II. — Parataxe pour hypotaxe
Il est difficile de fixer la ligne de démarcation entre les cas où le style développé exige l'hypotaxe au lieu de la parataxe favorisée dans le style plus fruste, et les cas où cette exigence n'existe pas. A la rigueur, toutes les idées exprimées dans une suite de phrases sont plus ou moins subordonnées les unes aux autres, de sorte qu'au point de vue strictement logique, il ne devrait y avoir qu'une seule proposition principale entourée de propositions incidentes. Cela est — heureusement — impossible en pratique: la coordination est tout aussi nécessaire que la subordination.
Il y a pourtant des cas où, pour un esprit cultivé, la subordination n'est pas seulement préférable à la juxtaposition mais où elle paraît plus correcte que celle-ci; nous allons examiner dans les pages suivantes le développement graduel de l'hypotaxe qui se manifeste dans ces cas. D'ailleurs, il faut se contenter d'attirer l'attention aux chiffres de proportion donnés ci-dessus.^
Nous renvoyons celui qui veut s'expliquer la manière de voir dont dépend l'emploi de la parataxe ou de l'hypotaxe, à deux études: celles de MM. Dubislav^ et Ritchie.^ M. D. nous expose d'une façon très intelligente les principes logiques des deux phénomènes. M. R. note avec un soin extrême et une parfaite clarté toutes les causes internes et externes qui déterminent l'emploi de l'une ou de l'autre construction; peut-être le fait-il aussi avec trop de subtilité. Quoi qu'il en soit, il faut, dans l'étude que voici, être bien plus sommaire et, si l'on veut, bien plus mécanique. Pour notre part, nous croyons que des raisons de métrique et très souvent aussi le hasard seul y sont pour beaucoup.
^) En considérant les chiffres de proportion, il ne faut pourtant pas oublier que par exemple les romans de Gautier et de Chrétien ont à exprimer des idées bien plus complexes que les chansons de geste, ce qui amène nécessairement une hypotaxe plus développée.
-) Satzbeiordnung fiir Satzunterordnung im Altfranzôsischen, Berlin, 1888.
') Recherches sur la syntaxe de la conjonction «que» dans l'ancien français, Paris, 1907. Voyez aussi O. Riecke, Die Construction der Nebensâtze im Oxforder Texte des altfranz. Rolandsliedes, Diss. Miinster, 1884; Fr. Rosenbauer, Zur Lehre von der Unterordnung der Sâtze im Altfranzôsischen, Diss. Strassburg, 1886.
O GUNNAR BII.I,ER
Voyons par exemple ces deux vers du CorL.: 169 Qui me guerreie, bien sai qu'il te desfie; Cil qui me het, bien sai ne t'aime mie, ou bien ces quatre vers d'Eneas:
1557 D'un poi de veir dit tant mençonges, Qu'il resemble que ce seit songes,
Et tant le vait moltepliant, N'i a de veir ne tant ne quant. Est-ce que les deux constructions présentent ici la moindre nuance de sens? Nous ne le croyons pas . Cet emploi facultatif de la parataxe ou de l'hypotaxe est un trait caractéristique du style des chansons de geste, qu'elles soient postérieures ou antérieures à nos romans. Nous verrons que les romanciers, se piquant de supériorité formelle, tendent vers la suppression de cette liberté.