées à augmenter les richesses déjà grandes du musée de notre colonie.
Le Dupleix avait dû porter à Port-Louis de Maurice toutes les caisses d'instruments que le mauvais état de la mer, au moment de notre arrivée à Saint-Denis, n'avait pas permis de débarquer dans cette rade ouverte. Pendant que s’opérait leur transhordement et leur arrimage à bord de /a Dives, nous fimes quelques excursions à terre, Des fouilles faites, il est vrai, un peu à la hâte, en raison du peu de temps
et des faibles ressources dont nous disposions, dans les tourbes de la Mare aux Songes, cet ossuaire fameux d’où sont sortis le dronte, le dodo, l’aphanaptrix, toute une faune d'oiseaux singuliers, aujourd'hui disparus, demeurèrent sans résultat ; mais nous fûmes plus heureux dans nos recherches sur le bord de la mer.
Depuis la publication du catalogue de la collection Lienard, par les soins de M. H. Crosse, directeur du Journal de conchyliologte, la riche faune malacologique de Maurice est maintenant trop connue pour qu'il soit utile de donner ici la liste des espèces que nous y avons recueillies ; elle n’ajouterait rien à ce travail important. Je désire seulement mentionner les récoltes abondantes que nous avons pu faire dans cette station si intéressante, et si souvent visitée, qu'on nomme l'ilot Barkly.
Cet ilot n’est autre chose qu’un récif à fleur d’eau, peu étendu, situé près du rivage, à l'entrée de la rade de Port-Louis. Sa formation, de date toute récente, a été généralement attribuée à un amoncellement énorme de coraux et de madrépores dans un haut-fond, causé par un violent ras de marée, à la suite d’un cyclone, en 1868. En réalité, il y a eu là une oscillation du sol des plus manifestes, suivie d'un exhaussement dont on retrouve les traces sur toute la côte voisine. Tout cet espace qui se découvre aujourd’hui à chaque marée, restait, avant l’époque indiquée, constamment submergé. On y a recueilli, surtout dans les premières années qui ont suivi son apparition, un nombre considérable de mollusques, et en particulier des gastéropodes spéciaux qui ne se sont point retrouvés sur d’autres points de Ja zone littorale. Maintenant, ce riche gisement est considérablement appauvri, et la plupart de ces espèces spéciales qui le rendaient intéressant, s’accommodant mal des nouvelles conditions d'habitat qui leur sont faites, ne s’y retrouvent plus. Il en est ainsi, par exemple, d’une petite espèce de Mitre, dont M. H. Adams a fait le type du genre Mouritia (Mauritia Barcklayi, H. Ad., Proceed. of Zool. Soc., 1869, pl. XIX, fig. 5), qui en a pour ainsi dire disparu.
En outre de quelques-uns des mollusques dont la présence a déjà été signalée sur l’ilot, nous y avons trouvé les espèces suivantes, qui ne sont indiquées, dans le catalogue de la collection Lienard, que des autres régions de Maurice :
Strombus gibberulus, Lin.,
Strombus mauritianus, Lam. , Turbinella cornigera, Lam.,
20 CH. VÉLAIN.
Harpa minor, Rump.,
Oliva maura, Lam.,
Conas cernicus, H. Adams.,
Cypræa annulus, Lin.,
CyprϾa caput serpentis Lin. (jeunes et adultes),
et de plus un jeune individu de la Cypræa arabica, Chemnitz. Cette dernière espèce est une nouvelle acquisition pour la faune de Maurice *,
Enfin, le jeudi 10 septembre, à quatre heures de l’après-midi, par un temps nuageux, la Dives quittait Port-Louis, et bientôt emportés par une belle brise d'est-sud-est, nous perdions l'ile de vue.
Ce ne fut pas sans émotion que nous vimes disparaître cette dernière terre loin derrière nous. Nous commencions à nous éloigner de plus en plus, pour accomplir une mission qui devait demander bien des mois. Nous allions nous engager bien avant dans l'hémisphère
sud, pour gagner des régions désertes, inhospitalières, à la recherche de l'inconnu.
Le bâtiment couvert de toile, légèrement couché sous la brise, filait avec une moyenne de 40 à 50lieues par jour, et la traversée commençait ainsi sous les meilleurs auspices ; au-delà du tropique, nous fûmes assaillis par des calmes, qui devinrent pour notre commandant, pressé d'arriver au but, un sujet d'ennui, mais qui furent une bonne fortune pour nous, car ils nous permirent de laisser traîner à l'arrière du vaisseau, alors que le loch n'accusait plus qu'un nœud de vitesse, une drague de surface, qui nous ramena en nombre considérable des crustacés, avec des ptéropodes et quelques médusaires.
Dans l'après-midi du 13 septembre, la brise fraichit un peu ; quelques grains accompagnés de grêle, puis de fortes rafales, vinrent nous avertir que c'en était fini avec les beaux temps.
Dès ce moment, en effet, les coups de vent se succédèrent sans relâche, menaçant de nous emporter au-delà des deux îles et de tout compromettre, car il nous eût été bien difficile de la regagner contre vents et marées, avec la machine insuffisante de la Dives.
Le mercredi 23, après une accalmie, la brise prit subitement une allure irrégulière ; un banc de brumes persistant dans l’est formait
1 Je dois encore signaler comme espèce nouvelle pour cette île une belle janthine très-voisine de la Janthina arabica, Reeve (pl. IL, fig. 8), que nous avons prise entre l’ilot Barkly et la côte.
à l'horizon une énorme tache fixe, se détachant en noir épais sur le ciel nuageux. A cet indice, nous apprenions que notre but allait être bientôt atteint; les feux étaient alors poussés activement, et vers midi, à travers une éclaircie dans la brune, nous découvrions l’île Saint-Paul droit devant nous.
À mesure que nous approchions, sa silhouette indécise se dégageait de plus en plus ; nous distinguions d’abord sa forme surbaissée, puis ses falaises noires, les coulées de laves qui couvrent ses pentes et les cônes réguliers de scories qui s’en détachent. Des troupes innombrables de pétrels venaient nous reconnaître, en poussant leurs cris aigus, et tourbillonnaient autour de nous. Enfin, après avoir doublé la pointe nord, /a Dives arrivait au mouillage et laissait tomber l'ancre par 28 mètres de fond, devant les hautes et sombres falaises qui dominent au nord-ouest l’entrée du cratère.
Rien ne saurait donner une idée du sauvage tableau que nous avions alors sous les yeux : le temps était tout à fait menaçant, et la mer soulevée brisait avec violence. Deux falaises noires, complétement à pic sur plus de 200 mètres de hauteur, se dressaient devant nous, laissant entre elles un large espace, une échancrure profonde dans le fond de laquelle on distinguait, de temps en temps, au travers des nuages, les parois intérieures du cratère, remarquablement abruptes.
Entre ces deux falaises s'étend le cordon de galets, autrefois conüinu, qu’un coup de mer violent a depuis longtemps bouleversé, ouvrant ainsi en son milieu une passe étroite qui met maintenant en communication directe le bassin intérieur avec la haute mer. Mais les vagues déferlaient avec rage dans cette passe, que les embarcations légères seules peuvent franchir; il était donc impossible de songer à débarquer. Une énorme frégate anglaise, la Wegæra, échouée en travers dans cet étroit chenal, venait encore en défendre l'entrée, et des épaves de toute nature, couvrant les deux jetées, semblaient nous indiquer le sort réservé aux navigateurs téméraires qui se hasardent dans ces parages inhospitaliers ; c’étaient là de sinistres présages.
Le lendemain, au point du jour, la passe étant devenue praticable, notre commandant put franchir la barre entre deux lames; 1l vint débarquer au pied de la falaise nord et détermina l'emplacement de son futur observatoire. Le débarquement commença aussitôt avec une fiévreuse activité, à l’aide des embarcations du bord et de celles provenant des bâtiments naufragés, qui avaient été trouvées en bon
état sur l'ile. Déjà une partie des vivres et du matériel astronomique avait été portée à terre à travers mille difficultés, quand le 25 un coup de vent se déclare et met notre bâtiment en péril; une première ancre cède dans la matinée.
Le lendemain 26, la tempête redouble ; toute communicationavee la terre devient impossible. La mer, qui la veille était très-forte, se couvre d’écume et semble aplanie sous les rafales. La Dives, mouillée sur deux ancres, résiste encore au vent, mais dans la nuit deux fortes secousses, ressenties à un quart d'heure de distance, nous avertissent de la rupture des chaînes ; le bâtiment tombait immédiatement en dérive, perdait l’abri de l'ile en quelques minutes, et nous devenions le jouet des vagues, par la plus effroyable des tempêtes.
Les journées du 26 et du 27 se passèrent dans des transes terribles ; le 28 le temps parut s'améliorer, mais la mer était toujours énorme. Profitant de cette légère accalmie, notre commandant fit pousser les feux et virer de bord pour regagner le mouillage, à l’aide d’un louvoyage serré, à la voile et à la vapeur. Alors ce fut une lutte terrible.
La Dives, avec son hélice mutilée et son gouvernail cassé, fatiguait horriblement. Les lames envahissaient le faux pont, noyant les animaux que nous devions débarquer à Saint-Paul pour notre approvisionnement, et les coups de roulis, atteignant leur amplitude extrème, amenaient, de chaque bord, les vergues dans la mer.
Entin le 30 septembre à une heure nous apercevions de nouveau l’île, que nous avions cru un instant perdue, et le lendemain à meuf heures du matin /a Dives mouillait sa dernière ancre devant le Nine-Pin. Un changement notable s’était fait dans la passe pendant notre absence forcée ; la Megxæra, soulevée par les lames, avait été rejetée dans le cratère, où elle s'était engloutie en partie; on n'apercevait plus que ses bastingages de bäbord derrière, émergeant à peine audessus de l'eau.
L'entrée n'en était donc que plus praticable ; aussi toutes les embarcations chargées de colis furent mises à la mer ; le débarquement reprit avec une fiévreuse activité, et le lendemain tout était à terre. Les lourdes caisses d'instruments el de vivres, les barriques de biscuit, la machine distillatoire, le matériel de campement, tout était entassé pêle-mêle au milieu des galets sur la jetée du Nord, et ce fut heureux, Car le lendemain un nouveau coup de vent forçait encore la Dives à quitter le mouillage et la jetait loin de notre île. Son absence fut de courte durée cette fois : deux jours après, le 4, elle
revenait pour compléter le débarquement, puis levait l'ancre une dernière fois et disparaissait avant la nuit, nous laissant ainsi livrés pour trois mois à nos propres ressources ; car elle retournait alors à la Réunion pour réparer ses avaries, et ne devait venir nous chercher qu'en décembre, après l’observation du phénomène.
C'est sous la pluie et la grêle, au milieu des coups de vent qui parfois nous empêchaient de nous tenir debout, qu'il nous fallut construire avec les débris des navires naufragés les premiers abris nécessaires. Tout le monde sans exception se mit avec ardeur à la tâche, et bientôt les constructions grossières dues aux pêcheurs et aux naufragés qui nous avaient précédés sur l’île, mais que les vents avaient en partie détruites, étaient réparées, couvertes de toiles et convenablement aménagées.
Les quatre cents hommes composant l'équipage de la Megæra, qu'un naufrage avait jetée sur l’île en juin 1871, avaient dû y séjourner trois mois avant de pouvoir être secourus. Ils en étaient partis alors bien précipitamment, car de tous les côtés, sur le revers intérieur des falaises, gisait pêle-mêle, et dans un état indescriptible, tout ce que les pêcheurs n'avaient pu enlever de la cargaison, du gréement et de l'armement du navire. C'était l’image d’un pillage absolu : rien n'avait dû être sauvé dans ce grand désastre. Les débris du bâtiment, détachés par le vent et la mer, entrainés par les courants, s'étaient accumulés au fond du cratère: cet entassement de bois et de ferrures fut une de nos plus précieuses ressources.
Dans la première reconnaissance que nous avions faite de l'ile Saint-Paul, le 24 septembre, nous avions vu de suite tout le parti qu'il éfait possible de tirer du matériel considérable abandonné là par les naufragés, et, choisissant, pour installer notre laboratoire, une vaste construction en assez bon état, située à mi-côte sur le revers de la haute falaise du nord-ouest, notre principale préoccupation fut tout d’abord d'en faire un magasin, en réunissant {out ce qui pouvait nous être de quelque utilité. Pendant toute la journée l'ile fut donc fouillée dans tous les sens, et vers le soir, quand vint l’heure de regagner le bord, nous avions entassé là tout un arsenal : une échelle, des chaises, des barriques, des coffres de toute espèce; des tables et des bancs d'équipage, deux petites bibliothèques, ou du moins ce qu'il en restait, enfin et surtout des caillebottis et de nombreux panneaux. Le lendemain nous avions refait la toilure et redressé tout un côté ; c'était une besogne dont nous avions le droit d'être fiers,
24 CH. VÉLAIN.
car, pour des ouvriers inhabiles, les réparations à faire à la toiture présentaient assurément de grandes difficultés.
Hélas ! tout ce premier travail devait être anéanti. A notre retour, après la tempête que l’on sait, le vent avait fait son œuvre destructive ; de notre toiture, il ne restait plus traces, nos réserves mêmes n'avaient pas été épargnées et se trouvaient complétement dispersées ; quatre tronçons de mâts croisés deux par deux, avec une grande vergue jetée en travers, formant comme un chevalet gigantesque, indiquaient seuls la place de la construction qui nous avait tant séduits et qui nous avait déjà coùlé tant de peines.
11 fallut donc se remettre à l’œuvre : nous le fimes avec ardeur, et tandis que, sur la jetée du Nord, les matelots édifiaient à grand'peine les cabanes destinées à recevoir les instruments astronomiques, nos coups de marteau retentissaient joyeux et précipités, au fond du cratère. Aussi, en moins de quinze jours, nous étions en possession d'un vaste local qui, peut-être, manquait d'élégance, mais qui était bien approprié pour nos recherches spéciales.
Construit tout en planches, il est vrai, mais suffisamment solide et calfaté avec soin, notre laboratoire d'histoire naturelle se composait d’une grande pièce rectangulaire longue de 20 mètres environ sur 10 mètres de large, d’une petite soupente sur un des côtés,qui devait nous servir de magasin pour les caisses et les objets encombrants. A gauche, en entrant, se trouvait l'emplacement où M. Lantz devait préparer l’immense collection de peaux d'oiseaux et d'otaries qu'il destinait à la Réunion. Plus loin les presses et les tables de M. de l'Isle ; en face, sur le côté exposé à l’est, que nous avions eu le soin de vétrer dans toute sa longueur, courait une longue rangée de tables réservées, à l'entrée, pour le classement et l'arrangement général des collections, et supportant ensuite des aquariums alimentés par un réservoir d’eau de mer placé en dehors; enfin nos deux microscopes avaient une place d'honneur, bien exposée, au centre ; C'était aussi celle qu'’occupait le docteur Rochefort. Un petit laboratoire de chimie venait ensuite, puis des rayons en grand nombre, disposés pour recevoir les collections de géologie. Enfin dans le fond on retrouvait, avec des casiers, une grande table et la bibliothèque. Nos réserves d'alcool (deux barriques) étaient placées à l'entrée sous les tables : au-dessus de nos têtes, les cadres des lits des officiers de la Megæra, suspendus solidement et disposés en deux séries, formaient comme une sorte de grenier où vinrent semmaga-
siner et sécher les peaux d'oiseaux et les collections de plantes. Bien des perfectionnements y furent introduits par la suite, mais l'essentiel était fait ; aussi, dès la seconde quinzaine d'octobre, chacun de nous commençait ses études et ses collections.