‹ Remarques sur les découvertes géographiques faites dans l'Afrique Centrale, et le degré de civilisation des peuples qui l'habitent. Extraites de l'introduction d'un mémoire ayant pour titre Notions des anciens sur l'Afrique Centrale, comparées aux découvertes récentesChapitre 1 sur 2 · ET LE DEGRÉ DE CIVILISATION DES PEUPLES QV'I L’HABITENT · texte numérisé non relu

ET LE DEGRÉ DE CIVILISATION DES PEUPLES QV'I L’HABITENT

Extraites de l’introduction d’un Mémoire ayant pour titre : Notions des anciens sue, l’Afrique Centrale, COMPARÉES AUX DECOUVERTES RECENTES (a) ;

Par M. JOMARD.

Des observateurs européens viennent, pour la première fois, de pénétrer jusqu’au coeur de l’Afrique Centrale, et de publier la relation de leur voyage. La gloire de la découverte se partage entre le major Dixqn Denham, le capitaine Clapperton et le docteur Walter Oudnry. Ce dernier a succombé victime de son zèle ardent pour l’avancement des connaissances géographiques.

Déjà atteint mortellement, ce martyr de la science ne craint pas de s’enfoncer jusqu’à i5oo milles dans l’intérieur du continent. Il n’a plus l’espérance de revoir sa patrie; et cependant, non content d’avoir mis entre elle et lui un océan de sables, il se porte encore, le plus loin qu’il le peut, vers ces lieux ignorés; semblable à ces braves,

qui, blessés à mort au commencement de l’action, se font traîner en avant du champ de bataille, comme pour mourir au sein de la victoire (r). Sans doute, si les deux mondes n’étaient livrés aux dissensions politiques, l’attention générale serait toute fixée sur un événement qui marquera dans l'histoire de la civilisation. Peut-être un jour, on datera de cette époque; et qui sait si l’année 1823 ne sera pas inscrite par la postérité à côté de l'an i4qa . sur la liste des découvertes qui ont changé la face des choses humaines?

Deux grands continents , jusqu’ici presque inconnus l'un à l’autre, sont, pour ainsi dire, sur le point de se donner la main : l’un est le plus éclairé de tons ceux du globe ; l’autre a le plus pressant besoin de lumières : celui-ci , mal jugé jusqu’à présent d’après les hommes qui habitent sa lisière maritime; celui-là , fatigué par une population excédante et inquiète, et cherchant une nouvelle issue pour son commerce et les produits de ses arts. Par bonheur, ce besoin matériel de l’Europe coïncide avec l’extension universelle des connaissances, avec la passion des découvertes, avec l’affaiblissernent graduel des préjugés de couleur, enfin avec la propagation de cet esprit de vraie philanthropie, qui est inspiré par le christianisme.

Bien d’autres régions que le Soudan; sont cncoré étrangères à la science, réduite à inscrire dans sa nomenclature leurs noms confus et douteux. Mais, je 11e sais quel "intérêt s’attache à la découverte des parties centrales de l’Afrique. On a souvent répété quelle avait été mieux connue des anciens que des modernes; assertion où, comme en bien d’autres, l’erreur était à côté de la vérité, et que l’Europe est intéressée à démentir. Pour elle, qui a exploré le reste de la

terre, c’est en quelque façon une affaire d’amour-propre. Quoi! elle a pu, en un petit nombre de siècles, exploiter. à son profit l’Asie et l’Amérique, et même découvrit une cinquième partie du globe; et l’Afrique seule, l’Afrique plus voisine de ses rivages, résiste à ses entreprises, et semble braver sa curiosité! En vain l’on multiplie les expéditions, en vain les victimes s’accumulent à l’entrée d’une terre inhospitalière; on dirait qu’un génie formidable défend cette terre mystérieuse, et, comme un autre dragon des Uespérides, en repousse les nations les plus puissantes, malgré des prodiges de courage et de constance. .Mais déjà, pendant que les unes sont dans l’attente, que les autres méditent des plans d’exploration, le voile n’est-il pas soulevé par la découverte d’une mer d’eau douce au centre meme du continent, par l’arrivée des voyageurs anglais au Bornou et au Mandara , par leur marche hardie jusqu’auprès du grand fleuve que l’on croit descendre de Tombouctou (a) ?

Le temps qui m’est accordé permet à peine d’effleurer les questions qui tiennent à mon sujet , et qui mériteraient toutes d’être approfondies , savoir : le progrès des découvertes, le degré de civilisation des peuples de l’Afrique Centrale , et l’état physique de ses diverses contrées. C’est dans le Mémoire d’où ces considérations générales sont tirées, qu’on trouvera des développements plus étendus. La barrière la plus puissante qui existe entre ces peuples et l’Europe, ce n’est pas la distance, ni le climat, ni même cette solitude brûlante qu’on ne franchit guère en moins de cent jours: un obstacle bien plus insurmontable, la soif de l’or, arrête, depuis deux siècles, les pas des Européens. Persuadés qu’on n’en veut qu’à l’or de l’Afrique, les Maures, ces féroces gar-

diens du Souda n, égarent les voyageurs, ou leur tendent des pièges, et mettent tout en œuvre pour les faire tomber dans leurs embuscades.

Depuis long-temps on aurait pénétré à Tombouctou par la voie de Maroc, sans les efforts des Maures et des Juifs, qui sont les maîtres du commerce de ce côté de l’Afrique. Un tniste exemple , encore tout récent , atteste la haine astucieuse et persévérante de ces hommes redoutables. Une autre ligne, celle de Tripoli à Tombouctou (3), quoique plus éloignée des Maures, est encore sous leur influence ; elle vient d’être

parcourue, non sans péril, par le major Gordon Laïng. La

troisième et la plus longue, celle de Tripoli au Bornou, avait été tentée par l’infortuné Ritchie et son compagnon de voyage, mais ils n’avaient pu dépasser le Fezzan ; il était donné aux troisderniers voyageurs d’accomplir en entier ce grand trajet, qui, après cent vingt jours de marche, conduit jusqu’aux limites du bassin du Soudan, •

Déjà, au temps de l’expédition française, Fr^d^ric Horneiw aNN était arrivé a Morzouk , un des points de la même ligne. 11 venait de cette contrée placée aux limites de deux continents, qui est aussi on lieu de départ propice pour pénétrer dans l'intérieur, et qui, de temps immémorial, échange contrel’or et l'ivoire duSouDAN les produits du sot et des arts de la vallée du Nil; de l’Egypte, première source des connaissances qt»e les Grecs et les Romains ont possédées sur l’Afrique intérieure; de cétte Égypte, dont le peuple fait enfin des efforts pour secouer la barbarie, et dont les fils reconnaissants viennent s’initier parmi nous aux sciences et aux arts de la paix, implorant de la France le bienfaitde l’éducation (4).

Le chef de l’armée d’Orient et l’institut d’Égypte appré-

ciaient l’avantage de oette position pour les découvertes gécK graphiques ; et, si le sort des armes l’eut permis, la France eût la première, par cette voie, dévoilé les vraies sources du Nil; des Français fussent parvenus les premiers jusqu’au grand lac intérieur, et l’on eût résolu dès- lors le problème du cours des rivières centrales. Toutefois, les secours et la protection ne furent point refusés par l’armée française à Hornewann , l’envoyé de l’Angleterre. Le succès de Brownf. au Darfour avait déjà montré ce qu’on doit espérer en tentant la voie de l’Egypte, et prouvé ce que peut un voyageur isolé, s’il est doué d’une grande force de caractère. D’autres explorateurs ont marché snr leurs traces; ils sont tombés comme eux, victimes de leur ardeur pour les découvertes. Mais leurs travaux et leur exemple ont ouvert la route à leurs successeurs : tels ces écueils que la perte des navigateurs signale à ceux qui les suivent ; tels ces tristes débris des caravanes , qui guident le voyageur à travers les sables, où il les aperçoit à moitié ensevelis.

De tant d’entreprises qui ont coûté la vie à Bro\vne,Hornemann , Park, Burckharut; à Ritciîie, RouzéE, Bowdich, de Beaufort (5) et bien d’autres, qui tous tendaient au centre de l’Afrique, aucune notait plus hardie, et cependant nulle n’a été plus heureuse, que celle du major Dbnham et de ses compagnons, traversant en ligne droite , et comme de part en part, presque toute l’Afrique septentrionale (6), et parcourant pleins de confiance, en habit européen, sans nul déguisement, cet espace immense de sables qui effraie l’imagination. La ligne suivie dans cette excursion mémorable est d’autant plus digne d’arrêter les regards, quelle rappelle denx autres voyages, plus anciens de dix-sept siècles, et dont

nous devons la connaissance à un célèbre géographe , Marin de Tyr. Ptolémée l’astronome en a consigné le souvenir dans son grand ouvrage: il s’agit des expéditions de Julius Maternus et de Septimius Flaccus dans l’Ethiopie intérieure. Nous pouvons à peine esquisser un faible aperçu des recherches que nous avons faites pour la comparaison de ces voyages; le résultat seul peut trouver ici une place.

Le témoignage de Marin de Tyr, conservé dans quatre chapitres des Prolégomènes de Ptolémée, atteste que Septiraius Flaccus mit trois mois pour se rendre de Garama chez les Ethiopiens supérieurs, en s’avançant toujours au midi. Julius Maternus employa quatre mois, à partir de 'Leptis Magna et allant aussi au suri, pour atteindre la région Agisymba des Éthiopiens. Il y vit des troupes de rhinocéros et d éléphants, ainsi que des hommes tout-à-fait noirs. Flaccus et Maternus supputaient chaque jour le nombre de stades parcourus, pour fixer la position des lieux où l’on rencontrait de l’eau. Ils trouvèrent entre Leptis et Garama trente journées de marche. Ce fut avec le roi des Garamantes que Julius Maternus fit le voyage, profitant d’une invasion de ce prince chez les Éthiopiens.

Tous ces faits sont en harmonie avec les découvertes des derniers explorateurs. Le majoi; Denham , l’un des trois Anglais qui ont pénétré dans l’Afrique Centrale, raconte qu’il partit des environs de Tripoli, pour la seconde fois, le 1 6 septembre 1822, et qu’il arriva le 17 février suivant à Kouka, sur les bords du grand lac de Bornou , avec la caravane et une troupe armée. De ces cent cinquante - cinq jours de marche, il faut retrancher vingt-neuf jours de résidence à Morzouk , et dix-neuf autres jours en d’autres points de la

route; le chemin effectif est de cent sept journées. De Kouka jusqu’aux limites du Mandara, le'major Denham parcourut encore un espace de dix - iiuit journées. Sa direction avait été constamment au sud.

On le voit, ce voyage ne différé pas de celui de Julius Maternus; car, à partir de Leptis Magna, le Romain s’avança toujours au midi , et il mit qaatre mois pour arriver à sa destination. Or tout le monde sait que Lebida, la grande Leptis , est à quatre jours de distance de Tripoli , vers l’est; resterait cent vingt-un jours environ pour le voyage des Anglais à partir de ce point.

De son côté, Septimius Flaccus mit trois mois pour aller du pays des Garamantes au pays des Éthiopiens supérieurs, en se dirigeant aussi au sud; ce nombre de quatre-vingtdix jours est confirmé par la distance de Leptis à Garama, qui était de trente jours. Or Gherma (7), à quatre journées au nord de Morzouk, est dans l’emplacement de l’ancienne ville des Garamantes septentrionaux; et les Anglais employèrent quatre-vingt-onze jours pour aller du point qui est à la hauteur de Gherma jusqu’aux montagnes du Mandara.

Les hommes noirs, les nombreuses troupes d’éléphants que vit Julii^s Maternus , une fois arrivé à la région d’Agisymba, furent aussi le spectacle qui frappa les regards desvoyageurs modernes, sur les rives du lac Tchad, et en s’avançant au midi. .

Enfin, un dernier rapprochement se présente, et il n’est pas moins concluant que les autres : l’expédition du roi des Garamantes contre les Éthiopiens peut se comparer parfaitement à celle que fit faire en i 823 7 leCheykh de Bornou

(avec les Arabes venus de Tripoli et les Mandarans), contreles Fellâtas, les Éthiopiens d’en -haut ou des montagnes. Ainsi qu’on a vu le major anglais saisir l’occasion de la guerre allumée contre les Fellâtas et s’unir aux troupes du prince de Bomou pour pousser les découvertes atissi loin que possible dans le sud ; de même le général romain s’était joint au roi des Garamantes et avait marché contre les Éthiopiens supérieurs. Au reste, Marin deTyr, ou plutôt Ptoléniée nous a laissé ignorer si les Barbares mirent en dérouté l’armée des Garamantes, comme les Fellâtas firent des troupes de Bornou, de Mandara et de Tripoli; et si Matemus fut aussi maltraité que l’intrépide major Denhaii. Quoi qu’il en soit, il serait difficile de n’être pas frappé par tous ces rapports entre les lieux , les hommes, les nombresde journées de route, et les directions des chemins parcourus : même point de départ, même distance itinéraire, même direction; comment refuser d’admettre que le point d’arrivée est aussi le même ? Ne serait-on pas fondé, au contraire,à tirer cette conséquence, que la route qui, du fond de la Méditerranée, va droit au sud jusqu’au dixième degré de latitude nord, a été pratiquée depuis la haute antiquité ; et qu’un usage barbare, celui d’aller à la chasse contre les Éthiopiens sauvages , a été constamment suivi jusqu’à nos jours?

En remplissant ici bien faiblement l’honorable devoir que m’impose l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, je regrette de n’avoir à présenter qu’un tableau presque informe , au lieu des rapprochements qu’exigerait la géographie comparée de l’Afrique Centrale. Si le temps l’eût permis, j’aurais fait voir tout ce que la science doit au génie pénétrant de d’Anvili.e; ce qu’a fait de nos jours le pa-

triarchede la géographie, led’Anville de rAogleterre(8)(que la science, nous lé. craignons, est à la veille de perdre) ; enfin, les importants travaux, des savants français et allemands (9). J’aurais montré ce que les recherches du voyageur Bürckhardt, si judicieux si regrettable, et celles du compagnon de voyage du malheureux Ritchie avaient déjà répandu de jour sur ce sujet , avaut la nouvelle découverte. J’aurais exposé les problèmes qüe celle-ci laisse encore à résoudre, et tout ce qui reste d’incertitude spr les pays situés' à l’orient du grand lac ( to), au couchant et au midi du Darfour; sur les grandes Alpes Ethiopiennes qui s’étendent à trente ou quarante journées dans le sud , dont le mont dé la Lune ne fait qu’un embranchement,/ et qui versent leurs eaux dans la Méditerranée par le Nil, dans l'Océan indien par plusieurs grands fleuves; enfin, et pour ne pas sortir de ^Afrique Centrale, sur la communication et la direction des eaux qui arrosent Ségo, Tombouctou, les provinces d’Youri et de Ni ffé*: problèmes compliqués, livrés au génie i entreprenant de la génération qui s’élève; mais embrassant un si vaste espace et des contrées si difficiles à parcourir, qu’un demi-siècle ne suffira peut-être pas pour les résoudre; ; u

A défaut de ce tableau scientifique , essayons de peindre en quelques traits, d’après les découvertes récentes ,! l’état des nations de l’Afrique intérieure ; une esquisse doit suffire à une civilisation à peine ébauchée.

Bien des opinions systématiques avaient été produites sur l'état moral de ces peuples ;. aujourd’hui on peut les apprécier. Ceux qui ont avancé qu’on trouverait au centre de l’Afrique une population nombreuse et rassemblée dans de grandes villes, avaient deviné juste. Le Bornou seul compte

treize villes principales; celles de huit et dix mille habitants sont communes ; il en existe plusieurs de quinze et de vingt rniüe âmes; Engornou en a plus de trente mille; on compte même plusieurs cités de quarante mille individus, telles que Kano (u). Enfin, si l’on en croit le récit fait aii major Denham , l’ancienne capitale du Bornou , détruite en 1809, avait juàqu’à deux cent mille habitants. Sakkatou, fondée en i 8 o 5 , est aujourd’hui la ville la plus peuplée du Soudan, ^ans parler de Tombouctou , qui , avec le Dioliba , est la limite de cette région. Kaschna est aujourd’hui presque abandonnée. Toutes ces populations sont encore trop peu connues pour qu’on en puisse faire l’énumération, même approchée; et l’on doit se tenir en garde contre l’exagération. Si elles se pressent en foule dans les enceintes murées, c’est pour se défendre contre les brusques irruptions de leurs enuemis. Le défaut de sécurité laisse dans la solitude la plus grande partie du territoire qui serait productif. Au reste, quand lès villes recevraient trois à quatre cent mille individus, les bourgs et les villages cinq à six cent mille, le reste du pays un million au plus, que serait-ce en tout' que deux millions d’individus, pour une superficie de cinquante mille lieues carrées habitables, ou peut-être beaucoup davantage?

A la différence de la Vallée du Nil et de celle de la Sénégambie, les femmes dans le Bornou sont peu fécondes; elles y sont nubiles plus tard , et mettent rarement au monde plusieurs enfants à-la-fois ; tandis que dans ces autres contrées], la naissance de deux jumeaux est un cas très-fréquent et ordinaire. ' >*-!

Devant un auditoire moins éclairé, je demanderais grâce pour des noms presque barbares et encore peu familiers à la science elle-même. Peut-être la curiosité qu’inspire la dé-

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rnioi’

couverte, surtout l’importance qu'elle peut avoir pour l’I rope, les rendra plus harmonieux à l’oreille.

Je ne dirai rien des Tibbous , des Targhis et desTôuariks, enfin desTouàt, que l’on rencontre en franchissant lé grand désert avant d’arriver au Soudan : les premiers, au teint cuivré, le corps tatoué, hommes vifs et actifs, et les plus habiles voleurs que l’on connaisse, hommes, femmes et enfants ; les seconds, guerriers, pleins de mépris pour l'agriculture, ennemis mortels des Tibbous, mais comme eux adonnés à la rapine, et portant le pillage depuis le Kanem jusqu’au-delà de Sakkatou(ï2); les autres, maîtres de la partie occidentale du Sahra. Je parlerai seulement et en peu de mots des habitants du Bornou , des peuples nombreux qui l’entourent, et de ceux de l’empire de Haoussa; et je passerai sous silence les pays que les voyageurs n’ont pas vus de leurs propres yeux.

Cette foule de nations se réduit à deux races bien distinctes: les indigènes, au teint noir foncé; et les hommes de race arabe, au visage bronzé, qui sont venus jadis se fixer en Afrique et y ont établi leur culte. Ceux d’entre les premiers qui ne l’ont pas embrassé, ne different des autres que par des mœurs plus sauvages : tels que les insulaires Biddoumah , qui viennent fondre sur les gens paisibles du Bornou et les enlèvent au fond de leurs repaires pour en exiger la rançon; et les féroces Kerdies , habitants des montagnes. On a voulu faire passer ceux-ci pour des chrétiens d’origine : cette idée répugne au portrait hideux qu’en fait le major Denham; car leurs armes sont empoisonnées, leur unique vêtement est une peau de léopard, ils ont le corps tout bariolé, et les ornements dont ils décorent leur chevelure sont les dents et les ossements de leurs ennemis vaincus.

Le Bornouan indigène est timide et indolent; sa physionomie est laide, sa taille élevée. L’homme du Mandara, au contraire, est vif, intelligent; il a de grands yeux, un nez aquiliu; les femmes- y sont d’une beauté remarquable. Au midi du lac Tchad, les habitants sont encore plus beaux, ont l’esprit plus vif et pénétrant. L’habitant du Wa-day, a l’orient du lac, passe pour êtr'e méchant et intraitable.

Le Chouâa est d’origine arabe; il a le teint bronzé : son courage est indomptable. Les femmes du pays sont belles et gracieuses, et leur costume est décent, pittoresque et de bon goût. C’est cette tribu qui a apporté l’arabe dans le Bornou.

Le Fellâtah a aussi le teint bronzé; il est belliqueux, et appartient, selon les Anglais, à une race particulière. Cette grande nation s’étend aujourd’hui depuis le Mandara jusqu’à Djenni sur le Dioliba, c’est-à-dire sur un espace de quatre cents lieues. Dans le Haoussa , la population est plus concentrée et plus animée; les feimpes s’y distinguent même par un air de propreté et d’élégance, qui rappelait aux voyageurs les femmes de la campagne de Londres.

Le tatouage est une coutume générale depuis le lac Tchâd jusqu’aux limites du Haoussa; il consiste en entailles faites au visage, au sein et aux membres. Un usage plus bizarre a prévalu à Ja cour du sultan de Bornou; on ne peut y remplir aucune charge, à moins d’avoir uti ventre disproportionné : heureusement il est permis aux courtisans d’appeler l’art au secours de la nature, pour satisfaire aux rigueurs dé l’étiquette ( 1 3).

Le mariage se célèbre à-peu-près comme en Barbarie et en Égypte. Les femmes s’agenouillent en parlant à leurs maris; et cependant elles sont braves^ robustes, laborieuses.

Dans le Mandara, les familles vivent en commun. Chez les Haoussiens, on enterre les morts dans leurs maisons; mais les esclaves sont portés hors de l’enceinte des villes, et leurs corps livrés en proie aux hyènes et aux vautours (i4).

Les jongleurs et les psylles ou enchanteurs de serpents y divertissent la multitude, comme sur les bords du Nil. La danse, la musique, les jeux et les exercices du corps ne sont point inconnus dans le Bornou, le Mandara et le reste du Soudan, La première y est moins immodeste et moins pesante qu’en Égypte; la seconde y est plus grossière, ses instruments sont la tiûte, le tambour, la clarinette, et de plus une trompette qui n’a pas moins de douze pieds. On joue aux échecs et à divers autres jeux analogues; le plus violent et le plus goûté des habitants est celui du pugilat entre les esclaves. Les athlètes combattent au son de la musique; ce jeu est toujours ensanglanté par la férocité des maîtres, qui excitent, gourmandent et menacent àl’envi ces infortunés, jusqu a ce qu’enfm l’un d’eux tombe, noyé dans son sang, et périsse à leurs yeux (i 5 ).

D’où vient cette triste conformité de l’Afrique avec l'Europe, de nations encore dans l’enfance avec ce peupleroi, parvenu au raffinement des arts et de la vie sociale, et, le dirons-nous, avec des nations chrétiennes? Ce penchant à la cruauté, ce mépris de la vie des hommes (16) expliquent assez l’humeur belliqueuse de toutes ces populations; jusqu’aux femmes combattent avec intrépidité, et soutiennent par leurs secours et leur exemple le courage de leurs maris. Le droit de la guerre y est seul en honneur; de tous les arts, l’art de la guerre est le seul avancé ( 17). N’est-on pas surpris d’entendre parler, en de tels pays, de troupes for-

mées régulièrement; d’évolutions militaires ; de corps de cavalerie composés de quatre mille et même de quinze mille hommes dans un seul de ces états; d’armées en ligne, fortes de neuf mille, de douze mille et jusqu’à vingt mille fantassins; de l’usage d’un mot d’ordre; de casques, de cuirasses et de cottes-de-mailles, en fer ou en tissu, à l’usage des hommes et des chevaux (i 8)? C’est pourtant ce que des observateurs dignes de foi ont vu àKatagoum,chezlesBornouans, chez les Mongowis et partout. Aussi, qu’cst-ce qu’admirent le plus ces peuples dans nos arts et notre industrie? le génie de la guerre, et ces armes terribles, à l’aide desquelles nous exterminons nos ennemis avec la rapidité de l’éclair. Ah! que ne portent-ils vers l’agriculture et les arts l’ardeur et l’activité qui les poussent vers la destruction ? Le sol le plus fertile appelle, réclame ces bras toujours armés d’arcs et de javelots, de carquois et de lances; il promet à l’Africain les plus promptes améliorations sociales. Mais ici rien n’est stable; un empire succède à un autre, les villes aux villes , les princes étrangers aux souverains indigènes; les populations sont déplacées violemment et en masse; tout change et périt, tout, excepté l’immuable nature, qui ne se lasse pas d’être libérale etinépuisable dansses bien faits (19). En faut-il davantagepour expliquer les ténèbres qui pèsent sur la géographie de l’Afrique, et cette contradiction qui existe entre les récits; ouvrage du temps, de la guerre et des bouleversements politiques, bien plus que du mensonge, de Ferreur ou de l’ignorance ?

La religion dominante dans l’Afrique Centrale est la musulmane; et même au Bornou, le Ramadan et les pratiques du mahométisme sont observés avec rigidité. Cependant , au

centre même du Soudan , il existe des tribus et des peuplades entières livrées à l’idolâtrie. A l’est et au sud du Bornou ,

sont les Biddoumah et les Kerdies qui adorent uiie puissance divine, mais qui résistent depuis des siècles à la religion comme aux armes des Arabes; il en estdemême des Bedies à l’ouest. Des chrétiens d'Égypte habitent plusieurs provinces (20); c’est laqué l’Europe doit chercher des auxiliaires pour la sainte cause de la civilisation ; car, désormais , elle 11e peut plus suspendre ses efforts qu’elle nait fait, partout, entendre le langage deT humanité , adopter les principes des lois, les idées d’ordre et de justice qui font l’existence des

sociétés.

Combien l’Afrique est loin encore de les comprendre!

Le sultan des Fcllâtas, qui commande depuis la grande rivière jusqu’au-delà du Mandara, et qui est si fier de sou pouvoir, ne peut faire respecter les approches de sa capitale. Aux portes mêmes de Sakkatou, ses ennemis arrêtent, dépouillent impunément les caravanes (2 1 ). Dans le Bornou, les terres qu’on a cessé un an d’ensemencer, appartiennent de fait au premier occupant. Le plus léger soupçon d un crime est puni de mort, sans forme de justice (22). Le sultan, qui n est roi que de nom, 11e se laisse approcher qu a cent pas (23). Ailleurs, un pays obéit en meme temps a deux rois ennemis, et ces rois sont le père et le fils. Partout la chasse aux esclaves est réputée légitime, et ces infortunés périssent par milliers dans les sables du grand désert. L’espèce humaine a perdu la dignité, la superstition est au comble; le seul préservatif, le seul remède que les hommes opposent aux coups de la for tune et aux accidents naturels, ce sont de vains talismans, . de grossiers amulettes !

• Cependant , si la civilisation a fait quelques faibles progrès , si le commerce est actif et l’industrie un peu développée en quelques lieux, on le doit encore aux Arabes, qui ont apporté avec eux des idées religieuses plus épurées. Partout où leur culte a pénétré, de grandes villes se sont formées; au contraire, dans les pays qui l’ont repoussé, les mœurs sont sauvages, grossières ; les hommes nus , ou à peine vêtus de la dépouille d’une bête fauve, et vivant misérablement. C’est aux Arabesque l’on a l’obligation de ces grands marchés périodiques , qui rassemblent tant de monde dans les villes deKcruka, d’Engornou, de Kano, de Sakkatou, depuis quinze à trente mille individus , jusqu a , dit-on , quatre-vingts et cent mille à la fois ; on leur doit l’idée d’une monnaie; ils ont introduit les marchandises de France et d’Angleterre, qui éveillent la curiosité et l’intelligence des indigènes , et ce commerce d’Europe va croissant. Déjà le négoce intérieur est arrivé à ce point, que les marchés ont des réglements; que dans une de ces villes l’argent a son cours fixé chaque vendredi ; que dans une autre l’on connaît les effets de commerce ; que les marchandises se crient et se vendent au son de la musique ; que dans la ville de Kano , une foire très-considérable est ouverte tous les jours de l’année, sans exception, aux marchands du Soudan et à ceux de la Barbarie, de la Guinée, du Darfour, etc. Dans le Bornou, au lieu de coquillages, la monnaie est formée de bandes de toile; mais le prince, éclairé par les derniers voyageurs, va faire battre monnaie en or, en argent et en fer (a4)* • -*

L’empereur des Fellàtas a promis d’abolir la traite dans ses vastes possessions ; sa lettre au roi d’Angleterre semble être un engagement formel.

Une province, celle de Loggoun, sc distingue des autres par l’activité industrieuse de ses habitants , qui produit des toiles fines et de bel indigo (a5). La soie se fabrique dans le Bornou( 26 ). Dans le royaume de Haoussa on prépare habilement les peaux, les étoffes, les teintures, et l’on fabrique même des pièces de coutellerie.

Quant à l’architecture, tout le Soudan est encore dans l’enfance; presque partout les habitations se réduisent à des cases ou cabanes circulaires, faites en terre et en paille ; et -les meubles, à des nattes et un petit nombre d’ustensiles et d’instruments parmi lesquels les armes ne sont point oubliées. Les palais eux-mêmes sont en terre. Une des villes du Midi est toute souterraine; les caveaux sont le seul abri des habitants contre les piqûres dévorantes des insectes. A peine en quelques lieux on trouve des bâtiments à plusieurs étages , des maisons et des temples en briques , ou des colonnes formées de troncs de palmiers taillés, ornés de chétives peintures qu’on étend sur l’argile; mais, ce qui est général, les cités sont partout enceintes de fossés et de murs épais , défense nécessaire contre les irruptions soudaines, fléau qui menace à chaque instant toutes les villes du Soudan.

Voilà quels sont le commerce et les arts de ses habitants ; on a moins encore à dire sur leurs connaissances et leur instruction. Le$ livres arabes, les seuls du pays, sont trèsrares; c’est un phénomène que l’érudition du sultan Bello, qui sait quelque chose de la sphère céleste, admire l’imprimerie et les journaux de l’Europe, connaît la différence des sectes chrétiennes. Il a écrit l’histoire récente du Tak-rour ou Soudan, et une description géographique qui n’est pas sans intérêt; et même il a tracé de sa propre main une carte,

pour ainsi dire sauvage , du pays et du cours des rivières, à laquelle, pour leur salut, nos voyageurs feront bien de ne pas se lier trop aveuglément.

L’inoculation est connue dans le Bornou.

Ce qui retarde le plus l’instruction et le développement des connaissances, c’est la multitude des idiomes et des dialectes. Dans le seul pays de Bornou, dix langues différentes sont en usage (2 7), mais l’arabe y est très-répandu, il est parlé trèspurement par les Arabes Cliouâas. On aura une idée de l’éloquence africaine et du caractère de la poésie, eu lisant le chant de victoire composé par le prince qui gouverne l’empire du Bornou, après la défaite de ses ennemis; en voici un échantillon : « Qui chantera dignement les exploits de « mes braves soldats ? Souriant au trépas offert à leurs rev gards, et fiers de leurs forces, ils embrassèrent le danger « comme une jeune fille dont ils auraient recherché les fa- « veurs. l^a gloire est plus douce pour eux que le miel nou- « veau, ou le baiser d’une vierge (28). »

Puisque nous ne pouvons jeter meme un coup-d’œil rapide sur la géographie physique du Soudan , sur ses productions , son climat , les espèces d’animaux qui l’habitent (29) , ni enfin sur la forme et la hauteur du sol , notions d’où résulteraient celles du cours des rivières centrales ( 3 o), et celles de leurs communications supposées et de leur véritable issue (toutes choses d'ailleurs problématiques et encore obscures, puisque les rapports des habitants les plus instruits sont en contradiction ouverte), dédommageons- nous en payant un juste tribut d’hommages aux voyageurs qui ont ouvert la carrière. Les dernières traces de Mungo-Park viennent d’être signalées, presque en même temps que l'on découvrait, au sein

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de l’Océan Pacifique, les vestiges deLapevrouse. A présent on sait, par des rapports et des écrits bien concordants, que le malheureux Park , après avoir débarqué à Youri, sur la grande rivière , à cinq jours dans le sud de Sakkatou , s’enfuit de cette ville, encore effrayé de l’accueil qu’il avait reçu à Djenni et à Tombouctou , et qu’il arriva à Boussa ( ville placée au-dessous)'; là, son navire toucha contre les écueils qui embarrassent le cours du fleuve, il fut attaqué, et périt misérablement , submergé avec ses compagnons de voyage. Un de ses journaux est resté èn la possession du sultan d’Youri ; on ne désespère pas d’en faire jouir l’Eurbpe savante.

Les traces de Frédéric Hornemànn ont aussi été retrouvées. C’est à Nifïé qu’il est mort, après une maladie de six jours; on l’a appris par un témoin oculaire. Un de ses manuscrits était conservé précieusement par un savant de cette ville , chez qui il avait logé. La superstition l’a anéanti depuis peu ; la maison , le maître et les papiers ont été réduits en cendres. Ainsi les deux illustres voyageurs s’étaient avancés très-loin et du même côté, et tous deux ont péri à peu de distance l’un de l’autre.

C’est en ces mêmes lieux que devait se troüver, il y a déjà un an, le capitaine Ci.apperton. Ayant franchi de très-hautes montagnes au-dessous de Racka , il S’efforçait d’achever son glorieux ouvrage , en rejoignant les découvertes de la partie du sud à celles qu’il a faites dans l’est; tandis que, de son côté, le major Denham , non moins célèbre par ses propres découvertes que par l’intrépidité qu’il a fait éclater dans la campagne contre les Fellâtas (3i), se transportait à l’île de Fernando-Po , afin d’assurer à sa patrie les avantages de cette

position pour le commerce et la navigation de la grande rivière, et surtout l’inestimable honneur de civiliser l’Afrique Centrale. Et, chose remarquable, dans la même année 1826, le major Gordon - Laing , après avoir perdu deux de ses gens sur la route de Tripoli, avoir été blessé lui-même, échappe heureusement aux- Maures du grand désert, et parvient sain et sauf dans le royaume de Tombouctou ( 3 a); il se porte au lac de Djenni , donne la main peut-être à l’infatigable Ci.apperton , arrive le premier dans cette ville qui avait toujours échappé aux argonautes de la géographie, et cueille enfin la palme offerte par la science au génie des découvertes : lutte glorieuse pour l’Angleterre ! spectacle imposant pour les deux mondes qui le contemplent! grand et honorable exemple donné aux peuples amis des sciences , et sincèrement attachés ^ la cause de la civilisation !

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