VUE DU BINNEN AMSTEL
(La Suykerbackery se trouvait, vers la gauche, sur le quai planté d'arbres.)
(Fac-similé d'une gravure de l'époque.)
il demeurait dans la rue du Nouveau Doelen (Niewve Doel Straet), et trois ans après il transportait son logement non loin de là, sur un quai nouvellement bâti à l'extrémité de la ville, au Binnen Amstel, dans une maison appelée la Sucrerie (t'huys is genaemt die Suykerbackery). Mais ces déplacements répétés n'étaient probablement pas du goût de ce sédentaire ; il sentait le besoin d'avoir un foyer à lui, qu'il pût disposer à sa guise en y installant son atelier, ses élèves et ses collections.
Le 5 janvier 1639, il se rendait acquéreur d'une maison appartenant
aux héritiers de P. Beltens, et située dans la Joden-Breestraat (continuation de la Saint-Anthonis Breestraat), la seconde à partir du pont. Cette maison, construite en plein quartier juif, avait pour voisines, à l'est, celle d'un israélite, Salvador Rodrigue, et à l'ouest celle d'un confrère de Rembrandt, le peintre Nicolaes Elias. L'acquisition était faite au prix de i3ooo florins, payables, le quart un an après, et le surplus dans cinq ou six ans. Cette somme considérable pour l'époque indique l'importance de l'immeuble, qui devait être en bon état, sa construction étant de date encore récente, ainsi que le prouve le millésime 1606 inscrit dans un cartouche en pierre placé au second étage. Rembrandt comptait évidemment prélever sur ses gains annuels les sommes nécessaires à ces versements successifs. Ses portraits et ses tableaux lui étaient payés un prix assez élevé, 5oo à 600 florins chacun ; il commençait à tirer bon parti de ses eaux-fortes; il avait, déplus, les cotisations de ses élèves, et de temps à autre il recueillait aussi quelques héritages. En 1640, une tante de sa femme étant morte — probablement sa marraine, car elle portait aussi le nom de Saskia, — Rembrandt donne, le 3o août, une procuration à son élève Ferdinand Bol pour toucher à Leeuwarden ce qui lui revenait de ce legs. La mort de sa mère ayant suivi bientôt après, le montant de sa part dans cette succession lui avait encore apporté quelque argent. Il avait pu, à courte échéance, payer la moitié du prix de sa maison, et témoigner ainsi de son intention de se libérer le plus tôt pos sible. Malheureusement, ce beau zèle ne dura guère; et comme, par la suite, il ne versait plus aucun acompte, les intérêts accumulés de sa dette allaient devenir une des causes principales de sa ruine.
Pour le moment, tout lui sourit encore. Dès le mois de mai 1689, il s'empresse de s'installer dans cette maison qu'il habitera jusqu'à l'époque de sa déconfiture. C'est bien le moins qu'il l'arrange à sa guise. Son foyer lui a toujours été cher, et comme il s'agit maintenant pour lui d'une installation définitive, il se plaît à orner ce nouveau logis, à le remplir de tout ce qui peut à la fois récréer ses yeux et servir à son art. Sa vie d'ailleurs continue d'être très réglée; pour lui, tout doit céder devant les exigences de son travail. Sur ce point, ses biographes sont unanimes. Après les témoignages de Sandrart et de Houbraken, nous avons celui de Baldinucci qui nous parle, comme eux, du soin jaloux avec lequel il défendait les heures consacrées à l'étude; « quand il pei-
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gnait, il n'aurait pas donné audience au plus grand souverain du monde, et celui-ci aurait été forcé d'attendre ou de repasser jusqu'à ce qull lui plût de le recevoir ». On sait qu'il ne se répandait pas au dehors, et qu'on ne le voyait en aucun de ces lieux de réunion qui attiraient la plupart de ses confrères. Alors que ses élèves, comme G. Flinck, F. Bol, Koninck et Van Eeckhout, sont tous plus ou moins mêlés au mouvement de la vie publique, il demeure tout à fait à l'écart. Son nom ne se retrouve pas, comme les leurs, sur les listes de la bourgeoisie, sur celles des Gildes des peintres, ou des membres de la garde civique. En 1 638, quand la venue de Marie de Médicis fut annoncée à Amsterdam, la municipalité se préoccupa de lui faire une réception magnifique. Tandis que Hooft réunissait à son château de Muiden quelques-uns des lettrés les plus en vue, van Baerle, le Dr Coster, Francisca Duart et Maria Tesselschade, pour célébrer la fille des Médicis dans des poésies en latin, en hollandais et en italien, les magistrats, de leur côté, faisaient préparer pour elle des arcs de triomphe et des décorations, dont une publication éditée aux frais de la ville devait perpétuer le souvenir ( i ). Moeyaert, de Keyser, Martsen de Jonge et Sandrart lui-même avaient leur part dans ces commandes officielles; Rembrandt, au contraire, eh était exclu. Comme il ne recherchait pas les occasions de se mettre en avant, on l'oubliait volontiers. Il ne se plaisait guère non plus dans le commerce de ces raffinés pétris de culture classique, qui donnaient alors le ton à la bonne société, et ceux-ci ne le goûtaient que médiocrement. Sandrart, avec ses doctrines italiennes et son respect des nobles traditions, faisait bien mieux leur affaire, et dans quelques-uns de ses jugements sur Rembrandt nous trouvons l'écho des griefs qu'ils nourrissaient contre lui. Après avoir constaté sa vocation irrésistible et son ardeur au travail, « il ne lui manque, dit Sandrart, que d'avoir fréquenté l'Italie et les autres lieux où l'on apprend à connaître les antiques et la théorie de l'art ». Que peut-on augurer de bon d'un peintre qui, au lieu de respecter « les principes établis, l'utilité des statues antiques, le dessin de Raphaël et ses œuvres ingénieuses, et aussi les académies si nécessaires à sa profession », prétend qu'on « ne doit se soumettre qu'à la
(i) Histoire de la réception faite à la Reyne-mère du Roy très chrétien par les bourgmaistres et bourgeoisie de la ville d'Amsterdam. Chez J. et C. Bleau, i638.
seule nature et non à d'autres règles » ! En homme habitué à vivre avec les grands, l'artiste allemand ajoute : « Il est certain que s'il avait eu plus d'ordre dans ses affaires, plus d'esprit de conduite vis-à-vis du monde, il aurait accru notablement son avoir. Mais quoiqu'il ne fût pas un dissipateur, il n'a pas su garder sa position, et comme il fréquentait des gens de condition inférieure, son talent s'en est aussi ressenti (i). » Un tel langage est bien celui qu'on pouvait attendre du familier de ce cercle de Muiden, dans lequel ses œuvres et sa personne étaient si fort en honneur. A ces beaux esprits, Rembrandt préférait, pour sa
part, des gens plus simples qui, associés de plus près au mouvement de la vie familière de la nation, avaient des goûts plus conformes aux siens.
Ces relations avec les petits bourgeois et le populaire que lui reprochaient ses détracteurs, profitaient plus à son talent que celles qu'il eût pu entretenir avec des personnages plus en vue s'il en avait eu le désir. Parmi ces humbles et ces petits, bien plus que dans la société patricienne, il avait chance d'observer la manifestation vive et spontanée des sentiments qu'il cherchait à exprimer.
C'était sa force, à lui, de mettre dans son art cette vérité, cette intensité de vie qui lui permettaient de renouveler des sujets qu'on avait pu croire épuisés. En donnant une forme aux aspirations confuses qui bouillonnaient alors dans les masses populaires, il avait montré l'éternelle jeunesse de ces grands sujets.
Bien que sa porte ne fût ouverte qu'à un petit nombre, il comptait d'ailleurs, parmi ses proches ou ses amis, bien des hommes distingués avec lesquels il avait plaisir à frayer. Dans la famille même de Saskia, on sait qu'il avait, dès le début, rencontré les affections les plus sûres.
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PORTRAIT DE TITIA VAN UYLENBORCH.
Plume et lavis. l63g (Cabinet de Stockholm
(i) Sandrart n'a pas été cependant sans subir l'influence de Rembrandt, ainsi qu'on peut le voir dans son grand tableau du Repas des Plénipotentiaires à l'occasion de la paix de Munster, daté de i65o, à l'hôtel de ville de Nuremberg.
Il venait, il est vrai, de perdre le vieux Sylvius, qui lui avait toujours témoigné beaucoup d'attachement ; celui-ci était mort le 19 novembre 1 638, après avoir marié son fils le 18 mai de cette même année. Mais, par les Sylvius, Rembrandt avait connu d'autres ministres, comme