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EFFET D HIVER

1646 (Musée de Cassel).

Le premier de ces paysages purs qui, à la date de 1684, figure dans son œuvre gravé, le Paysage à la vache (B. 206), a été contesté par M. Middleton, bien qu'il soit très correctement signé du monogramme usité par le maître à ce moment. Je ne vois, pour ma part, aucune raison de suspecter l'authenticité d'une pièce qui n'a certainement pas grande valeur, mais qui se rapproche par son exécution des eaux-fortes de cette époque. Deux autres paysages, non datés, semblent faits aux environs de 1640 : le premier, le Grand Arbre près de la maison (B. 207), est aussi insignifiant; l'autre, Y Ancienne Vue d'Amsterdam (B. 210), est, au contraire, déjà remarquable par la finesse du travail et par l'habileté

avec laquelle Rembrandt a su y exprimer l'éloignement graduel des plans en donnant sur une étroite bande de papier l'idée de vastes espaces. J'ignore également pourquoi M. Middleton conteste la Chaumière et la Grange au foin (B. 225), signée et datée de 1641 comme la Chaumière au grand arbre (B. 226), avec laquelle elle offre des analogies formelles pour le choix du motif, la dimension et la facture (1). Les indications

VUE D OMVAL.

du lointain — surtout dans la partie gauche de la première de ces planches — et celles du premier plan sont absolument semblables dans les deux gravures, qui témoignent d'un progrès pareil, comme aisance de l'exécution et entente de l'effet. Le Moulin de Rembrandt (B. 223), qui porte la même signature et la même date, est encore plus remarquable par la fermeté du dessin. Il est vrai que la végétation y fait complètement

(1) La forme de l'R et du b dans la signature, ainsi que celle du 4 dans la date, sont très caractéristiques et se retrouvent identiquement dans les autres eaux-fortes de cette époque, notamment dans 1' Homme avec chaîne et croix (B. 261), qui est aussi de 1641.

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défaut; mais l'aspect de ces constructions branlantes, déjetées, est indiqué ici avec une netteté et une sûreté extrêmes. Quant au titre de Moulin de Rembrandt, est-il besoin d'ajouter qu'il ne repose sur aucun fondement et qu'il doit encore grossir le nombre de ces appellations arbitraires dont nous avons cité de si fréquents exemples. Avec la même sobriété dans le travail, la Chaumière entourée de planches (B. 232), de l'année suivante, atteste une étude plus attentive de la végétation et une grande justesse d'effet, obtenue avec des moyens très simples. Mais c'est dans l'eau-forte célèbre sous le nom des Trois Arbres (B. 212) que Rembrandt nous révèle sa maîtrise comme paysagiste. Tout exprime la lutte dans cette composition saisissante : ces lueurs furtives et les ombres épaisses qui les poursuivent et les pressent à travers l'espace, ces plaines menacées par les eaux suspendues au-dessus d'elles, ces arbres qui étendent leurs branchages noueux et dépouillés par les assauts du vent, ces nuées enfin qui courent et se heurtent dans le ciel que commencent à rayer les premières gouttes d'un orage déchaîné à l'horizon. La fougue de l'exécution et ses contrastes hardis s'accordent avec cette nature inquiète, et un détail significatif nous révèle la rapidité et l'ardeur passionnée avec lesquelles le maître a couvert sa planche. Au milieu des nuages amoncelés on peut, en effet, distinguer encore dans le ciel de vagues indications de têtes et de corps entremêlés, restes apparents d'une esquisse antérieure que Rembrandt n'a pas pris le soin d'effacer, profitant du premier cuivre qui lui tombait sous la main pour y jeter, fiévreuse et haletante, une impression qui l'avait frappé. A partir de ce moment, ses moindres croquis portent sa griffe; avec une souplesse et une netteté merveilleuses, il nous donne en quelques traits l'idée de l'inépuisable diversité de la nature, en conservant sa physionomie propre à chacune des images qu'il nous en offre. C'est ainsi que pour l'année 1645 nous trouvons dans trois de ses eaux-fortes des motifs très dissemblables, mais exprimés avec une vérité pareille. L'une d'elles, ainsi que l'indique son titre consacré : le Pont de Six(B. 208), a sa légende, forgée, comme tant d'autres, de toutes pièces et probablement au siècle dernier. A en croire cette légende, Rembrandt l'aurait exécutée lors d'un séjour fait par lui à Hillegom, chez le bourgmestre Six, pendant le temps qu'aurait mis un domestique à chercher au village voisin la moutarde qui manquait pour le déjeuner. La précipitation du

L' « EFFET D'HIVER » DU MUSÉE DE CASSEL. 3ig

travail a sans doute donné lieu à cette fable ridicule; mais l'eau-forte, en tout cas, a été évidemment faite d'après nature et il est impossible de rendre avec plus de fidélité et à moins de frais un des aspects les plus caractéristiques de la Hollande : la plaine s'étendant à perte de vue, la silhouette d'un village, des eaux à fleur de terre, éparses dans la campagne et des barques à voiles qui de loin semblent voguer sur des prairies; tout cela tracé en courant, mais avec une décision et un charme singuliers. Dans la Vue d'Omval (B. 20g), Rembrandt nous paraît encore avoir utilisé un cuivre sur lequel il avait auparavant esquissé, à côté de ce même tronc de saule que nous avons signalé, un jeune homme couronnant de fleurs une jeune fille assise à côté de lui sous un ombrage épais (1). Recouvrant en partie ce travail primitif, il l'avait relié, vers la droite, avec un fond légèrement dessiné et représentant un village que l'on croit être Omval, dont les maisons, les chantiers, les moulins à vent et les embarcations sont gracieusement espacés sur l'Amstel. Les deux parties habilement raccordées ne laissent pas soupçonner un rapprochement arrangé après coup et masqué par les roseaux, les trèfles et les graminées de toute sorte qui garnissent le premier plan. La troisième de ces eaux-fortes datées de 1645, V Abreuvoir (B. 23 1), nous montre également, près de l'entrée d'une grotte, une foule d'herbages variés tapissant les berges d'une eau vive, et Rembrandt a su exprimer d'une pointe facile la puissance de la végétation des lieux humides dans ce réduit ombreux où jusque dans ces humbles détails la nature manifeste sa grâce et sa richesse (2).

Rembrandt, on le voit, s'était familiarisé avec la pratique du paysage, et, à partir de cette époque, nous rencontrerons de moins en moins dans son œuvre le contraste que nous avons dû signaler au début, entre l'incohérence de ses tableaux et de ses compositions en ce genre et la correction parfaite de ses études dessinées ou peintes sur le terrain. Un petit panneau du Musée de Cassel, X Effet d'Hiver, signé et daté de 1646, nous fournit même l'exemple imprévu d'une simple pochade

(1) Cette eau-forte est signée Rembrant, comme celle d'Abraham avec Isaac, qui date de cette même année 1645.

(2) A l'encontre de Bartsch et de Ch. Blanc, M. Middleton pense qu'il n'y a eu qu'un seul état de cette eau-forte et que les différences du tirage distinguent seules les planches dans lesquelles ces auteurs et d'autres encore ont cru voir des épreuves d'un second état. Des traces de grattoir et de retouches sont cependant tout à fait apparentes dans une des épreuves de ce second état au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.

prestement enlevée d'après nature et reproduisant, avec une sincérité absolue, un motif des plus simples, brossé en quelques instants d'après la réalité elle-même. L'impression de froide clarté de cet après-midi d'hiver pendant lequel des patineurs s'ébattent gaiement sur la glace d'un canal est ici rendue avec une vivacité singulière, et pour le piquant et la justesse de l'effet, ce petit tableau égale les meilleures eaux-fortes de l'artiste. Plusieurs études analogues et qui ont aujourd'hui disparu, figurent dans son inventaire et nous aurons à signaler plus loin un autre ouvrage plus important qui nous offrira, avec une inspiration plus haute, le même caractère de vérité. En même temps qu'il oubliait ainsi ses mécomptes et ses tristesses, Rembrandt trouvait dans ces attrayantes études le rajeunissement de sa verve et l'occasion de nouveaux progrès. S'il continuait à voir la nature avec les yeux d'un poète, il avait maintenant pour l'interpréter la sûreté, l'aisance et le talent accompli d'un maître.

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