DISCOURS
He had few equals and no superiors.
Pilkington.
Très-honorables compatriotes et concitoyens !
On a parfois accusé nos compatriotes de quelque ingratitude ou, du moins, d'indifférence pour la mémoire de nos grands hommes. Quoique je ne puisse approuver en général le fond de ce reproche, je dois reconnaître pourtant que les mérites de quelques-uns de nos éminents compatriotes sont encore trop peu mis en lumière par la plume de nos historiens, et qu'on ne s'est pas assez appliqué jusqu'aujourd'hui à livrer leur souvenir à la postérité avec les honneurs qui leur sont dus. Peu d'entre eux seulement, tels que Huig de Groot (Hugo Grotius) et Michiel de Ruiter, obtinrent cette distinction, que leur biographie fût écrite complètement et avec soin ; sur plusieurs autres, dont on cite les noms avec beaucoup de louanges, même à l'étranger, on ne connaît avec certitude et on n'a écrit que fort peu de chose. On s'étonne qu'il faille placer parmi ces derniers l'unique Rembrand van Rijn, l'homme qui est à la
tête de l'ancienne école de peinture hollandaise, à la même place d'honneur qui a été assignée à Rubens dans l'école flamande du dix-septième siècle. Sans doute, nous connaissons Rembrand par les admirables productions de son pinceau et de son burin ; nous voyons bien par ses œuvres comment, au moyen d'une frappante application de lumière et d'ombre, il produisait les plus merveilleux effets; nous savons qu'il possédait excellemment l'art d'animer en quelque sorte, par le naturel de sa représentation, le papier ou la toile ; mais, quant à la personne et à la vie de l'admirable artiste, c'est à peine si quelques renseignements, pour la plupart injustes ou inexacts, sont parvenus jusqu'à nous.
C'est peut-être là un des motifs pour lesquels la Société hollandaise des Arts et des Sciences décida, il y a quelques années, de mettre au concours l'Éloge de Rembrand. La réponse envoyée par le savant Immerzeel obtint la médaille d'honneur en argent1. Ce Discours, considéré comme un Éloge, et c'était ainsi que la Société l'avait demandé, a des mérites qu'on ne peut méconnaître ; mais l'écrivain a-t-ii satisfait à la promesse de la préface, d'écarter de son travail tout ce qu'on a avancé de faux, tout ce qu'on a manifestement inventé sur la vie de Rembrand, et de placer notre peintre dans la vive lumière de la vérité? Je crois devoir répondre négativement. On ne rencontre dans ce discours presque rien qui ne se trouve dans les auteurs précédents, et qui puisse passer pour nouveau ou
1 Ce Mémoire, couronné en 1839, a été inséré dans les œuvres de la Société susdite, t. ï, p. 477-568, et publié séparément par l'auteur en 1841. — - S.
inconnu, si ce n'est une particularité importante concernant une triste circonstance de la vie de l'artiste, et qui nous est communiquée pour la première fois par Immerzeel. Du reste, dans son ouvrage, reparaissent les mêmes erreurs, les mêmes inexactitudes, qui, depuis Houbraken, auquel, ce semble, elles doivent naissance, ont été transmises jusqu'à notre temps, d'un, écrivain à l'autre, parfois avec addition de fictions nouvelles.
Demain, notre patrie fera à son Rembrand l'honneur qui échut à Rubens, il y a quelques années, dans la ville d'Anvers. La statue élevée à Rembrand sur une de nos principales places sera découverte solennellement, et l'Amstel n'aura pas à envier plus longtemps à l'Escaut sa prérogative. Il m'a semblé qu'il était d'une nécessité absolue, surtout en ce moment, qu'on fît de nouveaux efforts pour éclaircir la vie de Rembrand ; je m'imaginai que, pour plus d'un motif, on pouvait attendre de moi l'accomplissement de cette tâche, et que c'était un devoir qui m'était prescrit par la patrie elle-même. Obéissant à cette voix, j'ai entrepris cette étude, dont j'offre aujourd'hui modestement les fruits.
Qu'on n'attende pas cependant de moi que, parlant en cette occasion de Rembrand, j'ose me poser comme juge ou censeur de ses œuvres, ni que j'essaye de faire remarquer et d'expliquer toute l'originalité, toute la beauté, par lesquelles ses productions se distinguent. Le fameux général carthaginois, Annibal, exilé de sa patrie, s'étant retiré à Éphèse, à la cour d'Antiochus le Grand, fut invité à entendre un discours du philosophe péripatéticien Phormion. L'orateur parla devant lui des devoirs du général
et de toutes les parties de Fart militaire. Après la fin du discours, les assistants, qui avaient écouté avec un grand plaisir, demandèrent au Carthaginois ce qu'il pensait luimême de ce philosophe. Annibal fit cette réponse brève, mais pleine de sens : — qu'il avait vu dans sa vie bien des fous, mais jamais un plus grand fou que Phormion. Assurément il n'avait pas tort, remarque à ce propos Cicéron, qui a recueilli cette anecdote dans son livre de Oratore. Quoi de plus sot et de plus impudent, en effet, que de prétendre, sans avoir jamais vu ni camp, ni ennemi, sans avoir jamais exercé le moindre emploi public, donner des leçons sur l'art militaire à Annibal, qui, pendant tant d'années, avait disputé l'empire du monde aux Romains, vainqueurs de tous les peuples?
Je craindrais de ne pas mériter un jugement plus favorable si j'entreprenais de donner des leçons sur la peinture, ou si je m'efforçais de dévoiler toutes les richesses du brillant génie de Rembrand devant des auditeurs plus compétents que moi pour apprécier le génie; car, parmi eux, je suis heureux de voir des hommes qui, quelle que soit la décadence de notre patrie dans les arts et les sciences, soutiennent encore dignement la vieille gloire de l'école hollandaise \ Je voudrais donner d'abord un aperçu concis mais exact de la vie de Rembrand, et communiquer ensuite quelques observations sur sa personne et sur son caractère. Il m'a semblé néanmoins qu'en bornant là mon
1 La Société Arti et Amicitiœ, dans le local de laquelle M. Scheltema a prononcé ce Discours, est composée, en effet, de tous les artistes éminents, de tous les amateurs distingués, non-seulement d'Amsterdam, mais de la Hollande entière. — W. B.
discours, je tracerais une image sans force et sans couleur, puisque, après tout, l'idée de la personne se lie inséparablement à l'idée de la profession. Aussi, après avoir exposé sa biographie et ses qualités personnelles, je jetterai un rapide coup d'œil sur son mérite comme artiste. Le jugement que je porterai sur ses œuvres est emprunté en partie à mon propre sentiment artistique, mais il est dû certes plus encore aux lumières d'hommes expérimentés. Si je m'écarte de l'opinion des écrivains précédents sur les points capitaux de la vie de Rembrand, il ne faut pas m'accuser du désir d'annoncer du nouveau, ni du désir plus futile de critiquer ou de corriger les autres. Mes données sont puisées à des sources authentiques; elles s'appuient sur des fondements solides, que j'espère faire connaître à mes compatriotes par la publication de ce travail ; de son côté, l'honorable secrétaire de la Société Arti et Amicitiœ m'a promis avec empressement son concours pour faire connaître à l'étranger la vérité sur ce sujet \
Suivant l'opinion générale, Rembrand Hermanszoon van Rijn serait né en 1606 ; je crois pouvoir affirmer qu'il n'est venu au monde que deux ans plus tard, par conséquent en 1608 2. Je pense aussi que le lieu de sa nais-
1 M. Alexander Oltmans n'a pu tenir sa promesse ; car il mourut dès le 10 avril 4853. Mais, en 1859, la Revue universelle des Arts, publiée à Paris et à Bruxelles, a donné de mon travail sur Rembrand une traduction revue et annotée par W. Bùrger. La présente édition, perfectionnée et très-augmentée, doit être considérée comme une édition toute nouvelle.
2 Voir ce que j'ai écrit, dans la seconde partie, sur cette date de naissance.
sance a été mal indiqué. On a, sans aucune espèce de preuves, désigné un moulin situé près du Rhin, entre les villages de Leiderdorp et de Koudekerk. Il me paraît trèsprobable que Rembrand naquit à Leiden ; du moins est-il certain que ses aïeux Gerrit Roelofszoon van Rijn et Lijsbeth Hermansdochter, ainsi que ses parents Herman Gerritszoon van Rijn" et Neeltje Willemsdochter van Zuidbroek ont eu constamment leur domicile à Leiden, dans la Weddesteeg près de la Wittepoort \ Ils demeuraient dans un moulin à drèche qui leur appartenait pour la moitié. Les parents de Rembrand étaient des bourgeois aisés, qui, à leur mort, laissèrent un bien assez considérable, comprenant, outre d'autres immeubles, un jardin de plaisance à Zoeterwoude. Mais cette succession ne passa pas aux mains de Rembrand seul, ainsi qu'on pourrait le conclure de ce qu'on le représente toujours comme l'enfant unique de ses parents. Il avait encore six frères et sœurs, tous mentionnés nominativement dans le registre de recensement delà ville de Leiden. Des sept enfants, dont il était le sixième, il en restait encore, outre lui, trois vivants, en 1640, lorsque la mère mourut (le père était mort depuis plusieurs années), et c'est avec eux qu'il partagea l'héritage de la famille.
Un écrivain digne de foi 2 rapporte que les parents de Rembrand l'envoyèrent à l'école à Leiden, dans l'intention de lui faire apprendre plus tard le latin, pour qu'il pût fréquenter les cours de l'université de Leiden et se
1 Dans la ruelle de l'Abreuvoir, près de la porte Blanche. — W. B.
2 Orlers : Beschrijving van Leiden ( Description de Leiden ), p. 375. — S.
rendre capable de remplir quelque fonction dans la ville ou dans l'Etat. Rembrand fut donc, de même que Rubens, destiné d'abord à l'étude de la jurisprudence. Mais cette vocation ne s'accordait point avec le goût et les dispositions du jeune garçon, qui déjà de bonne heure sentait s'éveiller en lui un penchant décidé pour le dessin et la peinture. Ses parents, cédant à ce désir, lui firent enseigner les principes de ces arts par Jakob Isaakszoon van Swanenburg, peintre peu connu. Il resta chez ce maître environ trois ans, et il y fit de tels progrès, qu'on pouvait augurer, d'après les ébauches imparfaites du jeune homme, que son talent, en se développant, produirait un jour quelque chose de grand. Ensuite Rembrand fut placé par son père à Amsterdam, chez Pieter Lastman, que Vondel, sans doute par une figure poétique, a nommé l'Apelles de son siècle. Il s'arrêta seulement une demiannée dans l'école de Lastman et poursuivit ses études sous la direction d'un peintre de Haarlem, Jakob Pinas. Il ne resta chez ce maître que peu de temps et revint bientôt à Leiden, dans la maison paternelle. Là, il continua- à s'exercer au maniement du burin et du pinceau, et il se fit bientôt comme peintre une telle réputation, que souvent on le mandait à Amsterdam, pour y peindre des portraits. C'est ce qui l'engagea à s'établir dans cette ville, vers 1630.
Rembrand a demeuré à Amsterdam en différents endroits. Le premier de ses domiciles qu'on puisse déterminer avec certitude est celui de la Sint-Antonie Rreestraa (large rue Saint- Antoine) , en 1634. Cinq ans plus tard, nous le trouvons demeurant sur le Binnen-Amstel (l'Am-
stel intérieur). Il paraît pourtant qu'il n'y demeura pas longtemps et qu'il retourna bientôt à la Sint-Antonie Breestraat, où il acheta, dans la partie de la rue nommée aujourd'hui Joden Breestraat (large rue des Juifs), un grand bâtiment, le deuxième après l'écluse Sint-Antonie, du côté du sud. Il passa une grande partie du reste de sa vie dans cette demeure, sans quitter la ville d'Amsterdam; il y exécuta la plupart de ses chefs-d'oeuvre. En dernier lieu, il habita une maison au bout du Rozengracht (canal des Roses), vis-à-vis de l'ancien Doolhof (Labyrinthe).
En 1634, Rembrand épousa Saskia Uilenburg. Ce mariage fut célébré le 22 juin de cette année-là, en Frise, à Sint-Anna parochie (paroisse Sainte-Anne), où Sa'skia demeurait chez sa sœur Hiskia , mariée à Gerrit van Loo, secrétaire du bailliage le Bildt (de Grietenij het Bildt). A tort, les biographes de Rembrand ont considéré cette femme comme une petite paysanne de Ransdorp en Waterland. Bien loin qu'elle descendît d'une race de paysans, elle était, au contraire, issue d'une famille très-distinguée et très-respectable de la Frise. Saskia était fille de Rombertus Uilenburg, qui fut pensionnaire et bourgmestre de la ville deLeeuwarden, et qui occupa ensuite avec distinction, pendant plusieurs années, la dignité de conseiller à la Cour de Frise. Il avait huit enfants, dont Saskia paraît avoir été la septième, et la quatrième des filles. Gomme particularité remarquable de la vie de ce Rombertus Uilenburg, on rapporte qu'il se trouvait à Delft, délégué des villes frisonnes, le 10 juillet 1584, le jour où Guillaume Ier fut assassiné, et qu'il dîna avec le prince un peu avant la perpétration du crime. Vers deux heures, Guil-
laume se leva de table, et, peu d'instants après, en descendant l'escalier de la cour, il fut atteint traîtreusement, par Balthazar Gerards, d'un coup de feu, qui mit fin à ses jours \
Saskia Uilenburg n'était pas seulement une femme de distinction, mais encore elle était riche. Une sentence de la Cour de Frise nous apprend qu'on lui reprocha un jour d'avoir gaspillé, par son luxe et son faste, l'héritage de ses parents, inculpation qui ne parut point du tout fondée. Saskia et Rembrand purent, sans vanité, se vanter d'être richement et surabondamment comblés de biens temporels, « ajoutant qu'ils ne pourraient jamais assez en remercier le Tout-Puissant. » Rembrand n'eut pas le bonheur de posséder sa femme plus de huit ans. Saskia Uilenburg mourut en cette ville, au milieu de juin 1642, et ejle fut enterrée, le 19, dans l'église Vieille (Oude Kerk). On sait qu'elle laissa à Rembrand un fils nommé Titus, qui fut élevé par son père dans sa profession, mais qui ne se distingua nullement comme artiste. On ignorait, et le fait est moins important, qu'elle lui eût donné auparavant un autre enfant qui mourut en bas âge et qui fut enterré dans
1 M. G. H. M. Delprat a fait connaître cette particularité, en publiant (dans les Bijdragen voor vaderlandsche geschiedenis en oudheidkunde, — Documents pour servir à l'histoire de la Hollande, etc., — de J. A. Nijhoff, t. II, p. 119j une lettre de Uilenburg au magistrat de Leeuwarden, concernant sa réception à Deift et la mort de Guillaume 1er, le 10 juillet 4584. — S.
M. Gachard, conservateur à la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, a reproduit cette lettre dans sa préface dut. VI de la Correspondance de Guillaume le Taciturne. — W. B.
l'église du Sud (Zuider Kerk), le 13 août J638 1. Par son testament, Saskia instituait héritier son fils Titus van Rijn, sous condition que Rembrand, son mari, jusqu'à conclusion d'un nouveau mariage, sinon jusqu'à sa mort, aurait la pleine possession et l'usufruit des biens qu'elle laisserait, à charge de donner à Titus une éducation honorable et de pourvoir convenablement à tous ses besoins, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa majorité ou jusqu'à ce qu'il se mariât, auquel cas Titus recevrait de son père un présent de noce, ou une dotation. Que si Titus venait à mourir avant ce temps, et sans descendants légitimes, Rembrand recueillerait tout l'héritage; mais qu'à sa mort, ou s'il contractait un nouveau mariage, une moitié de la fortune écherrait de son côté, l'autre moitié à une sœur de Saskia, à Hiskia, à condition que celle-ci ferait quelques legs à ses propres parents. — Après la mort de Saskia, Rembrand contracta un nouveau mariage, dont je ne sais rien de certain, si ce n*est qu'il en provint deux enfants 2.
Je l'ai déjà dit, on ne connaît presque rien de la vie de Rembrand. Il ne lui fut pas donné de fréquenter le grand monde, ni de s'attirer le crédit et la considération par ses relations sociales. Rubens hantait les palais de la noblesse et les cours des princes ; on lui confia des ambassades importantes, qui répandirent partout son nom et sa gloire. Rembrand, lui, ne vivait que pour ses études et pour l'in-
1 Voir à la seconde partie, un document supplémentaire sur les enfants de Rembrand et de Saskia. — S.
2 On trouvera dans la seconde partie quelques documents nouveaux, que j'ai découverts récemment, sur le second mariage de Rembrand. — S.
struction de ses élèves, réunis en grand nombre autour de lui. Rubens demeura alternativement dans plusieurs pays de l'Europe. L'Italie et l'Espagne, la France et l'Angleterre le possédèrent tour à tour, assez longtemps, tandis que Rembrand, bien connu de ses concitoyens et de ses compatriotes, mais peu célèbre hors du pays, passait sa vie entre les murs de son atelier. Trois gravures de Rembrand ont fait supposer qu'il a été à Venise ; des écrivains assurent aussi qu'il a demeuré en Angleterre et en Suède. L'une et l'autre hypothèse sont entièrement erronées. Depuis l'an 1630 jusqu'à sa mort, il a eu constamment son domicile à Amsterdam ; il paraît n'avoir quitté cette ville que rarement et pour peu de temps, assurément jamais pour voyager à l'étranger. — J'ignore si Rembrand était bourgeois d'Amsterdam ; il est très-probable que, de même que Govert Flinck, Ferdinand Bol, et autres de ses disciples, il a joui de la bourgeoisie.
Nécessairement, dit Houbraken, Rembrand avait dû amasser une forte somme d'argent, car il vivait bourgeoisement et gagnait beaucoup par son pinceau ; et pourtant, après sa mort, on n'entendit pas estimer fort haut son héritage. Certes, cet écrivain, qui était fort mal renseigné sur tout ce qui concerne la vie de Rembrand, et qui a jugé son talent avec injustice et partialité, n'avait pas connaissance du malheur qui frappa notre artiste en 1656 ; autrement, il aurait appris que les productions de Rembrand, recherchées plus tard avec un intérêt toujours croissant, furent loin de lui rapporter à lui-même des trésors. En l'année susdite, Rembrand fut déclaré en état d'insolvabilité notoire, et ses biens passèrent à la Desolate
Boedelkamer (Chambre des Insolvables). Sa maison de la Sint-Antonie Breestraat, son mobilier et son linge, ses tableaux et ses dessins, en un mot tout ce qu'il possédait y fut vendu par exécution judiciaire. Il est vrai que ce malheur n'étouffa pas son amour pour l'art et n'affaiblit pas son ardeur au travail; mais il paraît que, aigri parles pertes qu'il venait d'éprouver, il se retira dans l'isolement ; et, depuis, on le remarqua si peu dans le monde, qu'on fut longtemps dans une complète incertitude sur l'époque et le lieu de sa mort. Quelques écrivains ont présumé que Rembrand, après son malheur, alla s'établir dans une ville d'Angleterre; d'autres prétendent qu'il est mort à Stockholm. Enfin, Immerzeel crut mettre un terme au débat en publiant une note du Registre d'enterrement du cimetière Sint-Antonie, suivant laquelle Rembrand aurait été enterré là, le 19 juillet 1664 l. Ce fait, dont on avait déjà contesté l'authenticité, à cause de l'existence d'une peinture exécutée encore par Rembrand en 1667 2, je l'ai
1 Immerzeel : Lofrede op Rembrandt (Éloge de Rembrandt), p. 47 et 59. — S.
2 II y a même de lui un tableau signé et daté 1669, suivant Nagler, Ratligeber et plusieurs autres écrivains : c'est le n° 271 du musée de Darmstadt : « Une femme nettoyant la tête de son enfant qui mange une pomme. Un chien a ouvert la porte avec sa patte de devant et il va sortir. Signé du nom. Sur toile. H. 3 p. 3 p. L. 2 p. 7 p. » Catalogue du musée de Darmstadt (1843). — On voit que le catalogue, qui mentionne la signature, ne parle point de cette date curieuse. Il y en a une pourtant, mais dont le dernier chiffre est, il faut croire, assez illisible. Après la prétendue découverte d'Immerzeel, qui semblait fixera 1664 la date de la mort de Rembrandt, Rathgeber alla vérifier sur le tableau de Darmstadt la date 1669 qu'il avait d'abord acceptée. Le dernier chiffre est bien un 9, incontestablement. Mais Rathgeber
reconnu faux, après examen. J'ai trouvé que Rembrand est mort en 1669 à Amsterdam, sur le Rozengracht. Sa
hésite sur le troisième chiffre, qui est confus et qui lui semble ne pouvoir être un 6, puisque Rembrandt est mort en 1664. Ce troisième chiffre, dit-il, paraîtrait être un 4, et non un 6. Rathgeber, qui est un érudit plutôt qu'un connaisseur en tableaux, n'a point eu l'idée de consulter le style et l'exécution de la peinture, qui diraient si le tableau est de 1649 ou de 1669 ; car, dans l'espace de ces vingt années, le style et l'exécution de Rembrandt avaient complètement changé. Ce qu'on peut appeler sa troisième manière, commençant vers l'époque de ses désastres (1656), et dont les Syndics du musée d'Amsterdam sont un des types, diffère assez de la seconde manière, dont la Ronde de nuit, du même musée, peut être prise pour le type.
Il n'est donc pas impossible de décider entre le 6 et le 4, d'après le caractère même du tableau.
A présent qu'on sait que Rembrand est mort en J 669 et qu'il peut avoir daté de sa dernière année un tableau, il serait bon de revérifier encore cette date. Je n'ai malheureusement jamais vu moi-même (mais je le verrai) ce tableau, qui provient, je crois, de l'ancienne galerie de Salzdahlum.
A propos de la peinture datée 1667, que cite M. Scheltema, il est arrivé à Iosi l'inverse précisément de ce qui arriva au docteur Rathgeber à propos de la date 1669, Iosi avait cru trouver dans une quittance de payement à Titus après la vente des biens de famille la preuve que Rembrand était mort en l'année 4665, et, dans son Catalogue de V œuvre, si je ne me trompe, il avait adopté celte date. Plus tard, ayant eu occasion de voir en Angleterre le superbe portrait daté 1667, qu'on intitule à tort le Bourgmestre Six, il fut bien obligé de revenir sur la date de mort 1665.
Tout cela prouve la nécessité d'étudier l'histoire de l'art dans les œuvres des maîtres surtout.
— Depuis cette note à la première édition du livre de M. Scheltema, j'ai été exprès étudier au musée de Darmstadt cette fameuse date 1669. Le tableau porte le n° 271 dans le catalogue, qui n'indique
dépouille mortelle fut enterrée le 8 octobre de cette annéelà dans l'église de l'Ouest (Wester Kerk), en cette ville.
Si les renseignements sur la vie de Rembrand, produits par les anciens auteurs, sont incomplets et, en outre, inexacts, on peut en dire autant de ceux qui concernent son caractère.
Nous connaissons bien son apparence extérieure par la multitude de portraits où il s'est montré lui-même, avec ses traits pleins de vigueur et d'expression, avec son œil brillant d'intelligence et de vie ; mais je crois que nous nous ferions une idée très-fausse de ses qualités intérieures si nous ajoutions foi aux étranges particularités qu'on rapporte sur sa manière de vivre et d'agir. Rembrand
point de date, mais seulement ia signature. 11 y a cependant la date sous le nom, mais cette date est 1649 et non 69. Le dernier chiffre 9 est absolument sûr, mais l'avant-dernier chiffre n'est pas très-distinct. J'avais la chance d'être au musée avec un myope. Nous avons regardé ces chiffres à toutes les lumières et à des moments différents, et nous avons acquis la certitude que ce troisième chiffre était très-certainement un 4, comme l'avait déjà soupçonné Rathgeber.
Plusieurs autres fois, et à de longues distances, j'ai été revoir ce tableau, avec d'autres compagnons, et, à chaque voyage, j'ai confirmé le 4. t
La manière de la peinture confirme aussi cette date. Si le tableau n'était pas daté, je l'aurais classé vers 1650, et non point dans la dernière manière après 1660. La femme assise, qui peigne le petit garçon accroupi devant elle, porte un superbe jupon de ce rouge intense que Nicolas Maes s'est si bien approprié, lorsqu'il vint travailler chez Rembrandt, de 1650 à 1655.
Il faut donc renoncer à cette date 1669, qui eût été la dernière dans l'œuvre de Rembrandt, puisqu'il mourut en cette année-là, et fut enterré le 8 octobre 1669. — W. B.
nous est présenté comme un homme de mœurs grossières, qui cherchait ses délassements dans la fréquentation de gens de la dernière classe du peuple ; c'était, dit-on, un homme livré à la cupidité et à l'avarice, et qui, en même temps, quelque absurbe que ceci puisse paraître, n'était pas exempt des vices contraires, la prodigalité et la dissipation. S'il y a quelque chose qui, dans le cours de cette étude, ait éveillé en moi un sentiment de satisfaction et ait augmenté mon respect pour notre célèbre compatriote, c'est la découverte que ces bruits calomnieux ne sont que des faussetés et des fables. Je suis heureux que, malgré la rareté des documents, il existe encore assez de preuves pour renverser d'une manière complète et rassurante ces accusations.
Il est possible que Rembrand ait été en relation avec des bourgeois simples et de basse condition, et même qu'il les ait recherchés, sans qu'il y ait là rien de déshonorant pour lui l. Nous trouvons la même particularité chez d'autres
1 Cette sollicitude de'.M. Scheltema pour justifier Rembrandt d'avoir fréquenté à son bon plaisir les classes populaires est sans doute un peu-exagérée, et Gérard de Nerval, qui avait entendu prononcer le discours à Arti et Amicitiœ, ne manqua pas, dans la Revue des Deux Mondes, de reprocher cet excès de pruderie au savant et honorable archiviste d'Amsterdam. Rembrandt était comme tous les vrais grands artistes : il fréquentait le haut et le bas de la société ; il était lié avec les principaux en tout genre de sa grande ville d'Amsterdam, peintres, poëtes, savants, politiques, avec tous les gens de qualité, quelconques; mais il cherchait aussi et il trouvait V homme dans les classes excentriques de son quartier des Juifs, dans la partie laborieuse ou aventureuse de la population d'Amsterdam ; c'était même là qu'il prenait ses types originaux, étranges, quelquefois sauvages. La vie,
grands génies sans qu'elle leur soit reprochée comme une honte. C'est ainsi que le célèbre Junius ne rougissait nullement, lorsqu'il composait son Nomenclator, ou vocabulaire en huit langues, de lier conversation avec des ouvriers et des artisans \ pour apprendre d'eux les vrais noms des instruments et des outils de leur profession. Et combien d'utilité notre peintre ne dut-il pas tirer de telles conversations, lui qui se consacrait à un art dont la pratique approfondie exige une science presque universelle ! Mais, que Rembrand se soit attaché uniquement et par prédilection à la classe la plus infime de la société, c'est ce que je puis contredire expressément. Notre excellent poëte Jeremias de Decker, qui nous est connu par ses œuvres comme un homme intègre et religieux, nommait Rembrand son ami, dans un sonnet composé en l'honneur du peintre, et Rembrand, à son tour, lui donna une véritable preuve de sympathie, en peignant, par pure affection, le portrait du poëte. Gela provoqua de Decker à reprendre sa lyre et à exprimer en beaux vers sa reconnaissance pour la distinction accordée. Rembrand a joui également de l'amitié et de la confiance du célèbre professeur Nikolaas Tulp et du beau-fils de Tulp, de Jan Six, seigneur de Vromade. De ses relations amicales avec ce dernier, j'ai trouvé une preuve décisive. Il m'est tombé, par hasard, dans les mains un album de Six^ qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrand. Si Jan Six, qui aimait les arts, n'avait
l'esprit, le courage, la beauté, la tournure pittoresque, ne sont-ils pas partout? — W. B.
1 Scheltema : Vieux et Nouveau (Oud en Nieuw), etc., etc., 1. 1, p. 154. — S.
été pour Rembrand qu'un protecteur ou un Mécène, il ne lui eût certes pas accordé une place dans son album. Et c'est d'un homme tel que Rembrand, qui pouvait se vanter de posséder l'estime et l'amitié d'un de Decker, d'un Tulp, d'un Six, qu'on a osé dire qu'il cherchait son bonheur dans la fréquentation des gens vulgaires et s'en faisait honneur! Ce reproche, en vérité, n'a pas besoin d'une plus ample réfutation.
Une autre accusation portée contre Rembrand a plus d'apparence de vérité. On l'a accusé de cupidité et d'avarice ; cela, du moins, semble s'appuyer sur quelques preuves, lesquelles, pourtant, après un examen impartial, paraîtront bien futiles et sans aucun fondement. Car, enfin, comment peut-on conclure sa cupidité, de ce fait, qu'il aurait avancé la main vers une pièce de monnaie peinte par terre, ou ailleurs, par ses élèves? Tout homme, même le plus désintéressé, ne pourrait-il être dupe d'un tel artifice? Que dire du trait odieux qu'on lui attribue, d'après lequel il envoyait son fils débiter au-dessous de leur valeur ses estampes, sous le prétexte qu'elles avaient été dérobées à l'auteur? — et de cet autre trait, — qu'il engagea sa femme à répandre le bruit de sa mort, afin de vendre ses œuvres à un plus haut prix ? Quel est le père sensé qui donnerait à son fils un tel ordre? quel est l'époux honnête qui exigerait pareille chose de sa femme? Il est également incroyable que Rembrand, aussi reconnaissable à sa physionomie qu'à son costume particulier, ait assisté, espérant rester inconnu, aux ventes publiques, afin de pousser les enchères sur ses propres ouvrages. On a même attribué à un vil sentiment d'avarice l'habitude qu'il avait de travailler les
différentes éditions d'une même planche, quoiqu'il n'eût évidemment d'autre but que d'améliorer ses épreuves et de les perfectionner. Ainsi la calomnie met tout à profit pour atteindre son but honteux ; elle transforme le bien en mal et donne comme blâmable - ce qui est digne de louanges.
Mais en voilà assez, peut-être trop, sur ces frivoles anecdotes. Veut-on, au contraire, une preuve de la discrétion et du désintéressement de Rembrand ? je citerai trois lettres écrites par lui au célèbre Gonstantijn Huigens. Le prince Frederik Hendrik avait commandé à Rembrand, pour sa collection, deux toiles représentant Y Ensevelissement et la Résurrection de Jésus-Christ. En envoyant ces deux tableaux à Huigens, secrétaire du prince, Rembrand lui écrit à quel prix il les estime, et il ajoute toutefois : « Si le prince trouve que le prix est trop élevé, il est libre de me donner moins, car je m'en rapporte à son jugement et à sa discrétion, et je me contenterai avec reconnaissance de la somme qu'il offrira. » Dans une seconde lettre, Rembrand réclame modestement la somme qui lui est due pour les tableaux commandés par le prince, qui en avait fixé le prix non à 2,000 florins, comme Rembrand l'avait espéré, mais seulement à 1 ,200 florins, sans que l'artiste s'en montre irrité, ni qu'il fasse paraître quelque mécontentement sur le retard du payement. Dans une troisième lettre, il offre poliment à Huigens un tableau de sa main, comme une marque de sa cordiale sympathie ; — manière d'agir qui ne s'accorde en rien avec la nature d'un homme cupide.
Cette accusation d'avarice est encore réfutée bien plus puissamment par la situation déplorable dans laquelle la
fortune de Rembrand se trouva plus tard. Il paraît étrange, en effet, qu'il soit tombé dans une telle perplexité, lui qui habitait sa propre maison, qui avait l'usufruit des biens laissés par sa femme, et qui devait se procurer, par ses tableaux, par ses gravures et par ses leçons, des revenus considérables. Sandrart estimait que Rembrand touchait annuellement de ses élèves plus de 2,500 florins. En outre, il exécutait de nombreux travaux. Dans les principales galeries de l'Europe, on compte aujourd'hui environ cent cinquante tableaux de Rembrand, sans parler de ceux qu'on rencontre dans, les cabinets de princes et de riches. Point de collection de dessins qui puisse se prétendre un peu complète, si elle ne montre au moins quelque production de son crayon. Si l'on considère, de plus, que le nombre de ses gravures monte à trois cent soixante-seize, dont les différents états sont presque innombrables, on sera stupéfait de la force de production d'un génie qui, soutenu par une ardeur à toute épreuve, sut produire dans une vie d'homme tant d'oeuvres originales et achevées.
La contradiction qui résulte de l'amoindrissement de ses moyens pécuniaires, combiné avec son assiduité sans exemple au travail, a valu à Rembrand le soupçon de prodigalité et de dissipation. On sait pourtant qu'il vivait d'une manière fort simple et que souvent, étant au travail, il faisait son repas d'un morceau de fromage et de pain ou d'un hareng salé. Il dépensait très-peu, chez lui comme hors de chez lui, et on le voyait rarement dans les lieux de divertissements publics. Aussi, pour expliquer cette énigme, a-t-on trouvé assez admissible la conjecture d'un écrivain assez récent, qui prétend que Rembrand aurait
abandonné sa fortune à Manasseh ben Israël et à Ephraïm Bonus pour tenter des expériences d'alchimie1. Je crois pouvoir repousser cette conjecture comme absurbe, vu qu'elle ne s'appuie pas sur la moindre preuve. Il m'est bien démontré que Rembrand a connu ces deux personnages, dont l'un s'est acquis de la réputation dans la théologie, l'autre dans la médecine ; mais rien ne prouve que ces deux estimables Israélites aient pratiqué l'art insensé des alchimistes, ni que Rembrand les ait aidés en cela de sa bourse.
La ruine de Rembrand peut, ce me semble, s'expliquer d'une façon toute naturelle et très-vraisemblable. Après la première moitié du dix-septième siècle, le trésor de l'État, épuisé par la guerre, se trouva dans une situation pitoyable, et le commerce, le nerf du pays, avait également souffert de grands dommages pendant la guerre. C'est ce qui se remarquait surtout à Amsterdam, où, en 1653, il y avait, selon certains écrivains quinze cents, selon d'autres près de trois mille maisons vides. Deux ans plus tard, la Hollande, à cause de ses grandes dépenses et de ses pertes continuelles, se vit obligée à réduire de 5 à 4 pour 100 les intérêts de ses créances ; les effets de cette réduction se firent sentir encore longtemps après. Il n'est pas douteux que tout cela n'ait exercé une réaction fâcheuse sur les arts, de sorte que les œuvres d'art baissèrent beaucoup en valeur et qu'on ne songea certes guère à en commander de nouvelles, comme n'appartenant pas aux besoins essentiels de la vie. Ajoutez que Rembrand, par le second ma-
1 Smith : Catalogue raisonné of the works of the most eminent painters, etc., London, 1836, t. Vil, p. xxvii.
riage qu'il contracta vraisemblablement vers cette époque, fut forcé, d'après le testament de Saskia Uilenburg, de remettre à son fils Titus tout le montant de la succession maternelle, tandis que son propre bien, évalué, quelques années auparavant, à plus de quarante mille florins, ne produisit, lors de la vente, à cause de la disgrâce du temps, qu'un peu plus du quart de cette somme. Suivant l'inventaire qui en existe encore, il avait rassemblé une nombreuse collection de tableaux, gravures et dessins des principaux maîtres, ainsi que d'armures, d'antiquités et de raretés, dont l'achat lui avait assurément coûté cher. Lorsque tout cela dut être revendu pour satisfaire aux clauses du testament, la vente produisit, sous la pression des circonstances, bien moins que la valeur de ces objets et surtout bien moins qu'ils n'avaient coûté. SiRembrand eût eu autant de bonheur que Rubens, qui vendit aussi son cabinet de son vivant, il aurait passé le reste de ses jours dans l'abondance.
Le malheur qui frappa Rembrand ne lui ôta ni le courage ni le goût de reprendre et de continuer avec vigueur ses travaux interrompus : plusieurs de ses admirables productions le prouvent1. Telle est la puissance salutaire de l'art : ainsi que la science, il est un ornement dans la prospérité, un refuge et une consolation dans l'infortune. Cette consolation n'a certes pas fait défaut à Rembrand, lorsqu'il se vit méconnu par la jalousie de ses rivaux et de ses confrères, qui, ne pouvant l'égaler en talent, eurent
1 Iosi, dans son Catatogue des œuvres de Rembrand (en hollandais), p. ii, préface, indique les eaux-fortes que fit Rembrand dans l'année de son désastre. — S.
recours à la malveillance pour amoindrir sa réputation et flétrir son nom de différentes manières : du moins, les accusations calomnieuses lancées contre lui ne paraissentelles pas avoir eu d'autre fondement ; j'ai démontré clairement, je pense, qu'elles sont fausses et nullement méritées.
Si la vertu est la plus belle couronne du vrai mérite, il n'y a point de juste motif pour disputer à Rembrand cette haute distinction. Nous ne voulons pas le priver de cette dernière palme ; nous le remettrons en possession de son honneur, que lui ont enlevé audacieusement l'envie et la jalousie, et nous n'hésiterons pas à ajouter à l'admiration pour son talent l'estime et le respect pour sa personne.
Mais ce sont moins les bonnes qualités de l'homme, quelle que soit l'estime que nous leur accordions, que l'admirable mérite du peintre, que nous rappelons ici solennellement. C'est pourquoi je me suis proposé d'appeler particulièrement l'attention sur ce point. On a demandé souvent auquel de ses maîtres de dessin ou de peinture Rembrand fut surtout redevable de ses progrès rapides et de son heureux développement. Je reconnais volontiers que leur enseignement a eu une influence salutaire sur sa première formation ; mais, si Rembrand sut s'élever à un si haut degré dans le monde artistique, il ne le dut, c'est ma conviction, qu'à lui-même, à lui seul. Le génie ne se forme pas suivant des préceptes déterminés et ne se laisse pas guider par la contrainte de règles étrangères. Il s'appuie sur ses propres forces, et se choisit lui-même la voie par laquelle, libre et maître de ses mouvements, il marche courageusement en avant. Rembrand n'avait pas reçu d'éducation littéraire, il n'avait pas eu de maîtres célèbres
pour lui aplanir la route vers le temple de l'art, et l'artistique Italie ne lui avait pas ouvert ses trésors de peinture et de sculpture. Il ne connaissait que peu de livres et de travaux théoriques sur l'art, mais il avait lu dans le grand livre de la Nature et saisi le vrai sens de ce livre divin. C'est dans ce livre qu'il a étudié les lois éternelles et immuables de la vie et celles de l'action de la lumière sur les objets; et, au moyen d'une observation attentive et d'une conception exacte de ce qui l'entourait, il a appliqué ces lois en maître; son œil perçant pénétrait jusqu'aux arcanes de la nature; jamais peintre n'en a su saisir de plus près l'essence ou ne l'a devinée avec plus de bonheur, pour donner aux productions de l'art l'apparence de la réalité. Il fut donc, plus qu'aucun autre artiste, redevable à lui-même et à ses merveilleuses aptitudes de ce qu'il est devenu, et c'est avec vérité que son panégyriste a proclamé « que Rembrand ne pouvait être produit que par Rembrand1. »
On sait que Rembrand a eu deux manières différentes. La manière la plus détaillée, tirant un' peu sur celle que Frans van Mieris a suivie, semble appartenir à la première époque de sa vie; ensuite, jusqu'à ses dernières années, il adopta une touche plus large et plus hardie, par laquelle plusieurs de ses portraits se distinguent. De sa première manière, on peut signaler, au Cabinet royal (musée) de La Haye Çs Gravenhagë), deux exemplaires, et deux autres de sa seconde manière au musée du Royaume à Amsterdam2.
1 Immerzeel : Éloge de Rembrandt, p. 9. — S.
2 « On peut admirer Rembrandt dans tous les musées de l'Europe,
Au musée de La Haye se trouve l'excellente peinture représentant Siméon au Temple, au moment où, ayant pris dans ses bras l'enfant Jésus, il entonne le fameux cantique. A côté de Siméon, on voit, outre quelques autres personnages, Marie et Joseph, qui tient dans sa main les deux colombes destinées à l'offrande. Au fond, une foule de Juifs sont rassemblés autour du grand prêtre. Lorsqu'on examine ce tableau, on se sent entièrement transporté en imagination dans le temple de Jérusalem ; on prend part à la cérémonie et on s'unit involontairement au chant du vieux Siméon. Cette peinture exquise est datée 1631 ; le ton en est clair, l'expression noble, et l'exécution délicate1.
Dans le même genre, mais sur une plus grande échelle, est la Leçon d'anatomie, avec figures de grandeur naturelle et vues jusqu'aux genoux; ce tableau, postérieur d'une année au Siméon , représente le célèbre professeur Nikolaas Tulp donnant à sept élèves une leçon d'anatomie, sur un cadavre étendu devant lui. L'exécution générale en est très-soignée, et la représentation est de la plus haute vérité. Au premier regard jeté sur le cadavre^ on se sent saisi d'un frisson et d'un sentiment d'aversion ; mais, si l'on considère ensuite le savant Tulp, dont les yeux étincellent de vie et dont les lèvres semblent se remuer,
dit Arsène Houssaye, mais c'est à La Haye et à Amsterdam qu'il faut aller saluer son génie. La Leçon d'anatomie et la Ronde de nuit sont l'expression la plus vive et la plus éloquente de ses deux manières. » — S.
1 Le Siméon et tous les autres tableaux décrits ci-dessus sont étudiés en détail dans les Musées de la Hollande, Amsterdam et La Haye, par W. B.
et aussi ses auditeurs, qui, tous, pénétrés de l'importance des explications, écoutent avec une extrême attention les paroles du professeur, — les termes manquent pour louer dignement le talent du peintre qui a su montrer avec tant de vérité la vie à côté de la mort.
Des deux tableaux de Rembrand, dans sa manière plus large, exposés ici, à Amsterdam, au musée du Royaume, l'un, daté 1642, a une renommée toute spéciale. Cette composition est célèbre partout sous le nom de la Garde de nuit [de Nachtivachi), Nous y voyons une partie d'une compagnie de bourgeois, qui, avec leur capitaine, le chevalier Frans Banning Kok, seigneur de Purmerland et Ilpendam, et leur lieutenant, Willem van Ruitenburg, seigneur de Vlaardingen, s'apprêtent à aller tirer au but. Un des bourgeois armés charge son arquebuse, un autre porte sur son casque une couronne de chêne, tandis que, sur le premier plan, un gamin accourt avec une poudrière. Parmi la multitude qui s'agite, on aperçoit encore une jeune fille en vêtement de fête, portant, attaché à sa ceinture, un coq blanc, destiné probablement au vainqueur. Cette œuvre incomparable a conquis déjà l'admiration universelle, à cause de l'excellente ordonnance, de la force extraordinaire d'exécution, au moyen desquelles le peintre, par des efforts faibles en apparence, a produit l'effet le plus saisissant. C'est ajuste titre qu'un juge compétent disait : « La Ronde de nuit de Rembrandt est, sans exagération, comme production de l'art, une des merveilles du monde, et le musée d'Amsterdam peut en être fier1. »
1 Nieuwenhuys : A Review of the Hues and works of the most eminentpainters, p. 9. London, 1834. — S.
Moins riche de composition que l'autre, le second tableau conservé au musée d'Amsterdam ne le cède en rien au premier pour la puissance de la pratique et pour la vérité; cette œuvre, de l'an 1661, représente une réunion d'essayeurs de draps, appelés aussi Staalmeesters (maîtres plombeurs, syndics). Quatre d'entre eux sont assis autour d'une table recouverte d'un tapis rouge, sur laquelle est un livre ouvert; le cinquième se dresse. Derrière eux se tient debout, la tête découverte, un sixième personnage, probablement le servant. Ils semblent délibérer sur des affaires de leur administration, et tous lèvent les yeux avec attention, comme si quelqu'un se montrait à eux inopinément.
Quant au caractère distinctif, il en est de cette peinture comme de toutes celles de Rembrand : on peut mieux le sentir que le décrire. Entrez dans un riche cabinet de tableaux, où, parmi un choix de chefs-d'œuvre, se trouve quelque production du pinceau de Rembrand, involontairement votre regard se portera là, sans que vous puissiez peutêtre vous rendre compte vous-même de votre impression.
Rembrand a laissé plusieurs élèves célèbres. Gérard Dov, Ferdinand Bol, Govert Flinck et Gerbrand van den Eeckhout entre autres ont atteint une hauteur incontestable dans la peinture. Mais, quoique formés à son école et pénétrés de ses idées et de ses principes, ils n'ont pas entièrement saisi et rendu l'originalité particulière au maître, originalité dont la cause semble devoir être cherchée bien moins dans un secret de sa manière de travailler, comme on le prétend ordinairement, que dans un secret de son génie.
De l'avis des connaisseurs habiles, le mérite de Rembrand consiste avant tout dans l'effet frappant, le coloris vigoureux et l'exécution magistrale. Il avait, comme je le disais tout à l'heure, étudié à fond la nature et observé avec soin Faction de la lumière sur la couleur. Par suite de cette étude, il s'était fait une théorie spéciale de la lumière et des couleurs, laquelle, appliquée avec jugement, le mit en état de reproduire dans ses œuvres ces effets féeriques que plusieurs imitèrent, que personne n'égala. Ses figures ne semblent pas placées sur la toile ; elles en ressortent et s'avancent vers nous sous une forme vivante. Plus que personne Rembrand connut l'art de disposer les objets dans le jour le plus frappant, et, sans exagération, de faire parler les couleurs. Il savait habilement saisir l'instant où la nature est le plus pittoresque, et, d'une main légère, reproduire sur la toile ses teintes fraîches. Sa couleur est si belle, que, par là, il égale, s'il ne surpasse, le grand Titien, qu'on a souvent nommé le père du coloris. A cela il joignait une heureuse harmonie de ton et d'arrangement. Son ordonnance est généralement riche, toujours bien méditée. Il s'inquiétait peu du costume, de sorte que, dans ses tableaux, on trouve souvent les costumes de l'Occident et ceux de l'Orient entremêlés ou alliés d'une façon fort bizarre; mais certainement il n'a pas agi ainsi sans l'intention d'en tirer un bon parti dans l'ensemble. On peut alléguer la même excuse, s'il s'est écarté parfois des règles ordinaires du dessin pour suivre à son gré et selon son caprice ses propres inspirations. C'est à cause de sa fidélité à la nature qu'on rencontre quelquefois chez lui des formes moins nobles. Il ne s'ef-
forçait point non plus, selon la tendance de l'école italienne, de poursuivre dans ses tableaux le beau idéal, et il a prouvé que, même sans le mélange de l'idéal, on peut, ' uniquement par l'expression de la réalité, faire répondre la peinture à sa haute mission. Enfin, sa manière de concevoir et d'exécuter est vraiment supérieure, de sorte qu'il est rare qu'une de ses œuvres, quelque petite, quelque peu importante qu'elle soit, ne réunisse à l'originalité de l'idée la perfection de l'exécution.
Je croirais faire tort au génie de Rembrand si je passais tout à fait sous silence son œuvre gravé ; car il n'a pas moins brillé comme graveur à l'eau-forte que comme peintre. La même théorie originale de la lumière et de la couleur qu'il a suivie dans ses peintures, il l'appliqua aussi à l'art de graver. Il peignait, pour ainsi dire, sur le cuivre et savait donner à ses eaux-fortes, aussi bien qu'à ses peintures, la vigueur et la netteté auxquelles elles doivent leur éclat et un ton velouté. Il semble avoir manié la pointe . en se jouant, et pourtant il ne traçait pas une ligne sans intention, pas un trait inutile. Chez lui tout porte les signes d'une conception juste et d'une réflexion profonde. Les bornes de mon plan ne me permettent point de donner de nombreux exemples de son talent de graveur; pourtant je ne puis m'empêcher d'en citer deux. Je choisis avec intention deux sujets tirés de l'Histoire sainte, — c'est là que son sentiment s'est exprimé avec le plus de force, — afin de montrer combien il possédait le talent de rendre visibles, d'une manière saisissante, les impressions et situations les plus différentes.
La première de ces eaux-fortes représente le Christ gué-
vissant les malades. Le Sauveur est debout, dans une pose très-digne, au milieu d'une foule de malades accourus pour implorer de son secours miraculeux leur guérison. Son bras gauche repose sur une pierre1, tandis qu'en parlant au peuple il avance la main droite. Les malades sont dépeints d'une façon touchante; leurs visages et leurs corps sont décharnés, leurs yeux sont fatigués, et pourtant on y lit, et toutes leurs attitudes l'indiquent de reste, leur confiance en celui de qui seul ils espèrent encore la guérison et le salut. Au côté droit, on voit plusieurs Juifs, poussés là probablement par la curiosité et par l'espoir d'être témoins d'un miracle.
L'autre gravure n'est pas moins noble de conception. Elle représente la Mort de Marie. La Vierge mère est couchée sur le lit où elle va mourir. Le fidèle Joseph, debout, l'entoure de son bras, et il tâche, au moyen de quelque liqueur spiritueuse, de réveiller en elle la force vitale qui s'éteint. Près de lui, un médecin tient la main de Marie, et calcule avec attention la pulsation du pouls. De l'autre côté du lit est assis un prêtre, un livre ouvert devant lui ; il a cessé sa lecture et, de même que le grand prêtre placé devant lui, il considère Marie avec intérêt. Plus loin, on remarque encore plusieurs femmes pleurant ou priant. Et, tandis que tous entourent le lit, avec l'expression d'une profonde douleur, attendant le dernier soupir de la mori-
1 C'est la première intention, dont on voit encore des traces sur les premiers états de l'eau-forte. Mais, par un de ces repentirs si fréquents chez Rembrandt, il a redressé ce bras gauche et haussé la main, en un geste de prédication. La figure du Christ, si majestueusement simple, y a gagné du mouvement. — W. B.
bonde, le ciel s'ouvre en haut, et un chœur de chérubins descend vers la mère du Seigneur, pour l'emporter dans la région de l'éternité.
Mais quand finirions-nous, si nous voulions indiquer toutes les beautés des œuvres de Rembrand? et comment essayerais-je de suivre ce prodigieux génie dans sa course hardie, dans son vol élevé, moi qui reconnais que sa valeur est bien au-dessus de mes louanges? Désirez-vous un meilleur panégyriste, le Discours du savant Immerzeel vous le fournira ; mais le meilleur éloge du talent de l'incomparable Rembrand, vous le trouverez dans ses propres œuvres. Allez devant une de ses peintures magistrales, et, si vous avez quelque sentiment du vrai beau, si une seule étincelle d'un goût pur réchauffe et anime votre cœur, vous reconnaîtrez avec respect que celui qui a exécuté tant de grandes choses mérite l'admiration de ses compatriotes et de l'étranger, et qu'il est digne de l'hommage de la postérité reconnaissante.
Il y a dix ans, lors de l'érection du monument élevé à Radrianus Junius, dans l'église de la capitale de la Zélande, je reçus, de l'Académie des sciences de Middelburg, l'honorable mission de prononcer, le jour de l'inauguration du cénotaphe, le 20 avril 1842, un discours approprié à la circonstance. Je répondis à cette invitation en faisant une courte allocution, où la distinction accordée au célèbre Junius, — qui fut avec Érasme le plus savant Néerlandais de son époque, et que quelques-uns ont appelé la lumière de la Hollande, d'autres, l'ornement de son siècle, — est envisagée par moi, non-seulement comme un témoignage de respect pour son mérite littéraire en parti-
culier, mais en même temps pour celui de nos ancêtres en général. Si je fus heureux en cette circonstance de pouvoir rendre hommage à la science, il m'est tout aussi flatteur de me voir confier aujourd'hui une tâche semblable vis-à-vis de l'art, représenté par le grand Rembrand. Quel est donc l'homme aimant sa patrie, qui n'attache le plus haut prix à l'étude de la science comme la condition première et nécessaire de toute civilisation , ou qui ne s'efforce, autant qu'il est en son pouvoir, de favoriser les intérêts de l'art, dont la puissante influence ennoblit et embellit la vie du peuple? Nos pères n'ont peut-être brillé dans aucun des arts plastiques plus que dans la peinture, et certes personne dans notre pays n'a surpassé le prince de nos artistes, l'immortel Rembrand.
Il peut donc légitimement prétendre à l'honneur qu'on lui a destiné ajuste titre ; c'est à bon droit qu'une réunion de véritables protecteurs de l'art a compris que la Hollande, qui a joui pendant deux siècles de l'éclat de la gloire de Rembrand et qui place son nom avec un orgueil national à côté de ceux de Raphaël et de Rubens, lui devait une dernière marque de sa reconnaissance, une preuve durable de sa gratitude.
H Et STANDBEEID VAN REMBRAND.
Daer staet de kunstenaer, de moedige, de sterke, Van Cats en Ruytera eeuw ; de man, die zijnen werke
Iets leende van zijn eigen kracht.
Daer staet de groote man, die, met bezielde trekken, Een scheppende gedachte in 't kunstrij k schijnt te ontdekken.,
En mijm'rend denkt aen't nageslacht.
Prudens van Duysb.
(la statue de rembrand.
Là est debout l'artiste, le vaillant, le fort,
Du siècle de Cats et de Ruyter ; l'homme qui à ses œuvres
Prêta quelque chose de sa propre force. Là est debout le grand homme, qui, avec des traits inspirés, Semble découvrir une idée créatrice dans le royaume des Arts, Et pense en rêvant à la postérité.)