I. — Parataxe et hypotaxe
Le style cultivé présente en général une hypotaxe développée. Plus un auteur est populaire et simple — ou fait des efforts pour le paraître — et plus il se sert de coordination au lieu de subordination; plus il cherche à donner à son style d'ampleur et de concentration logique, et plus il se sert de subordination. C'est au moins ce qu'on peut bien constater pour les premiers romans en vers. Les chansons de geste présentent, à tout prendre, une hypotaxe peu développée. M. Morf^ nous apprend que dans la Chanson de Roland les propositions incidentes ne forment que vingt-cinq pour cent du total des propositions. Le Coronement Looïs, le Charroi de Nîmes et Gormont et Isemhart donnent à peu près le même chiffre, la Prise d'Orange et le Pèlerinage de Charlemagne tout au plus vingt-deux pour cent, la Chançun de Guillelme un peu plus de vingt pour cent seulement. Quant aux premiers romans, nous avons d'abord examiné Thèbes dans deux parties diverses, les deux mille premiers vers et deux autres mille (7005 ss.) de la fin du poème. Le résultat est tout à fait différent dans les deux cas: dans le premier, une proportion de trentedeux pour cent, ce qui marque un progrès- notable sur les chansons de geste antérieures; dans l'autre, une proportion d'environ vingt- quatre pour cent seulement.^ En examinant Eneas nous avons trouvé dans les mille premiers vers la proportion de trente pour cent, dans les derniers mille vers la proportion de trentetrois pour cent. Quant à Troie, on constate dans les vers 600 1- 7000 quelque vingt-neuf incidentes sur cent propositions, dans les vers 27501-28500, c'est-à-dire vers la fin du long poème, trente-six sur cent. Les romans de Tristan diffèrent assez entre eux à cet égard: Béroul (la première partie, v. 501-1500) pré-
^) Romanische Studien, III, 221.
*) Rappelons que dans les premiers monuments littéraires — qui sont d'un caractère savant - — • les incidentes sont au nombre de trente pour cent de toutes les propositions; cf. Vising, I,es débuts du style français, p. 181.
O GUNNAR BILI^ER
sente une proportion de vingt-sept pour cent^; Thomas, dont le style est plus développé, atteint le chiffre trente-cinq (v. looi- 2004). De même que pour la rhétorique, les Lais de Marie de France sont à ce point de vue un peu en arrière des romans contemporains: dans mille vers examinés [Equitan, Lanval, seize vers des Dous amanz), la proportion des incidentes est tout au plus de vingt-neuf pour cent. Les romans historiques de Wace donnent, dans les parties examinées, un résultat analogue: Brut (v. 5001- 6000), vingt-neuf pour cent, Rou (III: 1-2000), vingt-sept pour cent. Dans le petit conte de Piramus la proportion est de près de trente-trois pour cent.
Kn passant aux romans de Gautier d'Arras, on 'constate un progrès considérable sur la plupart des romans mentionnés. Pour Brade, la proportion est, dans mille vers de la première partie (i-iooo) de trente-huit pour cent, dans le même nombre de vers de la deuxième partie (3236-4235), de plus de quarante, et dans la troisième partie (5450-6449), de près de trente-neuf. Les vers 135- 1 134 de la première partie d'Ille ne donnent que le chiffre trente-quatre, tandis que dans la deuxième partie (1301- 4100) on peut constater la proportion de près de quarante et un pour cent. Chrétien de Troyes est à son tour supérieur à Gautier. Dans les vers 5059-6058 de son premier grand roman, Erec, on note la proportion de près de quarante-deux pour cent, dans Guillaume d'Angleterre (1000-1999), dans Lancelot (3021- 4020) jusqu'à quarante-six, et dans Y vain (3000-3999) et Cligès (2383-3382) jusqu'à quarante-sept et quarante-huit respectivement. Philomena ne le cède pas aux' romans authentiques de ce poète: la proportion y est de plus de quarante-six pour cent, i
Dans la plupart des cas où nous avons examiné deux parties différentes d'un poème, nous constatons que l'hypotaxe est plus développée à la fin du poème qu'au début — Thèbes seul fait exception sur ce point. La cause de ce phénomène — pourvu qu'il ne soit pas dû au pur hasard — doit être assez claire: au cours de son travail, l'auteur apprend à mieux maîtriser la langue.
^) Pans la troisième partie, qui est bien plus récente, le chiffre est de trentesix.
REMARQUES SUR IvA SYNTAXE DES PREMIERS ROMANS FRANÇAIS 7