‹ Remarques sur la faune des iles Saint-Paul et Amsterdam, suivies d'une description des mollusques testacés de ces deux ilesChapitre 7 sur 38 · DEP PE · texte numérisé non relu

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galets et les éboulis du rivage, un peu au-dessous du niveau du balancement des marées : elles ne peuvent donc s’observer facilement qu'à mer basse. Leurs eaux, qui sont plus ou moins abondantes, sont fortement alcalines et ferrugineuses, elles sont en même temps gazeuzes, car des torrents d'acide carbonique et d'azote avec de la vapeur d'eau s'en dégagent constamment.

Les proportions relatives de ces différents gaz, et surtout la température, varient avec chacune d'elles. Ainsi les eaux qui sourdent du milieu des sables, entre les roches du littoral, au fond du cratère, sont traversées par de véritables courants d'azote, et leur température avoisine 100 degrés, tandis que sur le revers opposé du cratère, à l'angle de la jetée du Sud, d’autres sources tout aussi abondantes, mais moins chaudes (78 à 80 degrés), sont accompagnées d'acide carbonique gazeux.

Leur composilion est aussi loin d'être fixe, il en est une, par exemple, qui dans l'Ouest, non loin de celle que les pêcheurs ont aménagée pour pouvoir y prendre des bains, est à peine minéralisée et devient potable, tandis que les autres contiennent jusqu'à 20 grammes d'éléments salins (chlorures de sodium, de magnésium, de calcium ; sulfate de soude. . .) par litre,

Ces sources résultent évidemment de la pénétration des eaux marines dans les profondeurs du massif volcanique : elles reparaissent au jour par une sorte de distillation naturelle, après avoir acquis une température élevée et dissous certains principes minéraux,

En outre de ces diverses fumerolles, des dégagements de même nature, mais peu abondants, s'effectuent encore directement sous la mer, non-seulement dans l’intérieur du cratère et notamment près de la jetée du Nord, mais même à l'extérieur, par les fonds de 15 à 20 mètres. «

L'ancienne activité volcanique de Saint-Paul ne se borne pas à ces seules manifestations, il est encore des points où le sol, à la surface, donne des signes d’une thermalité élevée. A l'angle de la jetée du Nord, par exemple, autour et même bien loin au-delà des sources dont je viens de parler, un thermomètre couché sur le sol, entre les galets, indique rapidement 40 degrés; enfoncé, il atteint successivement 60 et 72 degrés et tout indique que ce n’est pas là une limite, mais que la température va ainsi en progressant de plus en plus. J'ignore à quelle profondeur elle reste stationnaire et quelle est alors sa limite maximum : il était en effet impossible de creuser bien

profondément et je manquais des moyens nécessaires pour entreprendre des recherches qui eussent été sans doute d’un puissant intérêt. A plus de 4 mètre, la chaleur devenait insupportable à ce point que la main ne pouvait plus tenir les instruments. La forge et la boulangerie avaient été établies au-dessous de nos campements, immédiatement au commencement de la jetée : les marins, en la dégageant des énormes blocs qui l’encombraient, pour rendre plus facile l'accès de leurs constructions, et surtout aussi celui des cabanes de l'observatoire qui se dressaient un peu plus loin, furent souvent obligés de se mouiller les mains et de prendre beaucoup de précautions pour remuer ces roches, à cause de la température élevée de celles qui reposaient directement sur le sol.

Cette haute température se retrouve encore dans toute une zone très-remarquable, large de 200 mètres environ, qui traverse un peu obliquement les parois intérieures du cratère dans l'Ouest, en s’élevant depuis la mer jusqu’au sommet; toute cette bande se laisse facilement distinguer, même de loin, à cause de la végétation particulière qui la recouvre et qui se compose surtout de Sphaignes (Sphagnum lacteolum) et de Lycopodes (Zycopodium cernuum), dont les colorations tendres, jaune pâle ou vert glauque tranchent sur le ton sombre des Graminées et des Cypéracées qui tapissent le cratère aux alentours,

Ces plantes, qui sont exclusivement cantonnées dans ces espaces chauds, y forment, soit au-dessus des roches éboulées sur la pente dans le bas de la falaise, soit et surtout vers le haut, au milieu des escarpements verticaux, qui rendent le sommet du cratère absolument inaccessible, des tapis épais, au travers desquels s'échappent et distillent les vapeurs qui de partout se dégagent du sol sous-jacent. Malheur à qui s’aventurerait sur ces manteaux de mousse, car ils n'offrent aucune résistance, et sous ces tapis trompeurs, suspendus pour ainsi dire au-dessus des rochers, la température s’élève à 50 et 60 degrés. Le sol argileux sous-jacent est lui-même sans consistance, et cède sous la moindre pression ; une tige de fer s'y enfonce avec la plus grande facilité et acquiert alors une température telle, qu'on éprouve en la touchant une vive sensation de brûlure. De distance en distance quelques orifices béants laissent échapper des jets de vapeurs chaudes, et tout autour la végétation est absolument décolorée et flétrie.

Dans le bas du cratère, à quelques mètres au-dessus du niveau de

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la mer, on peut facilement aborder cette bande chaude par son extrémité inférieure. Le sol, formé d'une argile molle, bariolée, résultant d'une décomposition complète des roches du voisinage, et tout imprégné de silice gélatineuse dans les points où s'effectuent les dégagements, résiste suffisamment pour qu'on puisse y marcher, sans courir le risque d’enfoncer, mais on ne peut cependant tenir longtemps à la même place. Un thermomètre enfoncé y atteint rapidement le point d’ébullition de l’eau et semble s’y maintenir. Cette température n’est cependant pas fixe : j'ai constaté que, dans certaines conditions particulières, elle pouvait dépasser 212 degrés.

Le moindre coup de pioche occasionne immédiatement un jet de vapeurs brûlantes, qui se dégagent souvent avec bruit et se composent surtout de vapeur d’eau, entraînant de notables proportions d'acide carbonique avec un peu d'azote.

Anciennement cette bande, qui se trouve aujourd’hui limitée au revers intérieur du cratère, était plus étendue. M. de Hocbstetter, en 1857, la décrit comme serpentant à travers le plateau supérieur de l’île, vers le nord-nord-ouest; en faisant même remarquer que tout le revers ouest de ce plateau présentait ainsi des traces manifestes de chaleur, « comme si les torrents de lave sous-jacents n'étaient pas encore refroidis, » et il ajoute que « la chaleur se fait surtout sentir vers le bord ouest de la partie est du plateau sur des pentes de 20 à 25 degrés », en prenant soin de dire qu'il faut bien se garder d'y poser le pied, car le sol enfonce à chaque instant et la température, à quelques centimètres de profondeur, atteint déjà 109 degrés. Nous n'avons plus rien trouvé de semblable en 1874; des Sphaignes et des Lycopodes indiquaient seuls la place de ces anciens espaces chauds, que l’on pouvait traverser impunément : le sol, sous ces mousses, était toujours humide ; dans quelques points très-clair-semés, le thermomètre accusait parfois quelques degrés au-dessus de la température ambiante, des vapeurs d’eau s'y faisaient encore jour, mais lentement et d’une facon intermittente.

De tous ces faits et de beaucoup d’autres, qu'il serait, sans doute, trop long d'énumérer ici, il résulte que l'ile est en voie de refroïdissement graduel, et tout porte à croire que peu à peu tous ces phénomènes de chaleur, toutes ces sources thermales, toutes ces émanaüons gazeuses disparaissant tour à tour, les forces volcaniques, qui semblent exhaler maintenant leur dernier souffle, s'éteindront définitivement,

Pour le moment, ces espaces suréchauffés sont certainement une des particularités les plus intéressantes de l'étude de Saint-Paul. Sans parler des observations importantes qu’on peut y faire au point de vue de la théorie chimique des volcans et du rôle que vient jouer la mer dans ces grands phénomènes naturels, on peut encore M trouver quelques exemples curieux de l'influence exercée par les causes physiques locales sur la distribution relative des animaux et des plantes à la surface des îles éloignées des continents; c’est ce que je vais essayer de faire ressortir dans le chapitre qui va suivre.

29 Distribution des espèces animales et végétales à la surface de l'ile Saint-Paul.

L'ile Saint-Paul, à l'inverse des îles éloignées de la terre ferme, qui toutes se font remarquer par un nombre souvent considérable de formes organiques spéciales, ne possède pas de faune terrestre qui lui soit particulière. Toutes les espèces qui se rencontrent à sa surface ont été introduites accidentellement ou volontairement par l’homme, soit par toute autre cause de dissémination, par les oiseaux, les vents ou les courants... et se montrent alors identiques avec des espèces connues et situées dans les régions les plus diverses. C’est là une conséquence de son isolement, de son peu d’étendue et surtout de son peu d'ancienneté. De la description géologique qui précède, il ressort, en effet, que cette île, d’origine volcanique, s’est édifiée par suite d’éruptions sous-marines. La date de son apparition n’est pas très-ancienne : les trass et les tufs ponceux, qui ont marqué le début de ces éruptions, ne contiennent, sans doute, aucun débris de corps organisés qui puisse nous fournir quelque indication à cet égard, mais les roches qui se sont ensuite épanchées de ce centre éruptif, nous ont apporté, pour ainsi dire en puissance avec elles, l'indication de leur âge. On peut ainsi affirmer que les Rhyolithes ont dù apparaître à la fin de cette période tertiaire, qu'on nomme Wzocène. L'ile était donc déjà émergée à l’époque pliocène, mais les éruptions de laves basiques, qui devaient alors s'y manifester d’une façon presque continue, empêchaient que la vie organique ne pût s’y établir. Plus tard, quand les coulées, devenues intermittentes, furent séparées par de longs iniervalles de repos, quelques graines apportées par les vents vinrent se fixer à leur surface, qui, décomposée par les agents atmosphériques, se couvrit d’un sol argileux, sur lequel les

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plantes prospèrent rapidement. Ces anciennes surfaces terrestres se voient surtout dans le nord-ouest, vers la pointe nord, où elles alternent avec les dernières coulées des laves à labrador. Elles présentent quelques lits de tourbe calcinés, dans lesquels les empreintes végétales sont parfois assez nettes pour indiquer que la flore de ces anciens sols se composait d'espèces identiques à celles qui vivent encore dans ces mêmes lieux.

Ce qu'on sait maintenant sur la distribution géographique des animaux dans l'hémisphère austral, laisse à penser que toutes les îles qui se voient dans l'océan Indien, entre Madagascar et la Nouvelle- Zélande, peuvent être considérées comme les points culminants d’un continent très-étendu, ou mieux, d'un groupe de grandes îles aujourd'hui submergées, par suite d'un affaissement récent du sol. Cette hypothèse d’une communication terrestre, qui aurait existé anciennement entre des points séparés aujourd'hui par de grandes étendues * d’eau, se trouve encore appuyée par les découvertes fréquentes, soit aux îles Mascareignes, soit à la Nouvelle-Zélande, d’ossements nombreux indiquant, aux deux extrémités de la région océaniqüe dont nous parlons, toute une faune de grands oiseaux, aujourd’hui disparus. Il était donc naturel de rechercher si les îles Saint-Paul et Amsterdam avaient été en connexion avec ces terres antaretiques anciennes; aussi M. Milne-Edwards, doyen de la Faculté des sciences, dans des instructions rédigées pour les naturalistes qui devaient accompagner les expéditions astronomiques envoyées dans les mers du Sud, eut-il le soin d’insister sur l'intérêt que présenterait la découverte de témoignages de ce genre dans l’une ou l'autre de ces deux îles, en recommandant d'explorer attentivement le sol tourbeux, dont on les savait recouvertes.

C'est ce que nous n’avons pas manqué de faire, d'après ces indications, mais malgré des fouilles nombreuses, aussi bien sur Saint- Paul que sur Amsterdam, nous n'avons pas trouvé un seul débris, pouvant se rapporter à ces faunes anciennes. Au sommet du cratère de l’île Saint-Pawl, et sur les pentes extérieures, les tourbes superticielles, surtout dans de petites cavernes creusées sous les laves, contenaient souvent des ossements nombreux d'oiseaux, de chèvres ou de porcs, mais qui tous appartenaient à des espèces actuelles, vivant encore, pour Ja plupart, aujourd'hui sur l’île. Ces faits s'accordent ainsi avec les précédents pour nous convaincre que l'île a directement surgi du milieu de l’Océan et qu’elle est entièrement due à

l’action des forces volcaniques. Nous allons voir que la distribution des espèces animales et végétales, à sa surface, concorde encore bien plus avec cette hypothèse qu'avec celle d’une extension continentale; l’absence complète de mammifères indigènes et de coquilles terrestres en deviendra la preuve la plus directe.

La vie décroit sur les petites îles en raison de leur éloignement des continents ; il est donc naturel de voir l’île Saint-Paul, qui se trouve être le point le plus isolé du globe, recouverte d’une végétation maigre et peu variée. La flore ne se compose guère que de végétaux herbacés, de Mousses et de Lichens qui se répartissent ainsi : Ombellifères, 1 ; Composées, 1 ; Plantaginées, 2; Cypéracées, 2; Graminées, 6; Lycopodiacées, 1; Fougères, 2. Les Mousses et les Lichens, beaucoup plus nombreux, sont représentés par 35 à 40 espèces". Toutes ces espèces sont loin de se trouver en proportion égale, une Cypéracée, Isolepsis nodosa, avec deux ou trois Graminées (Poa Novaræ Spar-tina.…), sont seules abondantes et croissent par hautes touffes distinctes, qui souvent semblent croître chacune, sur un petit monticule tourbeux particulier, Cette dernière circonstance rend, sur toute la surface de l’île, la marche extrêmement pénible; le pied n’étant jamais sûr, On n'avance en certains points qu'à la suite d’une série de chutes, qui, pour n’être pas dangereuses, n'en sont pas moins trèsfatigantes.

A cette liste il faudrait ajouter quelques plantes cultivées, comme la Pomme de terre (Solanum tuberosum), la Carotte (Daucus carotta), le Persil (Petroselinum sativum), Y'Ache odorante (Aprum graveolens), le Chou (Brassica oleracea), VOseille (Æumea acetosella), le Mourron des oiseaux, qui évidemment introduites par les pêcheurs et semées par eux dans les jardins entaillés au bas des escarpements, au fond du cratère, se sont disséminées à peu près dans toute l’île; mais elles y sont en réalité rares, chétives, comme rabougries et ne jusüfient en rien cette réputation de fertilité qu'on a faite au sol de l’île Saint- Paul, dans différents rapports publiés au sujet de la fondation des établissements de pêche. De 1843 à 1849, au moment où ces établisse-

1 Cette liste diffère notablement de celle donnée par les novaristes, qui n'avaient signalé à Saint-Paul que 11 Phanérogames, 2 Fougères, 1 Lycopode, 2 Mousses el 4 Lichens. Elle m'a été obligeamment communiquée par M, 4. Poisson, aide-naturaliste au Muséum,

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ments étaient florissants, quelques essais de culture en céréales demeurèrent infructueux, et de mème les arbres (chênes, pommiers, müriers, etc.) qui furent alors plantés, ne purent y résister. En 1857, le jardinier-botaniste de la frégate la Novara, M. Jellinck, prit soin de semer sur l’île quelques légumes européens! avec un certain nombre d'espèces d'arbres choisies parmi celles qui pouvaient s’accommoder de ce climat marin, comme le Pinus maritima, des Casuarinées, etc., dont les graines furent placées dans différentes expositions. Toutes ces plantations, qui seraient devenues un rare bienfait sur l'ile, sont malheureusement restées infructueuses, nous n'en avons pu trouver traces lors de notre séjour.

Parmi les plantes importées ainsi à dessein et qui ont persisté, le Chou mérite une mention spéciale; on le trouve abondant sur le versant extérieur du cratère, dans le haut des falaises, en face des rochers du Milieu, où il tend à prendre la forme et les dimensions arborescentes, qui rendent si singulière la même espèce dans l’île de Jersey.

L'arête supérieure du cratère ne s'élève en moyenne que de 250 mètres au-dessus de l’eau; ce n’est pas là une altitude suffisante pour que des zones de végétation bien distinctes puissent se produire; aussi les Graminées et la Cypéracée dont je viens de parler, trouvant partout les mêmes conditions climatériques et la même nourriture, puisque la composition du sol superficiel ne varie pas, couvrent aussi bien les parois à pic des falaises intérieures du cratère que les pentes de son versant extérieur. Dans cette dernière situation, l'exposition, surtout vers le sommet, est cependant bien différente, elles y sont alors plus chétives, constamment courbées sous les vents violents, qui règnent presque continuellement et se tiennent littéralement couchées sur le sol. Ce n’est que plus bas, sur le petit plateau faiblement incliné qui aboutit aux falaises de la côte, qu’elles reprennent la station droite et les dimensions qui leur sont habituelles sur le revers intérieur du cratère. Il importe cependant de signaler quelques stations spéciales, une des fougères, par exemple, Lomaria alpina, n'habite que les parties élevées; une autre, Phegopteris bivestita, ne se trouve que dans les fentes et les cavernes du sommet, sans

1 Voici les noms des espèces semées : Brassica napus, Brassica oleracea, Brassica capilata, Brassica rapa alba, Brassica rapa flora, Raphanus sativus, Lepidum salivum, Apium graveolens, Cochlearia officinalis.

doute parce qu’elle y est mieux abritée. Mais ce sont là de véritables exceptions.

Toutes ces plantes, dépourvues de fleurs colorées, formaient comme un tapis d’un vert monotone à cause de son uniformité, elles portent toutes l'empreinte d’une latitude froide. Parmi celles qui ne sont pas spéciales, les unes sont européennes, comme l'Æolcus lanatus ; d’autres, comme l’Apièum australe, n'étaient connues que de Tristan d’Acunha. Il n’en est pas de même dans les espaces chauds du fond du cratère; la végétation y revêt un caractère tout à fait particulier et diffère totalement de la précédente en se mettant en harmonie complète avec les caractères physiques de cette petite région. Le climat, en effet, au lieu d’être froid et même rigoureux comme dans tout le reste de l'île, y devient chaud et uniforme par suite d’un reste d'activité volcanique. La vapeur d’eau qui se dégage continuellement du sol, y entretient une humidité constante, bien favorable au développement des Sphaignes et des Cryptogames vasculaires, aussi ne trouve-t-on là que ces végétaux, presque à l’exclusion de tous les autres. Saint-Paul présente ainsi deux végétations bien distinctes, l’une s'étendant à toute l’île et constituée par la réunion de quelques espèces venues d’un peu partout, prospérant là parce qu’elles s’y trouvent dans des conditions favorables à leur développement, avec un certain nombre de types spéciaux ; l’autre beaucoup plus restreinte, puisqu'elle n’occupe qu'un espace de 200 à 300 mètres carrés, mais des plus intéressantes et ne se composant que de formes toutes tropicales. Les Sphaignes, par exemple, qui jouent là le rôle important et forment au-dessus des rochers un feutrage épais, une sorte de sol accidentel, sur lequel d’autres végétaux viennent se développer, sont dans ce cas ; il en est de même du Zycopodium cernuum des régions équinoxiales, qui se trouve là et qui ne dépasse les tropiques que pour vivre autour des sources thermales, comme aux Acores, par exemple, et d'une Graminée, Digitaria sanquinalis, qui, comme toutes les Panicées, appartient à la zone torride.

Je pourrais multiplier ces rapprochements, mais c’est là un sujet qui m'entrainerait trop loin et qui sera d’ailleurs traité prochainement avec beaucoup plus de compétence par les savants botanistes du Muséum d'histoire naturelle qui se sont chargés d'étudier les belles collections recueillies par M. G. de l'Isle. J’ai voulu seulement l'indiquer en passant, afin de bien faire ressortir l’entière et complète

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harmonie qui existe entre le caractère général de la faune et de la flore de cette petite région, etses caractères physiques.

Ce que je viens de dire à propos des espèces végétales peut tout aussi bien s'appliquer aux espèces animales qui vivent actuellement à la surface de l’île. Elles.y sont également peu variées, mais nombreuses en individus : toutes ont été introduites par les mêmes causes accidentelles ou volontaires et se groupent en deux catégories très-distinctes, répondant aux deux conditions d'habitat si différentes que présente l'ile : les unes, de provenances très-diverses, se trouvent indifféremment dans toutes les parties de l'ile, les autres sont exclusivement cantonnées dans les espaces chauds.

Ces dernières espèces seules ont une véritable signification : comme les plantes sous lesquelles elles s’abritent, elles appartiennent toutes à des types spéciaux aux contrées tropicales et ne se retrouvent sous une latitude aussi basse que par suite de circonstances exceptionnelles. Amenées de Maurice ou de la Réunion, par les petites goëlettes qui descendent presque tous les ans de l’une ou l'autre de ces deux îles, en novembre, pour faire la pêche, elles ne pourraient vivre longtemps à Saint-Paul et disparaitraient certainement par les grands froids des mois de mai et de juin, si les dégagements de chaleur du fond du cratère ne venaient, autour des points où ils s'effectuent, contre-balancer les effets d'un climat rigoureux : elles trouvent là l’ensemble des conditions d'existence qui leur sont habituelles et s’y maintiennent, par conséquent, en produisant une descendance féconde. Leur persistance en ces points est absolument liée à la production et à la durée des dernières manifestations d’une activité volcanique à son déclin.

Trois grands Myriapodes, Zulus corallinus, Scolopendra Borbonica, lieophilus insularis, une Blatte, l’ignoble Cancrelat, Aakerlac amerticana, et peut-être aussi un Grillon', tels sont, avec une belle aranéide, £'peira inaurala?, et d'assez nombreux cloportes, Oniscus

1 J'ai trouvé un jour, en effet, sous une roche, l'abdomen et les pattes d’un individu de grande taille appartenant au genre Gryllus, mais nous n'en n'avons jamais vu de vivants; il est d’ailleurs peu probable que cette espèce puisse se propager au milieu d'un grand nombre d'aussi redoutables adversaires.

2 C’est en janvier, quelques jours seulement avant notre départ, que nous avous vu l'Epeire dorée, elle avait tendu ses fils jaunes et soyeux entre deux gros blocs de laves couverts de lichens, éboalés sur la pente, et livrait aux mouches une guerre acharnée. Deux autres toiles, à tissu lâche et de couleur grise, bien différentes de

asella, qui s'écartent peu du littoral, les hôtes désagréables de ces régions, heureusement très-circonscrites et peu étendues, de telle sorte qu'ils ne peuvent en réalité y prospérer beaucoup; d’autant plus que très-souvent les jets de vapeur chaude, qui s'élèvent brusquement du sol en certains points, les atteignent et les détruisent en masse. On reconnaît encore maintenant les orifices par où se sont faits ces dégagements accidentels aux nombreux cadavres de ces animaux qui gisent aux alentours, au milieu d’une végétation flétrie.

C’est assurément l'instinct de la conservation qui a poussé tous ces insectes carnassiers à se réunir là : ils s’y nourrissent surtout de cadavres d'oiseaux abandonnés par les Stercoraires ou par les Chats, et ne se font pas faute de se dévorer entre eux. Leur importation dans l’île est de date beaucoup trop récente, les voyages des pêcheurs à Saint- Paul n'ayant guère commencé qu'avec ce siècle, pour que, sous l’influence de conditions nouvelles, quelques modifications se soient faites dans leurs caractères originels; mais sur chacun d’eux cependant on remarque déjà les effets de la température élevée et de l'humidité constante, au milieu de laquelle ils sont obligés de vivre. Les Cancrelats, que le chaleur rend ordinairement si agiles, sont devenus lents et ne peuvent faire usage de leurs ailes : en même temps, ils paraissent comme décolorés et leur enveloppe chitineuse est amollie. Tous les myriapodes sont dans le même cas. C’est là une lutte engagée, dans laquelle ils succomberont peut-être ; mais, s'ils triomphent et surtout si les espaces où ils vivent ne se refroidissent pas de longtemps, ils devront bien certainement s’écarter de leur type primitif pour prendre des caractères nouveaux, imposés par les conditions d'existence qui leur sont faites.

Sur les côtés de ces espaces chauds, la température du sol va graduellement en s’affaiblissant, et ce fait est encore accusé non plus par des différences essentielles dans la flore, mais par une végétation véritablement plus vigoureuse que dans aucune autre partie de l'ile. Une Houlque européenne, Æolcus lanatus, forme là comme un feu-

celles des Epeires, se trouvaient, un peu plus loin, jetées au-dessus des houlques, mais leurs propriétaires étaient absents et nous n’avons pu les découvrir. Ces araignées étaient, en réalité, très-peu nombreuses, représentées, au plus, par trois ou quatre individus de chaque espèce ; mais, étant donné leur fécondité remarquable, eu particulier celle de l’'Epeire, d’une part, et de l'autre, la nourriture abondante que les mouches et les moucherons, très-nombreux sur le lilloral, peuvent leur assurer, je ne doute pas qu'on ne les retrouve quelque jour beaucoup plus communes.

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trage épais d’un beau vert, surtout quand elle à atteint toute sa croissance. Ces zones assez étendues de chaque côté de la bande principale, et notamment vers le sud, sont précieuses pour tous les mammifères qui vivent sur l’île ; ils viennent s'y réfugier pendant la saison froide, alors que la neige couvre les sommets, et peuvent y trouver un climat plus doux avec une nourriture assurée.

Ces mammifères appartiennent à la première catégorie d’espèces dont j'ai parlé en commençant, c’est-à-dire qu'ils habitent indifféremment toute l’île et qu’ils y sont venus d’un peu partout. Ce sont principalement des animaux domestiques qui, abandonnés là par l'homme, sont revenus à l’état sauvage.

Les naufrages, les passages fréquents de navires devant Saint-Paul, cette île se trouvant sur la route directe des bâtiments à voiles qui vont en Australie et en Chine !, et surtout les tentatives de colonisation qui y ont été faites à différentes reprises par des négociants de la Réunion, telles sont, sans aucun doute, les origines multiples de ces animaux et en particulier celle des Chèvres, qui s’y sont maintenant propagées partout. Elles vivent en troupeaux nombreux, aussi bien dans les champs de Spartina à l'extérieur, que sur les pentes, assez roides, des falaises intérieures du cratère. On peut cependant remarquer qu'elles se tiennent de préférence à l'extrémité sud-est de l’île, entre les quatre cônes de la pointe ouest et la pointe Hutchison. Ce fait s’explique facilement : elles se retirent là pour échapper, autant que possible, aux baleiniers et aux pêcheurs, qui viennent souvent leur faire la chasse et qui les déciment.

Vers la fin de notre séjour, quand, par hasard, le chapeau de nuages quise formait toujours au-dessus de nos têtes, vers le soir, n’avait pas encore masqué la crête du cratère, nous voyions ces Chèvres, au coucher du soleil, défiler lentement sur cette arête en longues et interminables files : leurs silhouettes, se découpant en noir sur un ciel rougeâtre, éclairé par-dessous, prenaient des formes tout à fait fantastiques. C'était la rentrée des troupeaux, moins le pâtre et moins les clochettes : elles venaient chercher dans l'Est, presque en face de nos habitations, quelques-uns des petits couloirs par où la descente était

1 Des pêcheurs qui ont séjourné plusieurs années de suite à Saint-Paul, pour garder les établissements de pêche, évaluent à plus de cent le nombre des bâtiments qui s’approchent ainsi de l’île en une année. Pendant nos trois mois de séjour, nous en avons vu fréquemment qui passaient au large, deux seulement se sont approchés assez près pour communiquer.

possible dans ces escarpements abruptes et gagnaient ensuite les alentours des espaces chauds pour y passer la nuit.

Ces animaux étaient craintifs et fuyaient à la moindre approche ; l’un d’eux, sans cesse en éveil au moindre danger, donnait l’alarme à ses compagnons, et tout le troupeau détalait alors avec une vitesse et une agilité déjouant toute poursuite. Ils avaient repris toutes les allures de l’état sauvage et paraissaient rebelles à toute tentative nouvelle de domestication. Ainsi, quelques-unes de ces Chèvres que nous avions prises et que nous avions parquées dans un large enclos avec leurs Chevreaux, les éventrèrent, au lieu de les allaiter, et refusèrent pour elles-mêmes toute nourriture. Elles poussaient constamment des cris lamentables, devenaient furieuses et se seraient laissées mourir d’inanition, si on ne les avait pas relàchées. Un petit Chevreau, sauvé d’un de ces massacres par notre cuisinier et soigné par lui, se montra pourtant très-reconnaissant et resta près de nous peñdant tout notre séjour. Il errait en liberté dans l’île, mais revenait toujours aux heures des repas : le cuisinier avait l'habitude, soir et matin, de frapper sur un énorme chaudron, pour nous avertir quand l'heure était venue; les sons discordants de cet instrument bizarre retentissaient jusqu’au fond du cratère : nous arrivions alors chacun de notre côté, et la petite Ühèvre noire était toujours la première au rendez-vous.

Quelques troupeaux de Porcs furent aussi làchés sur l'île autrefois ; les novaristes, au moment de leur séjour à Saint-Paul, en novembre 1857, en virent encore quelques-uns; mais, en 1874, ils avaient entièrement disparu. La végétation, essentiellement herhacée et peu succulente que l’on connaît, ne pouvait sans doute leur fournir une nourriture suffisante. Peut-être était-ce en partie pour y suppléer que des pommes de terre avaient été plantées en différents points du cratère, comme nous avons trouvé des traces jusque vers le sommet, dans des endroits à peine accessibles; mais elles n’y avaient pas réussi. Les pêcheurs racontent que les Porcs fouissaient le sol pour s'emparer des petits Pétrels bleus qui vivent en colonie au fond de grands terriers dans toute la partie ouest des falaises intérieures, et qu'ils en faisaient leur principale nourriture : il est douteux que ces animaux se soient longtemps accommodés d’un pareil repas, si peu conforme avec leur régime habituel, et je croirais volontiers qu’en défoncant ainsi la tourbe, c’était plutôt les œufs de ces oiseaux qu'ils recherchaient.

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Parmi les animaux que les naufrages seuls ont pu jeter sur l'ile, il faut citer en première ligne les Chats, les Souris et les Rats. Ces animaux, que le malheur a réunis, vivent là en parfaite intelligence entre eux et semblent même habiter les mêmes retraites. Ainsi, près des escarpements d'une dolérite schisteuse que les pêcheurs ont souvent exploitée pour construire des abris grossiers, nous avons vu souvent en décembre, alors que le ciel était devenu plus clément, un gros Chat noir couché en travers sur le bord d’une petite excavation exposée en plein soleil, qui regardait nonchalamment les jeux de cinq ou six gros Rats courant et se roulant autour de lui; à la moindre alerte, les artistes et le spectateur disparaissaient d’un seul bond dans le même trou.

Les Chats vivaient surtout de poissons et d'oiseaux : les petits Pétrels bleus dont je viens de parler sont absolument décimés par eux ; plus rarement on les voyait errer sur le littoral, au fond du cratère, pour happer quelque poisson à l’occasion.

Les Rats surtout paraissent avoir pullulé à Saint-Paul et vivent, eux aussi, aux dépens des oiseaux, dont ils mangent les œufs. Ils étaient nombreux et familiers. La nuit, dans nos cabanes, on les entendait trotter et grignoter partout. Parfois ils y faisaient en troupes de véritables descentes ; et le matin, à la suite de ces visites nocturnes, le plus grand désordre régnait dans nos affaires : tous les menus objets de toilette, les papiers qui n'avaient pas été soigneusement serrés, avaient été emportés ou disparaissaient à moitié à travers les interstices des panneaux du navire qui nous servaient de plancher. Nous en avons reconnu deux espèces : le Rat d'Alexandrie et le Surmulot ; ce dernier était de beaucoup le plus abondant. Tous deux ne se rencontrent que dans l’intérieur du cratère ‘ sur le littoral ; mais ils se tiennent de préférence autour des habitations, où ils deviennent un véritable fléau. Quant aux Souris, elles étaient aussi très-nombreuses dans les mêmes points : elles firent de grands dégâts dans nos provisions.

A cette liste d'hôtes incommodes, il faut ajouter un petit Cloporte, Oniscus asella... qui se trouve littéralement partout. Dans le bas du cratère, 1l serait impossible de soulever une pierre sans déranger un nombre incalculable de ces petits crustacés qui vivent là côte à côte

1 J'ai cependant vu un Surmulot dans le grand effondrement des falaises du Nord, à l'extérieur; comment avait-il pu arriver jusque-là ?

avec des Talitres, Gammarus locusta, tout aussi nombreux. Cette curieuse association continue ainsi jusqu’à 35 ou 40 mètres au-dessus du niveau de la mer ; puis les Talitres disparaissent peu à peu et les Cloportes persistent seuls pour se retrouver encore, mais moins nombreux, jusqu’au sommet (265 mètres).

Les Talitres ne pénétraient pas volontiers dans nos habitations; mais les Cloportes en quelques jours avaient tout envahi. Tous nos efforts pour les en chasser demeurant inutiles, il fallut bientôt en prendre notre parti et supporter leur présence jusque dans nos lits.

Quelques Puces..., des Mites complétaient ce tableau, auquel il faut encore ajouter des Mouches de deux espèces. La petite Mouche noire commune qui suit l'homme partout, Musca domestica, et la Mouche bleue de la viande, Musca (Calliphora) vomitoria, qui se trouvent sur tout le littoral en innombrables légions ; les hauteurs seules en sont préservées.

Les naturalistes de la frégate autrichienne de la Vovara, après avoir mentionné la présence à Saint-Paul de ces hôtes désagréables dont ils eurent aussi fortement à se plaindre, parlent ensuite d’un petit Coléoptère coureur, Delphas hemiptera, qu'ils trouvèrent très-abondant au milieu des touffes d'herbes. Mais nous avons cherché longtemps en vain ce petit insecte : importé sans doute par quelque navire, après avoir pris subitement une grande extension, il avait pour ainsi dire complétement disparu, car nous n'avons pu en découvrir, vers la fin de notre séjour, qu’un seul individu caché sous un bloc de lave dans le fond du cratère.

Les mêmes naturalistes signalent comme un fait étonnant l’absence des Hyménoptères et des Lépidoptères; des représentants de chacun de ces deux ordres se trouvaient sur l’île en 1874. En décembre, nos matelots nous apportèrent, en effet, une belle Noctuelle, qu'ils avaient prise au matin dans la cabane qui abritait la forge, et, peu de jours avant notre départ, une Abeille d'Europe, Apis mellifica, vint se prendre dans un des flacons de notre laboratoire. Cette capture d’une compatriote nous combla de joie et de tristesse tout à la fois, en nous rappelant la patrie absente ; nous étions depuis si longtemps sans nouvelles !

L’Apis mellifica se trouve maintenant naturalisée au Cap, en Australie, à la Nouvelle-Zélande, etc.; il est donc à supposer qu'un coup de vent violent avait enlevé un de ces insectes d’une de ces terres d'adoption, de la première plus vraisemblablement, et l'avait ainsi

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transporté sur notre île. L'espace à franchir, d'un côté comme de l’autre, est sans doute considérable; mais ce transport n'a rien d’invraisemblable, car on sait que des vents violents soufflant pendant longtemps dans la même direction peuvent ainsi colporter à des distances immenses des insectes et des graines légères. Ce sont là des agents de transport presque sans limites, qui contribuent puissamment à introduire la faune et la flore des continents dans les îles volcaniques isolées au milieu des océans.

Les Coquilles terrestres font absolument défaut à l’île Saint-Paul. C’est là un fait qui n’a rien de surprenant, quand on songe aux difficultés insurmontables que doivent rencontrer ces animaux à respiration aérienne pour traverser de grandes étendues d’eau ; les moyens et les occasions de transport qui rendent la diffusion des insectes et des plantes en réalité facile leur sont refusés. 11 eût fallu l’intervention de l’homme. Des oiseaux terrestres auraient encore pu apporter des œufs de ces mollusques avec quelques parcelles de terre attachées à leur pied; mais la distance qui sépare Saint-Paul de la terre, même la plus voisine, est encore trop grande pour que ces oiseaux aient la facilité d’y atterrir. Aussi la faune ornithologique de l'ile n'en présente aucun. Le docteur Scherzer, dans sa relation du beau voyage de la Novara, parle bien d’un petit oiseau de muraille (Cypselus), qu’il trouva voltigeant et poussant des cris aigus devant les hautes falaises de l'extérieur où il semblait protéger une femelle en train de couver. Lors de notre séjour, il n’en existait plus trace.

Si l’île Saint-Paul ne possède aucun oiseau terrestre, par contre elle regorge d'oiseaux de mer. Plusieurs espèces d’Albatros, des P6trels, une Hirondelle de mer, un Stercoraire et d'innombrables Manchots fréquentent ces parages et viennent surtout y atterrir au moment de la ponte.

Les grands Albatros blancs (Diomedea exulans) qui nous avaient apparu pendant notre traversée, dès le 20° degré de latitude sud, un peu avant le tropique par conséquent, se voient assez souvent au large de l’île et s’en approchent même volontiers; ils sont alors toujours isolés, et ne viennent jamais à terre. Les pêcheurs qui se trouvaient en même temps que nous sur l'ile en rapportèrent souvent, surtout en novembre. C’est mème seulement à partir de cette époque qu'ils firent leur apparition. Ils les prenaient alors, au-des-

sus des bancs de poissons, avec la facilité et les appâts grossiers que l'on sait. J'ai remarqué qu'ils élaient presque tous jeunes ; leur plumage était uniformément gris ; deux ou trois seulement, parmi tous ceux qui furent pris (vingt-cinq à trente environ), avaient la blancheur éblouissante et la livrée de l'adulte. Au dire des anciens navigateurs, ces oiseaux étaient autrefois beaucoup plus nombreux à Saint-Paul; ils se tenaient souvent sur les falaises, et se précipitaient de là avec voracité sur les cadavres d’Otaries que la mer apportait fréquemment: mais ils n’y faisaient cependant pas leurs nids.

Plusieurs Pétrels (Ossifraga gigantea, Procellaria capensis, Procellaria hæsitata) et des Alcyons (Puffinus æquinoctialis) sont dans le même cas, c’est-à-dire qu’ils se voient fréquemment autour de l'ile, mais ne viennent pas y atterrir.

Le Pétrel géant était très-abondant et se trouvait là en tout temps ; mais il n’en était pas de mème du Pétrel gris (Procellaria cinerea), qui ne vint qu'en décembre, par petites troupes toujours assez rares, et n'apparaissant que le soir. Les Alcyons (Puffinus æquinoclialis) étaient également peu nombreux. Tout ces oiseaux, s’il faut en croire les récits des anciens navigateurs, et quelques-uns sont fort précis et fort instructifs à cet égard, se voyaient tous autrefois sur l’île et ne s'en écartent maintenant que parce qu'ils ont appris à y connaître le danger. Les pêcheurs, et surtout les baleiniers américains qui presque tous les ans viennent passer quelque temps sur l’île pour y chercher des vivres frais, des chèvres et quelques mauvais herbages, en profitent chaque fois pour la mettre au pillage ; ils semblent se faire une fête de tuer et de détruire tous les oiseaux. Quelques espèces, comprenant que l’homme est un animal dangereux pour elles, ont alors déserté complétement un séjour aussi désastreux; c’est ainsi que nous n'avons pas vu sur l’île un seul Satanite, el pourtant ce pelit Pétrel couvrait encore les falaises de ses nids en 1820.

Quelques Damiers, les pigeons du Cap (Procellaria capensis), vinrent exceptionnellement se poser dans l’intérieur du cratère ; ils étaient alors exténués de fatigue et tellement épuisés, qu'ils se laissèrent chaque fois prendre à la main. Dans notre traversée de la Réunion à Saint-Paul, nous vimes pour la première fois ces jolis oiseaux au plumage agréablement tacheté de noir et de blanc, vers le tropique. Leur nombre augmentant de jour en jour, à mesure que nous nous enfoncions dans le Sud, ils devinrent nos compagnons fidèles jusqu’à Saint-Paul. 1Is se (enaient loujours par petites troupes au-

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dessus du sillage de notre bâtiment, suivant toutes les ondulations des vagues et se précipitant avidement sur la moindre proie qui apparaissait à la surface. Par les temps calmes, alors que la vitesse de /a Dives s’était ralentie, nous les prenions souvent à la ligne avec une épingle tordue cachée.dans un morceau de lard ; d’autres fois encore, ils se prenaient d'eux-mêmes en s’embarrassant dans les cordages. Amenés sur le pont, ils se trainaient alors péniblement, sans pouvoir s'envoler, cherchaient à fuir ou à se cacher et dégorgeaient, sitôt qu'on les avait touchés, une huile visqueuse ei verdâtre par suite d’un sentiment de frayeur bien justifiée.

Deux petites espèces d’Albatros (Diomedea melanophrys et chlororhyncha), que les pècheurs appellent des Malamochs, se tiennent à Saint-Paul en haut des falaises qui dominent la baie des Rhyolithes et celle des Manchots, sur un petit plateau légèrement incliné, situé presque au sommet de la montagne à 250 mètres environ d’altitude. Une série de petits escarpements défendaient ce plateau ; mais en prenant par le sommet, puis en se laissant glisser au travers des touffes d'Isolepis et de Poa, il était encore assez facile d'y aborder.

Darwin, dans le récit de sa campagne autour du monde, à bord du Beagle, parlant du défaut de timidité de certains oiseaux, raconte ! qu'aux îles Galapagos les oiseaux se laissaient prendre à la main avec la plus grande facilité et venaient même se percher auprès de lui; quoique souvent pourchassés, ils n'étaient pas devenus pour cela très-sauvages, de telle sorte qu'un fusil devenait là une arme presque inutile. Il en était de même à Saint-Paul pour les Malamochs, qui se montraient peu farouches et ne s’effrayaient nullement à notre approche ; ceux qui arrivaient de la haute mer venaient sans hésitation se poser à côté de nous, lorsque nous étions assis au milieu de leur camp, et se contentaient de manifester parfois leur étonnement en faisant claquer leur long bec d'une facon qu'ils s’efforcaient de rendre menaçante.

Ces oiseaux ne sont pas guerriers, malgré leur taille et leur bec tranchant ; ils restent même sur la défensive devant les Pétrels qui viennent en mer les harceler pour leur faire lâcher une proie qu'ils ont déjà en partie avalée. Notre botaniste, qui leur rendait de fréquentes visites, les prenait à la main en les saisissant simplement par le bec, mais de côté et rapidement, afin d’en éviter un coup dange-

1 Voyage d'un naturaliste, trad. franç. par Barbier, p. 427.

reux, leurs mandibules étant suffisamment fortes et coupantes pour enlever un doigt.

Tous ces oiseaux assistaient impassibles au massacre de leurs semblables, sans chercher ni à se sauver ni à se défendre, ce qui nous permettait de choisir tout à notre aise nos victimes; l'instinct de la conservalion était sans doute peu développé en eux, ou dans tous les cas il était étouffé par une étonnante voracité, car je les ai vus se précipiter jusque sous nos pieds pour déchirer à coups de bec et dévorer ceux des leurs que nous venions de sacrifier. Mais cette audace leur était peu profitable, car nous n'avions qu’à étendre la main sur les pillards pour réparer à leurs dépens le dommage qu'ils nous avaient causé.

A notre départ de Saint-Paul, les Malamochs n'avaient pas encore commencé leur ponte ; mais un autre Albatros au plumage sombre, l'Albatros fuligineux (Diomedea fuliginosa), fit son nid en décembre dans les escarpements à pic qui avoisinent les espaces chauds, au fond du cratère et vers le haut des falaises extérieures, dans l'Ouest, entre les quatre cônes et la pointe enragée. C'était un bel oiseau de la taille des précédents, d’une couleur uniformément grise ou d’un noir de suie, ce qui lui avait valu de la part des pêcheurs le nom de Cordonnier. Ses yeux noirs bordés de blanc, son bec également noir et marqué aussi d’une ligne blanche lui donnaient comme un air de deuil. Son çri, qu'il faisait entendre continuellement, rappelait à s'y méprendre certaines des intonations de la poule, lorsqu'elle annonce qu’elle a pondu un œuf, ce qui nous fit longtemps croire qu’en plus des troupeaux de chèvres que nous avions aperçus avec joie dès les premiers jours dans l’intérieur du cratère, notre île possédait une bande d’oiseaux de basse-cour que nous aurions fort appréciés, mais que nous avons cherchés en vain.

Pendant que les femelles couvaient, chacune avec la plus grande ténacité, deux œufs de forme oblongue, d’un blanc légèrement violacé et marbré de petites taches brunes, sur un semblant de nid formé de deux ou trois brins d’herbe posés dans les anfractuosités des laves, les mâles décrivaient en planant constamment au-dessus d'elles dans le haut des falaises mille courbes gracieuses et faisaient entendre, comme pour les charmer, leur chant trompeur. Ces nids, dans ces remparts à pic, n'étaient pas d’un accès facile; les pêcheurs qui se trouvaient en même temps que nous à Saint-Paul, eurent seuls l'audace et l'adresse nécessaires pour les atteindre ; c’est à eux,

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par conséquent, que nous devons d'avoir pu en rapporter des œufs à différents degrés d'incubation. 11 leur fallait chasser l'oiseau à coups de pierres pour l’écarter du nid, s’accrocher d’une main au rocher et lutter de l'autre avec lui, car il défendait courageusement sa couvée.

Sur les pentes extérieures du cratère se tiennent des Stercoraires (Stercorarrus antarcticus), véritables oiseaux de proie d'une voracité sans égale, qui exercent sur tous les habitants emplumés de l'ile une terreur justifiée, Les pêcheurs leur donnaient le nom de Poule mauve. On les voyait presque continuellement planer, comme des faucons, au-dessus du plateau occupé par les Manchots, tantôt avec de lents mouvements d’ailes, tantôt en décrivant des courbes sinueuses et rapides, puis fondre avec une rapidité furieuse sur la proie qu'ils avaient sans doute voulu fasciner ; d’autres fois, ils se jetaient avec avidité dans l'intérieur du cratère sur les débris de poissons qui flottaient souvent autour des salines : c'étaient de véritables vautours de la mer, avides et pillards comme ces derniers.

L'esprit d'association est peu développé chez eux ; c’est là, du reste, un fait commun à tous les animaux doués d'une certaine supériorité physique, qui ont le sentiment de leur force. Ils vivaient isolément ou par couples séparés, sans jamais se réunir en troupes nombreuses, comme les Albatros dont je viens de parler. Leurs allures étaient, en outre, bien différentes et rappelaient tout à fait celles de certains rapaces diurnes, dont ils avaient aussi le plumage. Is s’envolaient de terre avec la plus grande facilité, emportant souvent leur proie entre leurs ongles, véritables serres longues et acérées. Malgré leur vol puissant, ils s'écartaient rarement au large et ne s'éloignaient guère à peine de 3 ou #4 milles; il est vrai de dire que c'était alors l’époque de la ponte ; mais les pêcheurs qui ont séjourné une ou plusieurs années sur Saint-Paul pour garder les établissements de pêche, racontent qu’il en est toujours ainsi et que le Stercoraire est un des rares oiseaux qui n’abandonnent pas l’île, quand leurs petits sont en état de tenir la mer, et peut-être le seul qui n'émigre pas dans Ja mauvaise saison, quand, en mai ou en juin, la neige blanchit les sommets du cratère. Æ

Ces Stercoraires avaient placé leur nid sur le versant extérieur du cratère, dans un endroit généralement très-découvert, au pied d'une touffe d'Isolépis : sur la tourbe tassée, quelques brins d'herbes et de mousses fanées en faisaient tous les appréts. Le mâle et la femelle

couvaient à tour de rôle avec une grande sollicitude ; ils s’'avancaient à la rencontre de l’importun qui passait près du nid, l’entouraient de leurs cercles capricieux et poussaient des sifflements bizarres afin d'attirer son attention et de l'éloigner de leur nichée. Ces nids, assez rares, très-disséminés, ne possédaient qu'un seul œuf, assez gros, d’un blanc verdâtre, marqué de petites taches allongées grises ou brunes,

Les jeunes, qui vinrent au commencement de novembre, portaient un duvet assez épais ; au bout de très-peu de jours ils étaient déjà vigoureux et quittaient leur nid, mais sans s'en écarter bien loin.

L'audace des Stercoraires, qui n'hésitaient pas à fondre sur nous quand nous approchions ainsi d’une touffe d'herbe où se tenait soigneusement caché leur petit, servait précisément à nous l’indiquer.

Dans une excursion faite avec MM. Rochefort, de l'Isle et Lantz, nous eûmes la bonne fortune de trouver trois de ces jeunes, que j'emportai dans mon sac. Pendant longtemps. les couples de Stercoraires, qui déjà avaient voulu défendre courageusement leur couvée, nous poursuivirent en nous entourant de leurs cercles rapides. Ils s'élevaient en l'air en poussant de grands cris et fondaient ensuite obliquement sur nous avec une telle rapidité, qu’il fallait nous baisser pour éviter un coup de bec sur la tête. Cet acharnement devait leur être fatal, car nous dûmes en abattre plusieurs pour disperser les autres.

Les jeunes, qui n'avaient pas encore deux semaines, étaient couverts d’un duvet gris-pâle, long et soyeux; leur corps, en forme d'œuf, monté sur de longues pattes grêles que terminaient de larges pieds palmés, avait un aspect bien singulier. Ils étaient déjà trèsvoraces, aussi fut-il très-facile de les élever avec de la viande et du poisson haché. Ils se montrèrent très-attachés, et nous suivaient partout dans l'ile.

On rencontrait pour ainsi dire à chaque pas dans l'ile les restes mutilés d’un petit Pétrel bleu (Prion vittatus), que les Stercoraires poursuivaient avec acharnement aussi bien le jour que la nuit, et dont ils ne dévoraient que les entrailles. Ce petit oiseau, au bec bleuâtre et dilaté, est par exception plus nombreux à Saint-Paul qu’à Amsterdam, sans doute parce qu'il recherche la température relativement élevée de son sol. Il se creuse, en effet, à l’aide de son large bec et de ses ongles crochus, dans les tourbes des parois

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intérieures du cratère près des sources thermales et des espaces chauds, de longues galeries étroites qui s’entre-croisent dans tous les sens avant de se terminer en cul-de-sac par des chambres assez spacieuses. C’est là qu'ils se réunissent en familles nombreuses pour y faire leurs nids, et ne pondent qu'un seul œuf d'un blanc jaunâtre et de la grosseur d’un œuf de pigeon’, comme l'oiseau des tempêtes (Thalassidrômes), qu'ils semblent du reste représenter dans l’hémisphère sud. D’après les pêcheurs, la ponte s’effectuerait deux fois par an, en septembre et en décembre.

Ces labyrinthes souterrains, qui ressemblent plutôt à des terriers qu’à des nids d'oiseaux, rendaient souvent nos excursions pénibles. Dans toute la paroi ouest du cratère, le sol, déjà spongieux par sa nature tourbeuse, percé dans tous les sens par ces oiseaux, cédait, en effet, à chaque instant sous les pas, nous y enfoncions souvent au-delà du genou, et les chutes continuelles ainsi occasionnées, sans être dangereuses, ne laissaient pas que de devenir absolument désagréabies et fatigantes.

C'est dans le fond du cratère, sous un éboulis considérable de dolérites et de basaltes, que les Prions se tenaient en plus grand nombre. La température sous ces roches amoncelées excédait toujours de 10 à 12 degrés celle de l’air ambiant; il s’en dégageait avec des vapeurs légères une odeur forte qui nous fit d'abord croire à des dégagements d'acide chlorhydrique; mais elle tenait aux oiseaux, qui exhalaient par eux-mêmes cette odeur désagréable fortement chlorée, dont on ne pouvait se débarrasser quand on les avait touchés. Ils étaient difficiles à saisir dans ces crevasses, sous ces blocs énormes qui défendaient l’entrée de leurs demeures; mais, dans d’autres points des parois du cratère, au-dessus des sources thermales, où leurs terriers étaient simplement creusés dans la tourbe, on pouvait très-facilement les prendre en enlevant les touffes d'herbes qui recouvraient le sol. Là ils se décelaient par des gloussemenis continuels, qui tout d’abord nous intriguèrent vivement. En défoncant le sol, nous arrivions bien vite à nous emparer des chanteurs, d'autant plus que, se sentant perdus chaque fois qu'on attaquait ainsi leurs retraites, ils se blottissaient au fond des couloirs sans chercher à s'envoler. Une fois pris, leur tenue exprimait le plus profond abattement, ils avaient peine à se tenir debout et n’essayaient même pas de se servir de leurs ailes, couchés sur le ventre et glissant plutôt que marchant sur leurs tarses repliés, ils cherchaient à se cacher dans

LA FAUNE DES ILES SAINT-PAUL ET AMSTERDAM. ts)

quelque coin pour éviter la lumière, qui paraissait les impressionner vivement.

Ces Prions semblent, du reste, semi-nocturnes et sont aussi actifs la nuit que le jour. Après le coucher du soleil, ils arrivaient en grand nombre dans le cratère, voltigeant pendant bien longtemps en rasant le sol au-dessus de leurs demeures, et faisaient jusqu’au jour un vacarme étonnant. Si les oiseaux pélagiens ont en général un vol plus gracieux, aucun ne se meut avec autant de vivacité ; considéré isolément, il vole très-haut, en zigzag, avec force battements d'ailes, en exécutant une série de crochets rapides et de culbutes comme ces singuliers pigeons domestiques qu’on nomme fournants et culbutants.

Is se tenaient au large toute la journée, aussi bien par les temps calmes que par les tempêtes, planant sur la mer en troupes nombreuses, tournoyant dans toutes les directions avec une puissance de vol remarquable et sans se reposer. Leur nourriture consistait surtout en mollusques et en petits crustacés pélagiens, qu'ils prenaient facilement sur la crête des vagues avec leur large bec.

Enfin, je dois signaler un oiseau de passage, le Courlis cendré, que nous avons été étonnés de rencontrer là, à plus de 500 lieues de toute espèce de terre. C'est en novembre que nous avons vu à différentes reprises cet oiseau cosmopolite qui se tenait craintif et rusé, comme d'habitude, près des cônes de scories de la pointe Hutchison, dans le Sud-Est.

De tous les oiseaux de Saint-Paul, le plus gracieux c’est, sans contredit, une hirondelle de mer (Sferna melanoptera), que les pêcheurs désignent tantôt sous le nom d’oiseau d'argent, à cause de son joli plumage gris-perle, tantôt sous celui de goëlette blanche. Ce dernier nom lui convient bien; sa finesse, ses allures vives et dégagées ne peuvent en effet mieux se comparer qu’à celles du plus coquet des navires. Son bec effilé et ses pattes courtes sont d’un rouge vif; sa tète porte comme un capuchon d’un beau noir de velours. Elle voltigeait au-dessus du cratère du lever du soleil à son coucher pour y chercher les petits poissons dont elle faisait sa pâture ; aussitôt qu'elle en avait aperçu un, elle s'élevait un peu en jetant un cri aigu, puis, fermant les ailes, elle se laissait tomber obliquement dans l’eau avec ja rapidité d'une flèche pour reparaître presque aussitôt, tenant dans son bec l’oljet de sa convoitise, qu’elle se hâtait d’avaler avant qu'il ne lui soit disputé, car les autres hirondelles, qui avaient

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entendu son cri et suivi son mouvement, étaient arrivées à tired’aile.

Malgré ces luttes incessantes, elles paraissaient très-sociables et se rassemblaient toujours en petites troupes surtout à l'extérieur, près des falaises où se trouvaient leurs nids, qu'elles avaient soin de placer dans les parties abruptes les plus inaccessibles. Elles étaient méfiantes, craintives, et ne se laissaient pas volontiers approcher ; pourtant elles étaient curieuses et le moindre bruit les attirait.

Les Stercoraires paraissaient les épargner, ou du moins elles savaient les éloigner en se rassemblant pour prendre l'offensive et leur donner la chasse. Très-rares à notre arrivée en octobre, elles ne devinrent nombreuses qu’en décembre ; c'est l’époque de leur ponte, Comme elles étaient élégantes alors quand, par les rares rayons de soleil, elles venaient en petites troupes se poser soit sur les embarcations mouillées dans le cratère, soit sur les épaves de la Megæra qui émergeaient âans la passe ! Elles nous charmèrent par leur vivacité et leurs gais caquetages, en apportant un peu de grâce au milieu de cette nature si sévère et si triste, où nous étions condamnés à vivre.

Il ne me reste plus maintenant, pour terminer cette description rapide, qu’à parler des Gorfous (£udyptes chrysolopha), dont-le nombre, aussi bien à Saint-Paul qu’à Amsterdam, était incalculable. Ces singuliers animaux n'ont de l’oiseau que le nom. Leurs ailes, en effet, cessant d'être utiles au vol, ont subi une atrophie ou une tranformation complète, et sont devenues de véritables nageoires, qui ne peuvent tout au plus leur servir que de balanciers quand ils sont à terre, pour les maintenir en équilibre dans leur marche vacillante. Leur corps, garni de plumes dures et très-courtes, appliquées fortement contre la peau qu'ils ont épaisse, est comme recouvert d’une cuirasse écailleuse et luisante. Enfin, ce qui leur donne surtout une physionomie singulière, c’est qu’ils se tiennent debout sur leurs tarses élargis et sur leurs pattes, qu'ils ont beaucoup plus en arrière qu'aucun autre oiseau.

Autant ils sont agiles dans l’eau, leur véritable élément, où ils se meuvent avec une rapidité surprenante, autant ils sont gauches et maladroits quand ils sont à terre : ies attitudes grotesques, les allures bizarres qu’ils prennent quand on les approche d’un peu près, les ont fait souvent qualifier de stupides; pourtant ils ne le méritent guère, Car on ne doit pas attribuer à la stupidité cé qui n’est qu’une conséquence naturelle de leur conformation, qui ne leur permet

pas de se soustraire avec assez de rapidité à des dangers que d’ailleurs ils connaissent peu dans leurs habitations désertes.

Tous les navigateurs qui ont touché à Saint-Paul n’ont pas manqué de citer dans leurs relations ces oiseaux étonnants. Les officiers de la frégate autrichienne la Novara, en faisant l'hydrographie de l'île, en 1857, ont même désigné, sous le nom de baie des Pingouins, une petite crique de l'extérieur où ces oiseaux accostent volontiers. Nous avons vécu au milieu d’eux, avec eux pour ainsi dire, en parfaite intelligence, ce qui nous a permis d'étudier leurs mœurs singulières, et cette étude nous a procuré la plus vive satisfaction. Ce fut notre distraction de tous les instants; il n’est pas un de nous qui ne regrette les longues heures passées au milieu de ce que nous appelions leurs villages ; nous allions y faire provision de gaieté.

Les Gorfous n’atterrissent à Saint-Paul que d’août en mars, la ponte se fait en septembre. Ils forment alors deux colonies distinctes, qui se réunissent aux mêmes places. L'une s'établit à l'extérieur, dans les falaises situées par le travers des quatre cônes, un peu avant la pointe Ouest, c'est-à-dire dans la partie du vent. L’autre vient chercher un abri près du sommet de la haute montagne qui domine la jetée du Nord, et se trouve ainsi presque sous le vent. La première de ces deux colonies était de beaucoup la plus importante : elle se composait d’un nombre incalculable d'oiseaux qui vivaient entassés littéralement les uns sur les autres, sur une sorte de talus incliné, large de plusieurs centaines de mètres au niveau de la mer et terminé en pointe vers le sommet de la falaise. Ils étaient là par milliers, leur poitrine blanche uniformément tournée vers la mer, occupant toutes les saillies, les pics, les corniches, les moindres anfractuosités des laves. Chaque pierre était habitée. Aussi tout cet espace se voyait du large comme une tache blanche qui tranchait d'une facon bien remarquable sur le ton noir des falaises extérieures. Leur agitation était continuelle, et le bruit qu'ils faisaient étourdissant. Il eût été bien difficile de les atteindre, à cause de la position abrupte des falaises qui les dominaient.

La colonie du Nord était heureusement d’un accès plus facile ; c'était aussi la plus intéressante des deux. Divisés par groupes de deux ou trois cents, les Gorfous formaient dans cette partie de l’île comme autant de camps ou de villages, échelonnés sur un plateau situé à 200 mètres d'altitude environ et jusque sous les escarpements du sommet (254 mètres). Leurs nids, au lieu d'être irrégulièrement dis-

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séminés dans les anfractuosités des laves, étaient au contraire groupés avec une certaine symétrie et paraissaient comme alignés le long de couloirs, de sentiers tracés au milieu des hautes herbes qui recouvraient le sol tourbeux de la montagne. Chacune de ces surprenantes agglomérations d'oiseaux fut bientôt baptisée par nous d’un nom spécial : une des plus nombreuses devint, en raison de son importance, Pingouinville. C'était bien, en effet, la plus singulière charge de petite ville qu’on puisse imaginer : les rues, les impasses, les carrefours animés d’une foule turbulente, les places publiques où les oiseaux se réunissaient comme pour conférer entre eux avant de descendre à la mer par petites troupes, rien n’y manquait, pas même les commères caquetant et se querellant autour des nids.

IL est assurément difficile d'expliquer pourquoi des oiseaux à qui la marche est réellement pénible sont allés chercher, pour établir leurs nids, un point aussi élevé qu'ils ne peuvent atteindre qu'au prix des plus grandes fatigues, d'autant plus qu'il leur faut traverser avant d'y arriver plusieurs plateaux tout aussi découverts que celui qu'ils ont choisi, dont l'exposition est identique et qui auraient au moins l’avantage d’être d’un accès plus facile. La rude ascension qu'ils se croyaient ainsi obligés de faire ne leur demandait pas moins d’une demi-journée ; mais ils étaient loin de descendre tous les jours à la mer : ils savaient revenir, après chaque excursion, avec une provision de nourriture qui leur servait presque pour une semaine. La quantité d'animaux qu'ils avaient ainsi ingérés était telle, que souvent ils étaient obligés d’en dégorger en arrivant à terre. Leur nourriture consiste en mollusques, en poissons, et surtout en Calmars, qui pullulent autour de Saint-Paul ; il en est dans l'estomac desquels nous avons trouvé jusqu'à vingt becs d'Ommastrèphes.

Ils accostent dans la baie qui fait face au Nine-Pin, au milieu d'énormes galets, avec la plus grande adresse. On les voyait arriver de loin par petites troupes, bondissant sur les vagues à la manière des Bonites. Le cou tendu en avant et faisant force de rames avec leurs ailes, leur vitesse était réellement surprenante et ne pouvait se comparer qu'à celle devenue proverbiale des Marsouins. Au large, ils se tenaient parfois au repos, nageant comme des canards, leur corps couché, émergeant à moitié et les ailerons repliés contre les flanes : ils plongeaient alors fréquemment, sans effort et sans bruit, et restaient fort longtemps sous l'eau.

J'ignore à quelle profondeur ils peuvent ainsi descendre. Lorsque

la Dives était amarrée devant Saint-Paul, ceux que nous avons lâchés le long du bord se sont toujours enfoncés presque à pic avec une rapidité telle, qu’en un instant ils étaient hors de vue, malgré la transparence de l’eau, et nous ne les voyions jamais reparaître. Ils peuvent ainsi se tenir plongés pendant huit ou dix minutes, et la distance qu'ils fournissent doit être considérable : nous en avons vu qui, làächés sur le bord du cratèré, reparaissaient vers le milieu du lac intérieur en moins d'une minute ; ils avaient alors parcouru d’une seule traite plus de 600 mètres. La réputation de plongeur qu'on a faite au Gorfou est donc parfaitement justifiée ; il semble se trouver chez lui dans toute l’étendue de la vaste mer, et dans les circonstances normales on peut dire qu'il passe sa vie au milieu des flots. Pendant cinq mois en effet, de mars en juillet, ces oiseaux quittent les deux îles d’une façon absolue et ne se montrent même pas au large.

La ponte une fois terminée et leurs couvées étant en àge de prendre la mer, il leur reste à traverser une époque difficile : celle de la mue. C'est en décembre qu’ils commencent à perdre ces longues et coquettes plumes jaunes qui, partant des sourcils, s'étendent en panache de chaque côté de la tète : ils perdent en même temps toute leur vivacité et se tiennent au pied des falaises ou sur les jetées, toujours au bord de la mer dans tous les cas, tantôt par petites troupes, pressés les uns contre les autres, tantôt, et le plus souvent, isolés et comme cachés sous les rochers, dans une immobilité presque complète. Debout, ou mieux assis sur leurs pattes repliées, ils regardent avec tristesse leurs plumes tomber une à une tout autour d'eux, et restent ainsi près d'un mois sans bouger dans une sorte de somnolence, de torpeur qu’ils ne peuvent secouer que lorsqu'un nouveau plumage les met en état de reprendre la mer. Ils se réunissent alors de nouveau par bandes nombreuses, et partent en masse pour ne revenir qu'à la saison suivante. Saint-Paul et Amsterdam sont trop isolées pour qu'on puisse supposer qu'ils émigrent vers d’autres terres, le moindre voyage qu'il leur faudrait faire serait de 500 lieues. Ils descendent probablement un peu plus au sud, et restent constamment à la mer. (C'est là du moins l'opinion des baleiniers qui viennent souvent faire la pêche dans ces parages et à cette saison.) Ils se tiennent à la surface de l’eau pour se délasser et pour dormir, dans notre traversée de Saint-Paul à Amsterdam sur /e Fernand, nous en avons rencontré ainsi pendant la nuit des bandes qui semblaient immobiles, chaque oiseau flottant comme un bouchon.

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Pour accoster au pied des falaises, 1ls se laissaient apporter par la lame au milieu des galets ; puis, sitèt qu'ils avaient touché terre, ils se hâtaient de sauter de roche en roche pour éviter d’être repris par la lame suivante ; cet exercice, déjà difficile par les temps ordinaires, devenait dangereux par les gros temps malheureusement trop fréquents : il leur fallait beaucoup d’opiniâtreté, beaucoup d'adresse pour arriver, et bien souvent violemment jetés contre les rochers, ils n’en sortaient que tout meurtris et couverts de sang. Une fois hors d'atteinte des vagues, on les voyait s'arrêter avec un air de satisfaction tout à fait comique ; puis, après's’être secoués un peu, commencer un brin de toilette en prenant pour graisser et lisser leurs plumes les poses les plus grotesques. C'est ainsi qu'ils s’attendaient afin de ne commencer leur pénible ascension que quand ils se trouvaient réunis en nombre suffisant.

Le sentier qu’ils se sont tracé dans la falaise débute par un plan incliné fort roide, formé de tufs et de conglomérats volcaniques ébou lés, sur lequel nous n'avons pu tout d'abord nous risquer qu à l’aide de cordes solides. En s'y accrochant avec le bec, puis en se hissant sur leurs ailerons et leurs pattes, ils arrivaient jusqu'à un premier plateau qui couronnait immédiatement la falaise ; mais souvent une pierre se détachait et les entraînait jusqu’au bas ; ils ne se décourageaient pas pour si peu, et tant que leurs forces ne les trahissaient pas, on les voyait recommencer l'escalade avec une persistance véritablement surprenante. Un sentier frayé par eux, entrecoupé d’obstacles, les conduisait ensuite jusque dans leurs demeures, où ils n’arrivaient qu'après une série de sauts et de chutes continuels. C'était vraiment un spectacle bien curieux que de les voir ainsi, tantôt sauter de roche en roche avec une certaine vivacité, tantôt marcher à petits pas, le dos courbé et les ailes portées en avant. Matin et soir il se faisait dans le sentier un mouvement considérable, les uns descendaient tout guillerets, tandis que les autres montaient péniblement en longues files, s'arrêtant fréquemment et se rangeant pour laisser passer les premiers.

A notre arrivée en octobre, ils étaient en train de couver. Chaque couple, étroitement uni, avait deux œufs assez volumineux, presque ronds, d’un blanc sale et marqués parfois de quelques petites taches rousses. Le mâle et la femelle partageaient les soins de l’incubation et se relayaient sur le nid, où ils se tenaient couchés sur le ventre, comme tous les autres oiseaux. Chacun d'eux descendait alternativement à la

mer, et revenait fidèlement à sa couvée qu'il savait retrouver au milieu de tant d’autres qui, pour nous, se ressemblaient toutes. Celui qui, demeurant à une extrémité, devait traverser tout le camp pour gagner son nid, ne pouvait le faire qu'après d’interminables querelles qui se renouvelaient presque devant chaque couple et qui lui valaient bon nombre de coups de bec et de coups d’aile. Ces oiseaux sont, en effet, peu tolérants, querelleurs et même sournois entre eux. Notre arrivée dans les villages était saluée par des cris étourdissants ; mais bientôt le calme renaissait, et chaque oiseau vaquait à ses affaires, sans plus s'inquiéter de notre présence. L’incubation doit durer cinq semaines. Les jeunes vinrent à la fin d'octobre ; couverts d’un duvet fin etépais, ils ressemblaient alors à des pelotes de laine grise, mais ils ne jouirent pas longtemps des douceurs du nid. Bientôt, en effet, tous ceux d’un même village furent réunis par groupes sur la place publique ; tassés contre les hautes touffes d'herbes, ils étaient là, soigneusement gardés à vue par de graves personnages qui ne leur épargnaient guère les corrections, quand l’un d'eux tentait de s’écarter : plusieurs fois par jour, sous l’œil sévère de leurs mentors, ils recevaient leur pâture, et de violents coups d’aile venaient châtier celui qui, trop pressé ou trop gourmand, cherchait à devancer son tour. C’étaient là de véritables écoles, où les enfants étaient élevés en commun avec la plus grande sollicitude ; sur ces rochers incultes, nous recevions ainsi des leçons de sociabilité.

Les parents s’oubliaient pour ne penser qu’à leurs petits; nous en avons vu qui, meurtris, blessés, soit en accostant sur les galets de la plage, soit par les avalanches de pierres qui les assaillaient dans la montée, avaient encore le courage de recommencer l'escalade pour parvenir jusqu’au campement, où ils n’arrivaient que couverts de sang. Les jeunes se développèrent rapidement; au moment de notre départ, un certain nombre d’entre eux avaient déjà revêtu leur livrée, ou pour mieux dire leur cuirasse, et se trouvaient en état de tenir la mer. .

Vers la fin de novembre, il se fit une seconde ponte ; mais les œufs étaient fort petits, et les couveuses souvent dérangées à cause de lagitation extrême qui se faisait dans les pingouinières; aussi je doute fort du bon résultat de cette seconde couvée.

Tous nos efforts pour élever de jeunes Manchots ont été inutiles. Les oiseaux, tenus en captivité et arrivés à un certain âge, refusaient de prendre toute espèce de nourriture. Au moment de notre départ,

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nous en avons embarqué à bord de la Dives plus de cent, que nous avions choisis parmi ceux qui commençaient à muer !, espérant profiter pour leur faire faire la traversée de ce qu'ils:ne prennent à cette époque aucune nourriture pendant près d'un mois; malheureusement aucun d'eux ne put résister aux chaleurs torrides de la Réunion. |

30 Remarques sur la faune marine de l'ile Saint-Paul.

Des faits qui précèdent il résulte donc que la faune et la flore terrestre de l'ile Saint-Paul sont toutes deux fort pauvres. Si maintenant, de cette terre stérile, nous portons nos regards vers la mer, nous y verrons affluer la vie ; autant la première nourrit peu d’espèces, autant la seconde en regorge pour ainsi dire. Au large, les Cétacés, les Otaries, les Poissons surtout, sont d’une abondance extrème et tous les ans attirent dans ces parages de nombreux équipages de pêche, qui viennent y chercher, malgré les dangers, une: récolte prompte et un gain assuré. Les Mollusques pélagiques, les grands Céphalopodes n'y sont pas moins fréquents ; les Crustacés nageurs, les Ptéropodes avec des Médusaires s'y rencontrent en véritables légions.

Les côtes abruptes de l'ile, qui de tous côtés tombent brusquement sous la mer, battues sans paix ni trêve par des vagues furieuses, se prêtent mal, sans doute, au développement des animaux marins, aussi toute la zone littorale extérieure se montre-t-elle relativement peu riche ; mais dans l’intérieur du cratère les conditions sont toutes différentes et les eaux fourmillent de vie. C’est là comme une sorte d’Atoll d'un nouveau genre, dont la lagune, bien abritée, sert de refuge aux embryons de toute nature, qui, drainés par les courants à la surface d'un océan immense, viennent y fonder une colonie prospère.

En débarquant pour la première fois dans le cratère, nous avions

! Pendant la mue, ces oiseaux sont couverts d'un duvet très-épais et fort singulier, qui, de loin, leur donne l'aspect d'une grosse pelote de laine. Ce duvet, blanc et soyeux comme celui du cygne, est formé par l'extrémité des plumes qui se trouve toute décomposée. Dans cet état, il leur serait impossible de tenir la mer, leur plumage tout entier faisant l'office d’éponge. Ceux que nous avons contraints de se jeter à l’eau, alors qu'ils étaient ainsi en pleine mue, y paraissaient lents, maladroits, se tenaient toujours à la surface, et cherchaient à regagner la terre le plus tôt possible.

été vivement impressionnés par l’aspect sauvage et désolé de cet immense amphithéâtre naturel au fond duquel nous allions nous établir pour plus de trois mois. Tout nous parut mort dans cette solitude effrayante que rien ne venait animer; nos sentiments devaient bientôt changer. Ainsi, quand plus tard, à la marée basse, il nous fut donné de voir, sur tout le littoral, le nombre considérable des animaux invertébrés qui s'y trouvaient répandus à profusion, notre enthousiasme et notre joie devinrent grandes. Il me sera sans doute facile d'indiquer individuellement chacune des formes qui attirèrent notre attention, mais ce que je ne pourrai rendre, c'est notre étonnement à la vue de ce monde nouveau qui se révélait à nous. Tout ce sombre entassement de roches volcaniques noires, éboulées sur le littoral, nous avait paru absolument stérile ; rien, en effet, ne trahissait à la surface la beauté du spectacle qui nous attendait sous toutes ces pierres amoncelées. Il était absolument impossible à la basse mer d’en retourner une, sans trouver sa face inférieure absolument couverte d’un nombre incroyable d'animaux les plus variés, Tous les points du sol sous-marin qui se trouvaient à l'abri de l’action directe de la lumière, étaient dans le même cas. De nombreux Zoanthes, des Spongiaires, des Bryozoaires... et surtout-des Ascidies simples, sociales ou composées, s’y disputaient absolument l’espace et, se recouvrant littéralement les uns et les autres, ne formaient qu'une même masse vivante, au milieu de laquelle s’agitait tout un monde de Crustacés, de Mollusques, d'Echinodermes et de Zoophytes. Chaque fragment de lave devenait ainsi un véritable musée vivant, et transporté dans un de nos aquariums, il suffisait amplement à le peupler.

Les Ascidies composées dominaient de beaucoup dans cet ensemble : elles y déployaient une prodigieuse fécondité, et présentant les formes les plus variées, les colorations les plus vives, elles s'étalaient partout en une sorte de tapis continu, aux couleurs voyantes, d’où s’'échappaient, comme d’élégants arbustes, des colonies de Sertulaires, des Bryozoaires arborescents et surtout de nombreux tubes d'Annélides. De petites Actinies, des Cornulaires rouges ou violacées, des Alcyons, de gracieuses Serpules émaillaient de fleurs tous ces parterres d'un nouveau genre.

Il faudrait tout un long mémoire pour décrire leurs variations nombreuses de formes et de couleurs. Les unes blanches, incolores et transparentes ou simplement marquées de quelques taches, for-

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maient comme un bourrelet épais, qui tantôt s’étalait en un disque régulier et tantôt se renflait en une sorte de boule pédonculée presque pyriforme ; les autres, au contraire, d'aspect lichenoïde, comme les Didemnum et les Leptalinum, très-aplaties, jetaient partout leurs branches ramifiées ; d’autres encore, et des plus nombreuses, couvraient de larges surfaces sous leur cormus velouté, épais, très-résistant, nuancé des couleurs les plus diverses. Presque toujours lisses, l’une d'elles cependant, assez rare et qui à l'inverse des précédentes vivait sur le sable, se couvrait de villosités, supportant chacune un petit débris de roche ou de coquille.

Quand des espèces semblables, situées l’une près de l’autre, vepaient à se rencontrer par suite de leur accroissement rapide, toutes les parties en contact se soudaient fréquemment ; la ligne de suture restait toujours distincte, elle devenait légèrement jaunâtre, comme ocracée, dans les espèces incolores, ou simplement blanche dans les espèces colorées. C'était là une sorte de greffe par approche qui donnait naissance aux formes les plus singulières. Sur le revers intérieur de la jetée du Nord, les Synascidies étaient remarquablement vigoureuses ; il n’était pour ainsi dire pas possible de soulever une pierre sans déchirer plusieurs colonies ainsi réunies, qui formaient alors une seule nappe, s'étendant sur plusieurs roches à la fois, et dont la longueur pouvait excéder 50 centimètres. Elles recouvraient absolument tout; en soulevant au couteau leurs plaques épaisses, on découvrait, avec une foule de parasites, des coquilles mortes de Fissurelles et de Patelles, des Bryozoaires, etc., qu’elles avaient étouffés. Une petite Ascidie simple, qui vivait isolément enfoncée dans le sable, ou le plus souvent fixée par petits groupes sous les rochers, était parfois recouverte par un Botrylle charnu qui s’étalait au-dessus d'elle, en respectant toutefois ses orifices branchiaux : elle se trouvait alors obligée d'exhausser graduellement ses siphons pour arriver à la faire émerger à la surface. Les Spongiaires aussi se trouvaient fréquemment dans ce cas et laissaient ainsi dépasser leurs larges oscules qui venaient s'ouvrir au sommet de prolongements coniques, sous forme de petits cratères très-singuliers.

Toutes ces Ascidies, subissant à leur tour la loi commune, devenaient la proie d’un grand nombre d’autres animaux qui les attaquaient ?ntus et extra. Des Nématoïdes, des Annélides nombreuses et jusqu'à des Crustacés, s’introduisant dans leurs colonies, y causent des dégâts sensibles. Un petit Prosobranche incolore (Fryeria ?), deux

espèces de Doris se tenaient constamment à leur surface, vivant sans aucun doute à leurs dépens : de même des Ophiures, de petits gastéropodes, et surtout un Asteriscus (A. exiquus, Lam.) semblaient en faire leur nourriture favorite.

D’autres paraissaient y vivre surtout en commensaux, et ne venaient y chercher qu'un refuge. Un crustacé, par exemple, de la famille des Dromies, se creusait souvent, soit dans les masses les plus compactes des Ascidies charnues, soit dans les Spongiaires, des retraites profondes, au fond desquelles il se retirait au moindre danger. Il eüt été bien difficile de le découvrir dans cette situation, çar il prenait la précaution, pour se dissimuler d’une façon complète, de porter constamment sur son dos une petite Ascidie ou une éponge identique à l'espèce dans laquelle il avait élu domicile.

Parfois, sur les parois du cratère, d'énormes blocs de laves plus ou moins sCoriacées ou caverneuses, en s’accumulant les uns au-dessus des autres, formaient, à quelques mètres de profondeur, une sorte de voûte sous laquelle les rayons de lumière ne pouvaient guère pénétrer. Aux plus basses eaux, dans les grandes. marées, ces petites grottes sous-marines, qui se trouvaient alors à peine recouvertes, étaient d’un accès facile, ou tout au moins par les temps calmes, quand l’eau du cratère était bien transparente, l’œil pouvait y pénétrer, et ce spectacle était vraiment splendide. Dans le’bas, des Floridées au feuillage finement découpé, mariaient leurs colorations vives, rouges ou violacées, à celles plus douces et verdâtres des Laminaires et des conferves ; de gracieux Nudibranches, des Lolidiens surtout, glissaient sur ces algues, avec des Planaires. De tous côtés, les parois des roches étaient tapissées par des Ascidies, des Spongiaires d’un rouge orangé, des touffes d’Actinies versicolores, ou par les expansions lamelliformes des Eschares ; de la voûte descendaient les longues branches ramifiées d’un bryozoaire (Bugula) qui jetaient sur l’ensemble des tons d’un bleu d’azur ‘. Ces grottes, qui formaient comme

1 Ces bryozoaires arborescents prenaient immédiatement dans l'alcool une teinte bleu de Prusse très-accusée ; la liqueur dans laquelle ils étaient ainsi plongés, se colorait alors très-rapidement et devenait en quelques jours d’un bleu si foncé, que la lumière ne pouvait plus la traverser. Ces animaux étaient, en outre, admirablement phosphorescents. Un soir que la bougie qui m’éclairait dans notre laboratoire s’était éteinte, et que je m'en allais à tâtons en quête de quelque allumette, j'en vins à heurter l'aquarium dans lequel Rochefort conservait quelques-uns de ces élégants animaux, une vive lumière traversa le vase; étonné, j'agitai l’eau et je vis immédiatement toutes les branches des bryozoaires s'illuminer des couleurs les plus vives,

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autant d'aquariums richement peuplés, étaient, à vrai dire, peu communes. Il en est une seulement que je tiens à signaler, parce que nous avons été fréquemment l’admirer et qu'elle nous a fourni nos plus précieuses récoltes; elle se trouve un peu au sud des hangars où les pêcheurs préparent leurs poissons, sous un énorme bloc de dolérite, entouré d'une chaîne dé fer, où les goëlettes viennent s’amarrer, et sur lequel on voit encore gravés des noms de naufragés ou de marins : Pallefournier Emile, Mazarin Desnoyarez, Grenoble — Canton de Sassenage — Département de l'Isère, 1844.

Le diamètre du lac intérieur, parfaitement circulaire, est de 1 200 mètres en moyenne; son relief sous-marin, tel qu'il résulte des nombreux sondages effectués par les officiers de la Dives, indique que les fonds tombent de tous côtés brusquement jusqu’à la profondeur de 20 à 25 mètres, puis descendent graduellement par une sorte de plateau régulièrement incliné jusqu’à 50 mètres; à cette profondeur ils se relèvent ensuite légèrement de partout, de manière à dessiner une petite éminence conique haute de 5 à 6 mètres, dont le centre est occupé par une dépression, où la sonde accuse 69 mètres. C'est là le point de profondeur maxima de la lagune. Les parois du cratère, tombant ainsi presque à pic sous les eaux, surtout dans Je Sud, ne laissent à découvert, à chaque marée, qu'une zone peu étendue ; les marées sont, du reste, assez faibles, elles oscillent en général entre 0",80 et 1 mètre et atteignent rarement 2 mètres aux syzygies.

La montée de l'eau est en dépendance absolue avec la force et la direction des vents, avec l’état de la mer et provoque, dans l’étroit chenal qui fait communiquer la baie avec l'extérieur, un courant violent qui peut atteindre 3 et 4 nœuds de vitesse au moment du reflux.

Notre première excursion zoologique eut pour objet une reconnaissance générale de la faune littorale et de la richesse plus ou moins grande des différentes stations, Cela fait, nous divisâmes le cratère en un certain nombre de sections qui furent toutes explorées successivement avec un soin minutieux. Aux époques des grandes marées, chacun de nous laissant en suspens sés recherches person-

variant instantanément, en passant avec une promptitude étonnante du rouge au verl, ou au bleu d'azur ; mais le phénomène durait peu et cessait dès que l’eau n’était plus troublée.

nelles, nous nous réunissions tous trois pour explorer les espaces découverts en nous attachant, dans la récolte des animaux marins, à déterminer leur distribution par rapport à la profondeur, leurs stations principales et les conditions d'habitat propres à chacun d'eux.

La vie, si abondante sur tout le littoral, cesse pour ainsi dire subitement dès la profondeur de 20 à 25 mètres ; on nerencontre guère au delà que quelques rares Spongiaires d’un beau rouge avec des Ascidies, qui descendent jusque par les fonds de 30 à 35 mètres, mais dans les parties plus profondes la drague ne ramène plus que des vases grises sableuses, remplies de Foraminifères le plus souvent morts et de nombreuses coquilles brisées. De la sorte, tous les organismes vivants sont, pour ainsi dire, condensés dans une bande étroite, large de 25 à 30 mètres, qui forme comme un anneau au pourtour du bassin(fig. 4). La cause en est, suivanttouteévidence, dans les dégagements nombreux d'acide carbonique et d'azote qui s'effectuent encore au fond de ce cratère, ainsi que l’attestent les nombreuses bulles qui, par intermittences assez rapprochées, viennent en différents points et notamment vers le centre, éclater à la surface. L’eau se surcharge d'acide carbonique et la proportion du gaz dissous augmente. rapidement avec la profondeur, comme on en peut juger par le tableau suivant :

Composition du gaz dissous dans l'eau du cratère.

ï A la surface. A 25 mètres. A 47 nes j Acide carbonique..... 2.16 8.40 12.58 Oxygène .:..... ss 14.38 8.94 6.99 IN ZOLO EE 83.46 82.64 80.42 100.00 100.00 100.00

Les nombreuses coquilles que les courants amènent dans ces vases et qui appartiennent aux différentes espèces de mollusques vivant actuellement soit dans l’intérieur, soit à l'extérieur du cratères portent toutes la trace des actions chimiques exercées par ces émanations acides qui les traversent; complétement décolorées, souvent même corrodées, elles ont perdu toute consistance et sont devenue, si fragiles, qu’elles se réduisent en poussière quand elles sont sorties de l’eau et qu’elles sont sèches. On concoit aisément que les animaux ne puissent se propager dans un pareil milieu.

L'influence funeste de ces gaz délétères peut encore se constater dans divers points de la zone littorale, où les dégagements sont alors

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accompagnés de sources thermales abondantes, qui se font jour entre les galets au niveau du balancement des marées. Tous les espaces où se produisent ces dernières traces d'une activité volcanique à son déclin sont absolument dépouillées de toute végétation marine, les algues si belles et si nombreuses (Floridées, Phæosporées...) qui partout ailleurs tapissent toutes les roches, ne les franchissent pas et tracent ainsi des limites fort nettes en dedans desquelles le sol n'est plus recouvert que d'une couche ocracée ferrugineuse, déposée par

FiG. 4, — Coupe du cralère du nord-ouest au sud-est.

les sources, et de quelques conferves filamenteuses. La thermalité de ces sources, assez variable, n’est en moyenne que de 40 à 45 degrés, mais elle peut atteindre et même dépasser 90 degrés ; à l'angle, que fait intérieurement la chaussée du Nord'avec la paroi du cratère, des fumerolles abondantes possèdent une température de 78 à 80 degrés centigrades, et dans le fond du cratère, en face de la passe, sur de petites plages de sable qui découvrent à marée basse, des sources thermales atteignent presque le point d’ébullition de l'eau. A marée haute, au-dessus des orifices de ces divers dégagements, la température de la mer est surélevée de 4 à 5 degrés environ à la surface, et s'élève même jusqu’à 20 degrés sur le littoral, tandis qu’au milieu du bassin le thermomètre n'accuse que 14 à 145 degrés. Il était intéressant de rechercher l'influence de ces eaux échauffées sur la distribution des animaux marins; en général on y constate encore un appauvrissement de la faune, les Ascidies composées, les Annélides, les Bryozoaires, évitent ces régions. Au contraire, diverses espèces d’Actinies, et surtout des spongiaires particuliers, aiment à se trouver au

voisinage des petits courants d’eau chaude qui résultent du mélange de l’eau des sources avec celle de la mer. Certaines espèces paraissent même pouvoir résister à une assez haute température, nous avons fréquemment trouvé, par exemple, de petits crustacés et notamment un Sphérome (Spher. tuberculata, Br.), très-abondant dans toute la zone littorale, sous des pierres que nous avions peine à retourner, à mer basse, tant elles étaient chaudes.

Cet anneau dont je parlais tout à l’heure et dans lequel les animaux sont obligés de se condenser et de se disputer l’espace, se trouve donc interrompu en plusieurs points dans l'Ouest; dans le Sud et dans l'Est il reste au contraire continu, tous les phénomènes volcaniques ayant complétement cessé de ce côté. On peut y distinguer deux zones distinctes, représentant chacune une association particulière d'espèces : 4° la zone du littoral comprise entre les limites du marnage de la marée ; 2 la zone descendant jusqu'à 20 mètres au-dessous du niveau des plus basses mers ; c’est de beaucoup la plus riche aussi bien en plantes marines qu’en organismes de toute nature, surtout dans son premier tiers supérieur. La zone profonde qui vient ensuite et qui s'étend des fonds de 25 à 30 mètres jusqu’à ceux de profondeur maxima, se trouve, à l'inverse des deux précédentes, caractérisée par son aridité absolue et ne comprend pas d'espèces spéciales, à l’exception de quelques foraminifères, car les spongiaires et les ascidies qui se tiennent encore à sa partie supérieure sont surtout abondants dans la deuxième zone.

Je ne puis aujourd’hui entrer dans le détail des diverses faunes de ces deux premières zones, préférant revenir plus tard sur ce sujet; il ne me sera possible, en effet, d'établir la liste des espèces qui reviennent à chacune d'elles que quand toutes les collections rapportées auront été étudiées. Je signalerai seulement, comme une des plus belles espèces spéciales à la deuxième zone, une grande Culcite, d'un beau rouge orangé, que M. Ed. Perrier, professeur au Muséum d'histoire naturelle, se propose de décrire prochainement sous le nom de Culcita Veneris.

La zone littorale peut elle-même se subdiviser en deux parties, dont la supérieure comprend toutes les espèces qui vivent entre le niveau de la haute mer et la limite extrême atteinte par les eaux aux grandes marées. De ce nombre sont des Marinules (Warinula nigra, Philippi) qui abondent surtout dans le nord du cratère, et un petit acéphale appartenant au genre Zasæa, identique à l'espèce euro-

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péenne Lasæa rubra, Montagu, qui se trouve par milliers dans toutes les crevasses, dans toutes les anfractuosités des laves, au niveau moyen des eaux.

La seconde partie de 4 zone littorale est peu étendue, à cause de la forme de la côte, complétement accore ; elle est extraordinairement riche, sinon en espèces, du moins en individus, qui se montrent là par une sorte de compensation en nombre prodigieux; les conditions d'habitat peuvent s’y définir ainsi : fond rocheux exposé à la lumière, pression faible, température moyenne de 43 à 14 degrés, à peu près constante, agitation de l’eau presque nulle, végétation marine abondante.

L’exploration de cette zone, dans toute son étendue, n’est pas toujours facile, le littoral se présentant partout sous forme d’un talus d’éboulement, à pente rapide, sur lequel on a souvent peine à se tenir debout, par suite de l’extrème mobilité des blocs de laves dont il se compose. C’est ainsi que, sur le revers intérieur de la chaussée de l'Est, on ne pouvait bouger une roche, sans déranger tout l’édifice qui s’écroulait avec fracas et roulait à la mer. Toute cette chaussée est, du reste, remarquablement pauvre, elle se termine, à son extrémité ouest, par une petite plage sableuse, dans laquelle nous n'avons jamais rien trouvé‘. La paroi du cratère, qui lui fait suite, à l'extrémité opposée, étant complétement à pic, ne peut s’explorer qu'avec une embarcation, mais bientôt les grands fonds s'écartent un peu de terre, et l’on se trouve en présence d’une des plus riches stations du littoral. Un Brachiopode, de la famille des Terebratulidæ, Kraussina Davidsoni, y abonde et recouvre liltéralement les roches au niveau de la basse mer, avec de beaux Bryozoaires étalés appartenant aux genres Lepralia et Cellepora.' Un Siponele et des Annélides (Eunices, Néréis, Terebelles, Sabelles, etc.) atteignent là une taille considérable ; c’est encore là le gisement principal d'un bel £rhinus.

Tout le reste de la côte, jusqu'aux premières fumerolles, ne présente plus rien de remarquable ni de particulier. Pour trouver une station comparable, il faut ensuite gagner le voisinage des belles sources thermales du Nord, au-delà des espaces chauds. Là tous les mollusques, Pourpres, Rissoelles, Margarita, Fissurelles, Patelles, Chitons,… qui seront décrits plus loin, sont très-nombreux, avec

1 Ces plages sableuses sont assez rares dans l’intérieur du cratère, il en existe

encore quelques-unes, de peu d’étendue, dans le voisinage des jardins (n° 7 de la carte) qui ne nous ont jamais rien fourni, malgré des fouilles fréquemment répétées.

des Ophiures de deux espèces et un Asteriscus (Ast. exiquus), dont le principal gisement se trouve près des saleries de poissons. Un peu après celle de ces sources désignée généralement sous le nom de source du Bain, parce que les pêcheurs, qui ont une certaine confiance dans l'efficacité de ces eaux thermales pour la guérison des blessures, l’ont aménagée de telle façon qu'on peut s’y baigner à marée basse, quand elle est encore suffisamment mélangée d’eau de mer pour que sa température soit supportable, — on peut remarquer, sous des blocs de laves, disposés de manière à former des grottes semblables à celle que j'ai signalée plus haut, toute une forêt de Serpules, d’Annélides tubicoles et de beaux Bryozoaires bleus arborescents (Bugula), qui abritent plusieurs petits bivalves (Æochstetteria, Rochefortia..…), avec de nombreuses Holothuries blanches et de fort belles Actinies. Plus loin encore, en face du petit col qui précède le plateau habité par les Manchots, à l'endroit précis où le sentier qui conduit aux sources s’infléchit jusqu’au niveau de la mer, les Araussina Davidsont se retrouvent en extrême abondance et se tiennent là, de préférence, sous les roches alternativement recouvertes et découvertes à chaque marée; la côte y découvre plus qu’en aucun autre point. Les Ascidies composées sont moins nombreuses peut-être que dans les stations précédentes, mais dans les parties sableuses, entre les roches, les Actinies abondent et c’est là que nous avons recueilli les plus beaux individus du Sph£rome tuberculeux.

Il ne me reste plus à signaler qu’une station importante, le revers intérieur de la chaussée du Nord. Toutes les espèces de la zone littorale se sont, pour ainsi dire, donné rendez-vous dans ce petit espace : le niveau inférieur de la zone littorale est surtout d’une richesse inouïe. C’est là où on peut recueillir les plus belles Ascidies composées, avec ce petit Dromien, qui paraît vivre en commensalisme avec elles. L’exploration de l’extrémité de cette jetée, vers la pusse, nous a fourni plus d’un fait curieux ; on doit y signaler un mélange de la faune littorale du cratère; avec celle que nous trouverons plus: tard à l’extérieur ; quelques espèces paraissent en outre cantonnées là et ne se retrouvent point ailleurs. Il en est ainsi d’une petite Phasianelle blanche (P. Munieri), par exemple. Une nouvelle espèce de Murex, que j'ai dédiée à M. le professeur H. de Lacaze-Duthiers, Murez Duthiersi, un Trophon (7. fritonideaj avec un petit acéphale, Aochefortia australis, toujours rares dans l'intérieur du cratère, sont ici assez fréquents. Enfin le Purpura Dumasi, qui ne se

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tient généralement qu’à l'extérieur, dans les brisants, arrive jusque-là, mais ne pénètre pas plus avant et ne franchit pas la passe. Aux époques des grandes marées, cette pointe découvre beaucoup, surtout par les temps calmes, et la profondeur de l’eau dans la passe atteint à peine 4 mètre. Toutes les roches disparaissent, pour ainsi dire, sous les algues, qui recèlent alors une quantité d’Isopodes et de petits Mollusques (/Ærssoa, Rissoella, Phasanielle, Trophon… etc.).N suffisait de ramasser quelques poignées de ces plantes et de les plonger dans un vase rempli d’eau de mer pour en voir sortir toute une population des plus variées. Un petit Isopode particulier, qui emprunte à une floridée, sous laquelle il vit, sa couleur rouge-lie de vin, ne peut s'obtenir que là.

Puisque je parle des Crustacés, il est juste maintenant que je signale une belle Langouste rouge, de grande taille, Palinurus Lalandei, M. E., qui se trouve en telle abondance dans le cratère, qu’il suffisait, pour ainsi dire, de plonger sa main dans l’eau pour en prendre une. Tous ceux qui ont passé sur l’île en ont parlé et n’ont pas manqué, près des eaux thermales, alors que la mer commence à baisser, de les amener en les tirant par les antennes, sans les faire sortir de l’eau, jusque dans les sources chaudes pour les en retirer cuites à point, en quelques instants. La même espèce se retrouve dans toutes les eaux, autour de l’île, en nombre prodigieux.

J'aurai donné les traits les plus caractéristiques de la faune du cratère, quand j'aurai signalé le nombre également considérable de petits Crustacés pélagiques et de Ptéropodes que les courants y amènent, et que nous prenions la nuit, en promenant un filet de mousseline à la surface de l’eau, au milieu du bassin ; dans le jour, ces mêmes pêches étaient beaucoup moins productives. Ces Ptéropodes, et notamment les Limacines et les Spirialis, doivent se trouver réunies en nombre immense autour de Saint-Paul, si on en juge par l'énorme quantité de leurs coquilles, qui couvraient littéralement la chaussée de l’est après les coups de vent,

L'île Saint-Paul présente à l’extérieur une faune toute différente de celle que nous venons de décrire dans l'intérieur du bassin, et c'est là, bien certainement, un des traits les plus importants de son histoire zoologique. Les différences qu'on observe consistent nonseulement dans la présence de formes nouvelles, mais encore dans les variations qu'y prennent les espèces communes avec celles de la faune précédente.

Ses lignes de côtes droites, complétement abruptes, exposées à toutes les violences d’une mer sans cesse agitée, sont, comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre, peu favorables à la vie sousmarine : la zone littorale se montre donc remarquablement pauvre. On y voit encore au niveau de la haute mer, en extrême abondance,

Fic. 5. — La pointe Hutchison dans le Sud-Est.

les Lasæa et surtout les Marinules du cratère ; elles sont alors accompagnées d’une Siphonaire (Siphonaria Macgillivrayi), qui se tient de préférence dans les falaises, à la limite des embruns. L'influence des marées se fait là peu sentir, à cause de l’état de la mer, et la zone qui découvre est pour ainsi dire nulle; sous les gros blocs de laves accumulés au pied des falaises, une Patelle (Patella depsta), qui n'existe guère qu'à l’état jeune dans le cratère ; des Pourpres et deux espèces de Troches (Margarita Lacazei et M. nigricans) sont à peu près les seuls mollusques abondants. Le Purpura Dumasr, qui se trouvait déjà sur la chaussée du Nord, pullule ici, tandis que le ?. Magellani, si fréquent dans le cratère, y devient rare, presque incolore et prend une forme courte, avec un test épais. Il est vrai de dire que nos explorations dans cette seconde partie de l'ile ont été forcément restreintes à quelques points isolés, la majeure partie de cette côte

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étant absolument inaccessible et défendue par une ligne continue de falaises à pic, hautes de 20 à 25 mètres, dans lesquelles on ne peut descendre qu'en deux ou trois endroits ; à la pointe Nord, parexemple, et vers les îlots des Deux-Frères, sous la pointe Hutchison, en se laissant glisser dans de profondes crevasses, en se suspendant aux coulées de laves faisant corniche et disposées en gradins, on arrive jusqu'au rivage. Mais là de nouvelles difficultés vous arrêtent : un

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F16. 6, — L'ilot du milieu (Rhyolithes).

ressac continuel et souvent des lames énormes, qui viennent déferler presque jusqu'au pied des falaises, rendent les recherches sur le littoral presque impossibles. Par des temps exceptionnellement calmes, nous avons pu voir, dans l’est de la première de ces deux pointes, de petits bassins creusés dans des nappes de laves s'étendant sous les eaux, qui contenaient quelques-unes des Actinies du cratère, avec la même Holothurie blanche, le petit Sphérome tuberculeux, des Serpules et de nombreux Spirorbes. La pointe Hutchison, dans le Sud-

Est, se signale par un riche gisement de la Fissurella australis ; c'est le seul point où nous ayons rencontré des Balanes.

Les petits îlots qui se voient dans le Nord, à peu de distance de la côte, sont constitués les uns par les roches acides du massif ancien (rhyolithes), les autres par des laves basaltiques et doléritiques : on

F16. 7, — Nine-pin Rock (laves basaltiques),

peut y constater une preuve des plus manifestes de l'influence exercée par la composition des roches sur la distribution des animaux. Ainsi les îlots rhyolithiques, exclusivement siliceux, ne sont entourés, au niveau du balancement des marées, que d'une couronne d'algues et de nullipores, tandis que ceux basaltiques sont en mème temps cou-

La

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verts de Patelles (P. depsta, Reeve), sans doute parce que ces animaux trouvent, dans les feldspathes calciques (labrador et anorthithe) des dolérites ou des basaltes, les éléments calcaires dont ils ont besoin. Le plus remarquable de ces îlots, et par ses dimensions et par sa forme singulière, qui lui a valu le nom de Wine-Pin ou celui plus significatif encore de Pain de sucre, situé presque en face de la baie des Manchots, n’est séparé de la côte que par un ‘chenal peu profond, où les Venus antarctica sont assez abondantes. Les sables fins qu'on drague au fond de ce chenal et qui sont semblables du reste à ceux de la baie des Manchots, renferment une collection complète de tous les minéraux dont se composent les roches volcaniques de l'ile; ils sont également riches en Foraminifères.

Les chiffres de sondages placés sur la carte (pl. 1) indiquent combien les fonds sont rapprochés de terre dans toute cette partie de l'ile, qui s'étend du nord au sud-est en passant par l’ouest. Les faibles moyens dont nous disposions pendant notre séjour, ne nous ont pas permis d'y promener la drague : on se rappelle que le bâtiment de guerre qui nous avait portés sur l’île n'avait pu y séjourner, il ne nous avait laissé d'autre embarcation qu'une grande baleinière non pontée. Nous avions trouvé en outre, échoué sur l’île, un petit canot qui provenait de la Megeæra, et qui nous fut d’un grand secours dans l’intérieur du bassin, mais il se trouvait hors d’état de tenir la mer à l'extérieur.

Le 5 de janvier, à notre départ de Saint-Paul, deux coups de drague, donnés dans l’est par les fonds de 90 mètres, ramenèrent au milieu de sables noirs grossiers, résultant de la trituration des roches volcaniques des falaises, les espèces dont les noms suivent :

Murex Hermani, 98 individus dont 5 vivants.

Triforis isleanus, 2 individus dont 1 vivant. Triton (sp.)? 2 individus Jeunes,

Erycina alba, 14 individus vivants.

Holothurie, À individu vivant.

Annélides, 5 individus vivants.

Polypiers (Turbinolides), 4 individus morts.

avec quelques valves isolées de Venus antarctica, des fragments de balanes et des tubes de serpules.

Ces polypiers, qui sont encore assez fréquents par les fonds de 50 et 60 mètres, au-delà du banc Roûre, dans le Nord-Est, sont de petite

taille et appartiennent à la famille des Turbinolides, dans laquelle ils devront constituer deux genres nouveaux se rapprochant, l’un des Turbinolia, autre des Desmophyllum, et comprenant chacun deux espèces. Le premier de ces deux genres présente cette particularité curieuse, que tous les individus se trouvent accouplés deux par deux, soudés base à base, dans l’une comme dans l’autre espèce.

Dans le Nord-Est, la portion de l’île que nous avons dit s’être affaissée sous les eaux par suite d’une grande faille, dirigée sensiblement du nord-ouest au sud-est et dont la lèvre orientale, restée debout, forme maintenant les grandes falaises de l’entrée du cratère, donne lieu à un vaste plateau sous-marin, faiblement incliné, au-delà duquel les fonds tombent brusquement, comme autour des côtes ouest et sud. Une nappe assez épaisse de sables volcaniques fins recouvre cette surface et abrite toute une petite faunule de Gastéropodes et d'Acéphales, dont les dimensions sont tout à fait réduites et qui souvent sont en nombre prodigieux. M. Rochefort, à l’aide des officiers de /a Dives, a complétement exploré cette région en y effectuant de nombreux draguages, surtout vers le banc Roüre, où elle paraît le plus riche.

C’eùt été un travail considérable que de tirer à la loupe, au milieu de sables ramenés par la drague, les petites coquilles, les foraminifères nombreux qui s’y trouvaient en proportions variables. Mais en soumettant chaque échantillon de ces sables, provenant d'une profondeur déterminée, à l’action d’un électro-aimant puissant, mis en marche par 6 grands éléments de Bunsen, qui s’emparait immédiatement de toutes les particules ferrugineuses attirables, fragments de roches volcaniques, pyroxène, péridot, etc., il devint facile d'en séparer tous les débris de corps organisés, qui restaient comme résidu après chaque traitement avec quelques fragments incolores de feldspath. Je signale cette application d’un procédé ingénieux imaginé par M. Fouqué, professeur au Collége de France, pour l'analyse médiate des roches {, parce qu’il m'a permis d'obtenir d’une façon complète toutes les petites espèces rapportées par chaque coup de drague ? et de déterminer ainsi avec une grande exactitude leur répartition suivant la profondeur.

1 Fouqué, Mémoires des savants étrangers. Acad. des sciences.

2 Chaque échantillon de sable examiné était du volume de 500 centimètres cubes. La proportion des coquilles s’y élevait, surtout par les grands fonds, jusqu'à 80 pour 100; mais dans quelques points peu rapprochés de la côte, elle descendait jusqu’à 12 pour 100; enfin quelques coups de drague ne contenaient, par les

LA

Dans toute cette étendue, qui figure un triangle dont la base aurait 3 000 mètres et la hauteur 2000 mètres, on peut ainsi distinguer, à partir de la zone littorale, quatre zones qui ont chacune leurs habitants propres et qui sont les suivantes :

1° Zone des fonds de 40 à 25 mètres : Æéssoa subtruncata, Lacuna Heberti, Venus antarctica ; |

2 Zone des fonds de 25 à 50 mètres : Lacuna parvula, Rissoa Lantzi, R. Cazini, Paludestrina Duperrei, Phasaniella brevis, Schismope Mouchezi, Hochstetteria crenella, H. modiolina.

La Lutetina antarctica se trouve en égale abondance dans ces deux zones.

3° Zone des fonds de 50 à 80 mètres : Z’urbonalla scalaris, T. Peroni, Magilina serpuliformis ;

4° Zone de 80 à 100 mètres : Zriton...(?) Persicula Crosser, Triforis isleanus, Gadus Divæ, Murex Hermanni, Lachesis Turquetr.

L'£ryvina veneris ‘se trouve à la fois dans les trois dernières zones.

Autour de l'ile Saint-Paul, aussi bien que dans son lac intérieur, l'Algue gigantesque, Macrocystis pyrifera, croît sur chaque roche depuis le niveau de la basse mer jusque par les fonds de 60 mètres, où elle arrive encore à gagner la surface. Sur toute la côte ouest, par les fonds de 30 mètres, elle forme de véritables bancs sur une étendue et une épaisseur considérables. 11 se fait là, par cette puissante végétation sous-marine, des échanges gazeux considérables, l'eau se charge d'oxygène à ce point, qu’elle en contient 10, 12 et jusqu’à 15 pour 100 en volume, aussi les animaux y pullulent de nouveau. Darwin, dans son voyage célèbre à bord du Zeagle’, cite sur ces mêmes algues, à la Terre de Feu, une prodigieuse quantité d’Ascidies, de Mollusques nus ou testacés et de Zoophytes, qui couvrent les tiges et les feuilles ; ici, à vrai dire, rien de semblable : quelques Mollusques, des Rissoa fixés par un réseau de fils extrèémement ténus, des Bryozoaires, quelques Anatifes s’y rencontrent seuls, mais ces véritables forêts aquatiques abritent tout un monde de Crustacés, de Céphalopodes et de Poissons. Parmi les Céphalopodes, je dois citer, comme particulièrement abondants, deux espèces d'Ommastrèphes, qu’on voyait de temps à autre s’élancer hors de l’eau, par

fonds de 25 à 30 mètres, que huit à dix petites coquilles de 2 à 3 millimètres,

il est bien évident que, sans l’électro-aimant, je n’aurais même pas pu soupçonner leur présence.

‘ Voyage d'un naturaliste, p. 258.

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