GRIFFONNEMENTS GRAVES EN DIFFERENTS SENS
Vers 1640 (B. 36g).
Alenson, Elzéar Swalm, et Renier Anslo dont il allait bientôt faire le portrait. Avec eux, comme avec les rabbins ou les hébraïsants du quartier juif où il s'était logé, il pouvait s'entretenir des livres saints et des interprétations qu'il convenait d'en faire. Parmi ses familiers, on rencontrait aussi des collectionneurs ou des marchands d'objets d'art, comme son cousin Hendrick van Uylenborch, ou bien encore des confrères, principalement des paysagistes, R. Roghman, par exemple,
qui demeura toujours son ami, et enfin, quelques-uns de ses élèves préférés qu'il admettait dans son intimité.
Son intérieur, du reste, lui suffisait, et c'était là qu'il retrouvait ce qui lui tenait le plus au cœur, son travail et sa femme, cette compagne dévouée, accoutumée à se prêter à tous ses désirs, et à partager ses joies comme ses peines. Malheureusement, la santé de Saskia lui inspirait, depuis quelque temps, des inquiétudes croissantes. La fatigue de ses couches réitérées l'avait beaucoup éprouvée. Elle avait perdu de bonne heure le premier fils qui leur était né à la fin de 1 633. En 1 638, une fille, née le ier juillet, avait été baptisée le 22 juillet suivant à la Oude- Kerk, sous le nom de Cornelia que portait la mère de Rembrandt; mais l'enfant n'avait pas vécu, et le 29 juillet 1640 une nouvelle petite fille, en présence de François Copal et de Titia Van Uylenborch. avait également reçu le même prénom de Cornelia, dans la même église. Moins d'un mois après, celle-ci mourait à son tour, et elle était enterrée le 2? août 1Ô40 dans la Zuider-Kerk qui, par suite du changement de résidence du ménage, était devenue sa paroisse.
Fidèle à ses habitudes, Rembrandt n'avait pas cessé de prendre Saskia pour modèle, et les eaux-fortes qu'il fit alors d'après elle permettent de suivre l'altération graduelle qui s'était produite dans sa constitution naturellement assez délicate. Dans la gravure de i636 B. 355 qui, à côté d'un vieux Turc à turban, nous offre cinq croquis tracés d'après elle, nous la retrouvons, avec des coiffures et des accoutrements variés, telle que nous la montrent quelques-uns des tableaux de cette époque, encore assez replète, toujours pleine de jeunesse et de grâce. Elle a la même apparence de santé dans celle des trois têtes d'une eau-forte exécutée également vers cette époque (B. 367) qui la représente en plein soleil, appuyée sur sa main, avec une expression méditative. Dans les Têtes de femme de i636 B. 368), l'ovale de celle dont la ressemblance nous semble la plus frappante s'est déjà un peu aminci et ses traits se sont encore affinés dans la Petite Mariée juive de i638 B. 342) où le maître l'a dessinée avec ses cheveux épars sur le peignoir dont elle est enveloppée. Enfin, dans la planche de Griffonnements gravés en différents sens, probablement de i63q (B. 36q\ c'est bien elle que nous revoyons dans deux croquis tracés d'une pointe légère, mais alitée cette fois, l'air fiévreux
et comme en proie à une secrète terreur. Peut-être sa sœur Titia était-elle venue alors s'installer quelque temps à Amsterdam, car c'est à ce moment que l'artiste fit d'après elle le charmant petit dessin lavé à l'encre de Chine (cabinet de Stockholm) que nous reproduisons ici. Le visage incliné, ses lunettes sur le nez, Titia travaille de ses mains adroites à quelque ouvrage de femme, et Rembrandt a écrit lui-même au bas de ce croquis le nom de sa belle-sœur et la date 1639. En se prolongeant, cet état maladif de Saskia et la perte de leurs enfants, qui mouraient aussi coup sur coup, lui avaient-ils inspiré quelque inquiétude ? en tout cas, deux des eaux-fortes de cette époque témoignent des tristes dispositions où il était alors. Nous avons parlé de la grande planche de la Mort de la Vierge dans laquelle la figure principale est visiblement inspirée des deux griffonnements de la gravure citée plus haut. C'est également à l'année i63g, croyons-nous, qu'il convient de placer l'exécution d'une allégorie très significative : la Jeunesse surprise par la Mort (B. ioq). Rembrandt y a laissé comme un reflet des sombres pressentiments qui hantaient son esprit dans ce couple brillant qui s'avance élégamment paré, la jeune femme une fleur à la main, tandis qu'accroupi à leurs pieds, un squelette tend vers eux un sablier, image du rapide écoulement de leur vie. Ces pensées funèbres ne devaient que trop tôt trouver leur réalisation : au mois de septembre ou d'octobre 1640 il perdait sa mère. Peut-être était-elle venue faire une courte visite à son fils l'année d'avant, ou plutôt, croyons-nous, celui-ci était allé la voir à Le}rde et il avait fait d'après elle le portrait du Belvédère, signé et daté de i63g, où il nous la montre en buste, assise de face et appuj'ée sur sa canne. Sans doute l'expression de bonté que nous lui connaissons persiste encore sur ses traits, mais son aspect cassé, son air de fatigue et d'épuisement annoncent trop clairement sa fin prochaine.
A la requête des quatre enfants, on dressa l'inventaire de la succession, qui se composait de la maison de la Weddesteeg avec les terrains attenants, de plusieurs autres maisons, de quelques créances, d'un jardin et de la moitié du moulin de la Porte Blanche. L'estimation, déduction faite des frais, montait à une somme de 9960 florins, soit 2490 florins pour la" part afférente à chaque enfant. Adriaen, qui prit avec lui sa sœur Lysbeth, fut chargé de la liquidation; il restait redevable d'une
somme de 1 600 florins à la succession, dont le règlement nécessita, à la date du 2 novembre suivant, un nouvel acte de partage (1). Rembrandt, pour aider son frère Adriaen, s'était contenté d'une hypothèque dont le capital n'était réalisable qu'à longue échéance. Mais à court d'argent, il donna à son frère Willem procuration pour vendre cette hypothèque prise sur la moitié du moulin. Malgré la gêne où il se trouvait toujours, il avait été cependant le premier à rembourser à Adriaen sa part dans les avances faites par ce dernier en vue des recouvrements dont il s'était chargé. Ne voulant pas compliquer les affaires de ses cohéritiers, il s'était prêté à toutes les transactions qui lui étaient proposées, donnant ainsi un nouvel exemple des sentiments de générosité et d'affection dont il n'avait jamais cessé d'être animé à l'égard de sa famille.
(1) Oud-Holland; V, p. 220, et VIII, p. 174.