Remarques sur les oiseaux fossiles
Les animaux mammifères ont laissé dans les couches tertiaires du globe des os nombreux et des dents dont on peut, dans la plupart des cas, reconnaître la nature avec assez de certitude pour indiquer si l'espèce à laquelle ils ont appartenu différait ou non de celles de l’époque actuelle. Les plaques osseuses qui recouvraient le corps de plusieurs de ces mammifères, les écailles plus ou moins résistantes des poissons, les dents et certains os des reptiles, des amphibiens ou des poissons, ont conduit à des résultats analogues. Il n’en est pas toujours ainsi pour les Ornitholithes, c’eit à dire pour les restes fossiles par lesquels nous cherchons à déterminer quels oiseaux existaient aux diverses époques dela vie du globe. Les ossements des oiseaux permettent des résultats beaucoup moins positifs dans beaucoup de cas, et G. Cuvier en exprime la raison principale lorsqu'il dit :
« Les oiseaux se ress mblent entre eux beaucoup plus que les quadrupèdes; les limites extrêmes de la classe sont plus rapprochées, et le nombre des espèces renfermées
entre ces limites beaucoup plus considérable. Les diffédi
Le
rences entre deux espèces seront donc quelquefois inappréciables dans le squelette. Les genres mêmes n’ont pas toujours des caractères ostéologiques suffisants. » (1)
En effet, la détermination des ossements fossiles d'oiseaux est le plus ordinairement impossible quand on veut s’assurer de l’espèce elle-même à laquelle ils appartiennent, car ici les parties sur lesquelles porte habituellement da différence des espèces d'un même genre ne sont pas susceptibles de conservation. Le bec, l’écaillure des pattes, le plumage, tout a disparu par la fossilisation ; les os, fort souvent altérés, ne conduisent pas tous à des diagnoses génériques, et nulle pièce ne remplace les dents, les carapaces ou les écailles des autres classes d'animaux vertébrés ; toutes parties si aisément reconnaissables qu’on a presque établi d’une manière définitive les lois de leurs variations en rapport avec la condition classique et biologique des nombreuses espèces dont elles ont fait partie.
« Je le répète (dit Cuvier, en terminant son mémoire sur ies ornitholithes de Montmartre, dont il avait cependant démontré la multiplicité d’espèces, mais à propos des affinités qu’il assigne à quelques-unes d’entre elles), et les naturalistes le sentiront assez sans que je le dise, ce ne sont là que des conjeciures qui sont bien éloignées d'être aussi certaines que mes propositions relatives aux! os de quadrupèdes. C’est bien assez d’avoir montré Fexistence de la classe des oiseaux parmi les fossiles, et d’avoir prouvé par là qu'à cette époque reculée, où les espèces étaient si différentes de celles que nous voyons maintenant, les lois générales de coexistence, de structure, et enfin tout ce qui s'élève au dessus des simples rapports spécifiques, tout ce
(4) Oiseaux fossiles, ITE, 524.
SAR ma” qui tient à la nature même des organes et à leurs fonctions essentielles étaient les mêmes que de nos jours. »
On connaissait, avant ce travail de Cuvier, quelques os fossiles d'oiseaux bien constatés, et depuis lors on a beaucoup ajouté d'indications à celles qu'il a lui-même données, et qui sont relatives aux fossiles des gypses parisiens. C’est à la discussion de ces nombreux documents, quelles que soient les espèces d'oiseaux dont ils proviennent, et les points du globe où ils aient été trouvés, que le présent mémoire est consacré.
J’appellerai OrniTHoniTuess toutes les traces soit empreintes, plumes, œufs ou ossements, trouvées dans les couches diverses du globe, mais provenant d'une fossilisation naturelle et susceptibles de faire reconnaître l'existence d’oiseaux à la surface du globe aux époques antérieures à la nôtre, et j'en parlerai en suivant l’ordre géologique de leur gisement. Je dois aussi préveuir de la signification des deux motsOrnitichnites et Osteornis, par lesquels je désignerai deux sortes des témoins que la classe des oiseaux a laissés de son ancienne existence.
Osteornis. — C’est à dire os d'oiseau. Je nommerai ainsi les débris osseux ou lesos entiers d'oiseaux trouvés à l’état fossile (1), et j'en proposerai l'emploi aux naturalistes, pour désigner tous les ornitholithes osseux dont la détermination spécifique paraîtra impossible. Je sais que beaucoup de paléontologistes, et même plusieurs anatomistes, dénomment souvent comme espèces distinctes des fossiles dont la caractéristique est cependant impossible, et qui ne consistent qu'en ossements au moyen desquels on ne saurait indiquer plus que le genre, même en laissant à celui-ci
(1) Lithosteornis serait préférable, mais c’est un mot trop long.
Photr ”. rs toute l'extension que lui accordait Linné. L'âge démontré ou supposé des terrains d’où proviennent ces fossiles est souvent la seule indication qui puisse faire supposer que les espèces ainsi nommées diffèrent ou ne différent pas de celles des couches adjacentes, ou de l’époque actuelle; aussi dans ce cas lathéorie seule est-elle consultée, etlesuns établissent-ils l’identité, tandis que d’autres la nient formellement. Le zoologiste invoque l'autorité du géologue, qui allègue à son tour celle du zoologiste, et somme toute la démonstration de l’un et de l’autre n’est autre chose qu’une pétition de principes. La nomenclature linnéenne a trop de précision pour qué nous puissions l'employer constamment en paléontologie. Quand on a des doutes sur le genre d’un oiseau, comment assurer son espèce, et alors pourquoi lui donner un nom spécifique; quand on n'arrive qu’à la détermination du genre. pourquoi faire dire à la science plus qu’elle n’est en droit de le faire en suivant pour la dénomination d’êtres aussi difficiles à reconnaitre les mêmes règles que pour les animaux vivants ou que l’on possède entiers, tandis qu’on n’a de ceux qui ont cessé d'exister aux époques anté-historiques que des débris le plus souvent incomplets. Tout os fossile d'oiseau sera donc un Osteornis. On rappellera par ce nom seul un fait important pour la paléontologie, l’existence d'oiseaux fossiles à l’époque où tel terrain s’est formé ; un qualificatif de ce nom collectif indiquera si l’ornitholithe est douteux, ou si la détermination qu’on en a faite indique, au contraire, l’ordre, la famille ou le genre auxquels son espèce appartenait; et, comme les oiseaux fossiles d'espèce indéterminée, quels que soient leur genre, leur famille ou leur ordre, recevront le mênie nom collectif, on pourra, si l’on use de ce moyen avec réserve, enregistrer les gisements d'oiseaux avec autant de précision que précédemment, et sans néanmoins encombrer les catalogues pa-
Mio léontologiques d'espèces purement nominales, tant qu’elles n'ont pas été démontrées et qu'on ne leur à pas assigné une place réelle dans la méthode. Les détails que nous donnerons bientôt montreront combien est encore restreint le nombre des ornitholithes que l’on connaît suffisamment pour en désigner l'espèce.
On pourrait appliquer de semblables noms aux ornitholithes qui consistent en œufs, ainsi qu’on en trouve en Auvergne, ou en plumes, comme plusieurs localités en ont fourni; mais on ne connaît point encore un nombre suffisant des uns et des autres pour qu'il soit nécessaire de leur imposer une dénomination spéciale, et ces dénominations seront très faciles à faire quand on en reconnaîtra le besoin.
Ornithichnites. — M. Hitchcock appelle ainsi un genre d'oiseaux qui aurait laissé dans le nouveau grés rouge du Connecticut des empreintes de pieds indiquant plusieurs espèces. (O. giganteus, tuberosus, ingens, etc.) Il n’a pas un seul os de ces oiseaux; les différences de la grandeur des traces lui font supposer dans la taille des animaux qui les ont laissées des différences plus considérables que celles qu'on remarque entre l’Autruche d'Afrique et la Bécasse, et cependant M. Hitchcock fait des unes et des autres un même genre, et dans ce genre il établit sept espèces. Si nous étions bien convaincu que toutes ces traces proviennent d'oiseaux, nous les rapporterions à une catégorie spéciale d’ornitholithes, pour laquelle on pourrait conserver le nom qu'a inventé M. Hitchcock, bien qu'il ne soït pas très eu phonique ; nous admettrions que ces traces sont de plusieurs sortes ; qu’elles indiquent certainement plusieurs espèces, mais sans donner au nom désignatif de cesespèces la valeur des noms spécifiques de la nomenclature binaire, et toutes les traces ou pas fossiles d'oiseaux qui pourront être signalées, à quelque terrain qu'elles appartiennent, seraient ésalement des ornithichnites.
eg”, je CHAPITRE PREMIER.