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PRÉFACE. XI

A présent on pourrait faire sur Rembrandt et son génie, sur son époque et la peinture hollandaise, un livre historique, qui devrait joindre à l'exactitude le mérite littéraire, une compétence irrécusable en matière d'art, et même cet attrait poétique que comporte l'originalité du Shakspeare de la Hollande.

L'annotateur des publications de M. Scheltema se prépare depuis longues années à cette œuvre ambitieuse. Aura-t-il le temps et la puissance de laisser ainsi un dernier témoignage de son fanatisme pour Rembrandt?

W. BÏÏRGER.

Je ne crois pas qu'on puisse trouver un homme dont le nom soit partout si célèbre et dont la vie cependant soit si peu connue que l'était, il n'y a pas encore longtemps, celle de Rembrand. Sur les points principaux de sa vie a régné jusqu'aujourd'hui une grande incertitude, sinon une complète ignorance. Ainsi, le lieu et la date de sa naissance étaient indiqués faussement. Le souvenir de sa femme avait été conservé, mais les données relatives à la personne et à l'origine de cette femme étaient tout à fait contraires à la vérité. De même, on ignorait en quel endroit, à quelle époque, le grand artiste était mort, et on ne pouvait indiquer la place où sa dépouille mortelle avait été confiée à la terre. Aussitôt que le plan d'élever une statue à Rembrand fut arrivé à maturité, je crus qu'il était à souhaiter au plus haut point que l'on fît en même temps les recherches nécessaires pour éclaircir sa biographie. On aurait quelque motif d'accuser de froideur notre nation, en tout cas on pourrait douter de la chaleur de notre sentiment national, si, à l'occasion de l'hommage rendu au talent de

Rembrand, nous ne nous occupions aucunement de la personne même dans laquelle ces dons admirables ont brillé, si nous oubliions l'homme qui a viï le jour sur notre sol, qui a exécuté ses belles œuvres dans notre patrie, et qui y a trouvé sa dernière demeure. Oui, Rembrand était un Hollandais dans tout le sens du mot, et, si la Belgique peut se vanter de son Rubens, l'Italie de son Titien et de son Michel-Ange, nous autres Hollandais, nous sommes fiers de nommer Rembrand notre compatriote. J'ai cru que le moment était venu, si jamais, de prouver notre intérêt, en essayant d'éclaircir la vie de ce peintre unique ; j'ai cru qu'il fallait, s'il était possible, arracher les particularités de cette vie aux ténèbres qui les enveloppaient. C'est pourquoi je me suis appliqué à chercher quelques lumières dans des documents inconnus, avec l'intention de livrer h la publicité, lors de l'achèvement de la statue, une esquisse biographique de Rembrand.

Je ne tardai pourtant pas à modifier mon premier plan : la commission d'Amsterdam, chargée de l'érection du monument, ayant eu connaissance de mon projet, me confia l'honorable mission d'ouvrir la cérémonie en prononçant, la veille de l'inauguration, un discours sur Rembrand, au local de la Société Arti et Amicitiœ. Je n'hésitai pas à me charger de cette tâche, quoique je ne m'en dissimulasse pas les difficultés ; je l'ai exécutée selon la mesure de mes forces. J'ai parlé non-seulement de la vie de Rembrand, mais aussi de son caractère, et j'ai tâché de le disculper du blâme qui pèse à tort sur lui. Enfin, j'ai appelé l'attention sur son mérite comme peintre et comme graveur. Ne méjugeant pas capable, de ma propre autorité, de porter un

jugement sur Rembrand considéré à ce dernier point de vue, j'ai suivi l'opinion de juges compétents et surtout de notre savant ImmerzeeJ, sans néanmoins m'y conformer tout à fait, et sans renoncer entièrement à mes propres opinions. Cette esquisse forme la première partie du travail que j'offre aujourd'hui respectueusement à mes compatriotes. J'ai prononcé le discours à peu près comme il est imprimé ; seulement, je me suis permis, à la lecture, d'ajouter quelques points tirés des pièces justificatives, qui ont pris leur place dans la publication. La deuxième partie se compose donc de ces pièces justificatives, puisées, pour la plupart, à des sources historiques ; j'ai cru que je ne pouvais les retrancher, parce que c'est sur elles que repose principalement mon exposition de la vie et du caractère de Rembrand, qui diffère de celle des écrivains antérieurs. Puisse la dernière partie, où j'ai donné une description succincte de l'inauguration de la statue, suppléer quelque peu au manque de notice commémorative, et servir à conserver toujours le souvenir de ce mémorable événement. Si je m'étais décidé à écrire une relation de la fête de Rembrand, j'aurais dû mentionner plus de particularités et citer les noms d'un plus grand nombre de personnes qui ont contribué avec zèle à l'éclat de la fête. Mais la disposition de mon livre ne permettait pas de donner tant d'extension à une partie spéciale.

Les recherches qui ont précédé la composition de cet opuscule m'ont coûté, je ne puis le nier, beaucoup de travail. Peut-être doutera-t-on que le résultat de ces recherches compense bien le temps et les efforts que j'y ai consacrés ; peut-être pensera-t-on que quelques particula-

rités, telles que celles qui concernent l'état d'insolvabilité dans lequel Rembrand s'est trouvé, ne devaient pas être publiées, comme n'ayant aucun rapport avec le talent que nous admirons en lui, et pour lequel un hommage public lui a été décerné. Quant à la première réflexion, je dois reconnaître que je m'étais flatté, en commençant ces recherches, de recueillir une plus ample moisson; mais je crois encore, aujourd'hui que les résultats n'ont pas répondu entièrement à mon attente, n'avoir pas exécuté une œuvre inutile ni infructueuse. Touchant la seconde observation, je me permettrai de faire remarquer que je ne rappelle pas seulement les mérites de Rembrand, mais que je retrace aussi sa biographie, et que, du reste, je m'étais proposé particulièrement de compléter et de corriger ce qui, à cet égard, a été avancé incomplètement ou inexactement par d'autres. Tout intéresse dans un homme éminent, et les moindres détails, surtout lorsqu'ils se rapportent aux grands événements de sa vie, méritent d'être arrachés à l'oubli, autant que les choses d'une grande importance. Je dois aussi déclarer, pour expliquer une irrégularité apparente, que j'ai écrit le prénom : Rembrand, selon l'usage actuel, mais qu'en citant ce mot d'après d'autres écrivains qui l'ont employé avec l'ancienne terminaison, j'ai cru devoir respecter leur manière d'écrire.

C'est un phénomène remarquable dans notre siècle, que cette tendance presque générale à honorer les talents des générations précédentes, en élevant des cénotaphes et des statues. On s'est maintes fois demandé si ce signe caractéristique de notre époque doit être expliqué d'une manière favorable ou défavorable, et si les efforts employés à de

tels hommages méritent blâme ou approbation. La réponse à faire à ces questions dépend tout à fait du point de vue dont on considère la chose et du but qu'on se propose d'atteindre par ce moyen. Si ces monuments ne doivent servir qu'à flatter l'orgueil national ou à couvrir, sous un brillant manteau emprunté aux ancêtres, la débilité et la misère des descendants, leur signification est vaine et futile. Mais, si l'on y attache une idée plus haute, si c'est un hommage reudu aux pères par des enfants reconnaissants, animés du désir sacré de suivre leurs traces et de les égaler dans la pratique de tout ce qui est bon, et beau, et noble, — qui blâmerait un pareil effort?

Levez-vous donc, ombres de nos pères î levez-vous de vos tombeaux ! renaissez sous des formes de bronze, pour nous rappeler avec force ce que la Hollande fut autrefois, sous la protection divine, par vos services, par vos vertus, par vos talents ; afin que, dignes de vous, nous conservions intact l'héritage que vous nous avez laissé, afin que nous léguions votre nom pur de toute souillure aux générations suivantes. Et toi, Rembrand, éveille chez nos artistes le désir de suivre dignement ton exemple ; excite-les à maintenir glorieusement la renommée de l'école hollandaise. Alors ce ne sera pas en vain qu'on aura élevé ta statue dans la capitale de la Hollande.

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