PAYSAGE AUX TROIS ARBRES
tableau, envahissent le ciel, s'y étendent, l'assombrissent par places et viennent peser sur l'horizon. Une lueur blafarde éclaire vaguement les murailles d'une ville, des terrains en friche et les cimes des arbres qu'agitent les premiers frémissements de la tempête. De toutes parts, des eaux ruissellent, se déversent le long des pentes en torrents ou en cascades et se heurtent en écumant. Quant aux montagnes, elles grimpent, s'entassent et s'enchevêtrent dans cette contrée mal assise, encombrée et cahoteuse, dont les terrains semblent défier l'équilibre. On
dirait que ce casanier se dédommage dans ses tableaux de ses habitudes
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sédentaires. C'est en peignant qu'il fait ses voyages dans les contrées fantastiques où l'entraîne sa pensée, substituant ces montagnes amoncelées aux plaines immenses qu'il a sous les yeux, remplaçant par des rousseurs jaunâtres les verdures éclatantes des prairies et des arbres hollandais. Le Paysage montagneux de la collection de sir Richard Wallace, peint vers le même temps, n'est guère moins étrange. Nous y retrouvons, avec une certaine sobriété dans les contrastes, cette lutte de l'ombre et de la lumière dont si souvent l'artiste s'est appliqué à rendre la mystérieuse poésie. Ménagés, çà et là, les dessous d'un brun coloré qui couvrent à peine le panneau forment la tonalité dominante et donnent à l'ensemble une grande unité. On est frappé par la simplicité de l'aspect ; mais à mesure que le regard pénètre ces profondeurs transparentes il y découvre une infinité de détails qu'il n'avait pas d'abord soupçonnés. Les perspectives s'étendent au loin; les plans s'espacent et s'animent sous vos yeux. Des cours d'eau se croisent ou s'étalent; on entrevoit des cultures variées, des champs avec des gerbes, une ville, un château fort, son pont-levis et ses fossés, un village, des maisons éparses, des massifs d'arbres, des routes sur lesquelles circulent des chariots, et près d'un homme à béret rouge, appuyé sur sa canne, un valet qui tient des chiens en laisse. Un grand paysage composé, daté de i638, au Musée Czartorisky à Cracovie, et son pendant chez M. von Rath à Budapest, d'autres de plus petites dimensions : V Embouchure d'un fleuve, au Musée d'Oldenbourg, le Canal, du marquis de Lansdowne, et un panneau de proportions plus minimes encore, chez lord Northbrook, nous offrent, avec les mêmes contrastes et la même magie de clair-obscur, des accumulations pareilles d'accidents et de détails un peu disparates. A ces incohérences aussi bien qu'à cette observation déjà si exacte de la lumière, à ce mélange d'imitation précise et de fantastique, on sent les hésitations de l'artiste également impuissant à se dégager des visions qui l'obsèdent et de la réalité qui le captive.
Cependant, vers cette époque, soit qu'il eût senti l'insuffisance de ces études, soit qu'avec un peu plus de loisir il trouvât le moyen de s'y livrer avec plus de suite, il fut bientôt séduit par le charme qu'elles ne pouvaient manquer de lui offrir. Avec les données les plus modestes, ses dessins et ses eaux-fortes nous montrent, en effet, des impressions
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naïvement ressenties et qui présentent avec les paysages qu'il peignait à ce moment l'opposition la plus tranchée. Lui si aventureux, si compliqué dans ses compositions, il se contente, en présence de la nature, des motifs les plus humbles; il est sensible à leurs beautés et c'est avec l'ingénuité d'un enfant qu'il s'attache à les rendre. Autour de lui, tout lui devient sujet d'étude et il a toujours sous la main quelque carnet sur lequel il peut noter ce qui le frappe. Dans ses promenades à travers les rues d'Amsterdam, ce sont les canaux avec les ponts qui les traversent, les maisons qui les bordent, les intérieurs où glisse furtivement quelque rayon de soleil, la Tour Montalban, les remparts, les abords de l'Y, tout cela indiqué sommairement, dans son effet et ses traits essentiels. A-t-il plus de temps, l'étude est plus attentive, poussée plus avant. C'est probablement dans les dernières années où il demeurait sur le Binnen-Amstel, et peut-être même de sa fenêtre, qu'il a exécuté le beau dessin rehaussé de bistre (collection de l'Albertine) qui représente le Rokin avec ses rangées d'habitations; au fond l'ancienne Bourse et au premier plan la nappe d'eau de l'Amstel et des barques amarrées ou semées çà et là. Le choix heureux du motif, la sûreté des mises en place, la justesse parfaite des valeurs, tout ici contribue à la vérité de l'aspect. Autour de la ville elle-même, une foule de promenades variées le sollicitaient tour à tour et à chaque pas il rencontrait des sujets d'étude à son gré : un bout de haie, un chantier, quelques chaumières entourées d'un massif de grands arbres, la perspective d'un village ou les clochers lointains d'Amsterdam s'élevant au-dessus de l'horizon. Autant la construction dans ses paysages peints est hasardeuse et incorrecte, autant ses croquis sont irréprochables dans leur aplomb. Les arbres pourtant témoignent encore d'une grande inexpérience; leur silhouette sur le ciel n'est qu'un gribouillage informe, avec la répétition monotone de traits toujours pareils et comme faits de recette. Il montre plus d'application à copier leurs troncs et s'aperçoit bien vite de l'utilité que ces détails pittoresques peuvent avoir pour ses compositions. Un dessin que nous empruntons à la collection du duc de Devonshire et qui a été exécuté sans doute aux environs de 1 635 nous montre à côté d'arbres d'une dentelure uniforme et sans caractère la souche" d'un vieux saule que le maître a introduite dans l'eau-forte du Saint Jérôme ( 1 635. B. 102), plus tard dans le Saint François (1657.
B. 107) et qui garnit également la partie gauche de la Vue d'Omval. Il est encouragé dans ces études en voyant le profit qu'il est à même d'en tirer pour ses tableaux. Aussi les eaux-fortes faites d'après ces croquis ou gravées directement d'après nature deviennent-elles de plus en plus nombreuses; elles attestent à la fois le plaisir qu'il trouve à ce genre de travail et les rapides progrès qui en sont pour lui la conséquence.