SUZANNE ET LES VIEILLARDS
1647 (Musée de Berlin).
sa composition dans plusieurs croquis, mais on connaît aussi deux études peintes en vue de ce tableau. A en juger par celle qui se trouve au Louvre, dans la galerie Lacaze, le modèle, il faut l'avouer, n'avait rien de séduisant, avec son pauvre corps tout déjeté, ses jambes grêles, arquées et d'une propreté problématique. Sans être beaucoup plus élégant, le type du petit panneau ovale que possède M. L. Bonnat — une fillette brune à chevelure épaisse, à large bouche, aux yeux noirs et au gros nez épaté — ne manque pas cependant de cette beauté du
diable qui n'est que le privilège de son extrême jeunesse. La peinture, du reste, est superbe et rend avec une singulière puissance la finesse et l'éclat de ses chairs frissonnantes au contact de l'eau. Dans le tableau de Berlin, ce type a encore été épuré, et sans atteindre à la beauté, il n'est pas dénué de grâce. La jeune femme, au moment où elle s'apprêtait à entrer dans l'eau d'un bassin pratiqué entre des rochers, vient d'être saisie par un des vieillards, un homme à l'air méchant, qui s'efforce de lui arracher le dernier voile dans lequel elle est encore enveloppée; un autre vieillard, à physionomie sournoise, sort des ombrages où il s'était embusqué, pour venir en aide à son complice. Surprise, la jeune femme tourne à demi son visage vers le spectateur, avec une expression d'étonnement et d'effroi. Au-dessus du bassin, sur la balustrade duquel est perché un paon, des fleurs, des plantes grimpantes et des arbres d'une belle tournure mêlent leurs feuillages à des constructions qui s'étagent jusqu'en haut de la toile. Celles-ci sont dominées par une tour avec une galerie percée de grandes fenêtres; plus bas on aperçoit un édifice à chapiteaux dorés avec un portique et une terrasse ornée de statues. Sur un banc pratiqué dans le pourtour du bassin sont déposés les vêtements de la baigneuse : une robe d'étoffe épaisse à jupe d'un pourpre magnifique avec le corsage plus foncé, garni d'ornements dorés, et une écharpe à glands d'or. Ces tons éclatants que rehaussent les gris neutres du ciel et de la pierre, les verts intenses des arbres et les jaunes vigoureux des broussailles font merveilleusement ressortir l'éblouissante blancheur du corps de Suzanne. Sans doute, le mouvement de la jambe gauche, violemment repliée sur elle-même, est assez déplaisant; mais le haut du corps et le geste de la main sont, en revanche, pleins d'une grâce pudique et juvénile. Déjà dans plusieurs de ses peintures antérieures — dans la Suzanne du Mauritshuis et la Bethsabée de la collection de Steengracht, par exemple, — Rembrandt s'était proposé d'exprimer le luxe et les harmonies de cet Orient biblique qui parlait si fort à son imagination; mais il ne l'avait jamais fait jusque-là avec la richesse et l'éclat qu'il a su mettre dans ce tableau où la végétation luxuriante, la grandeur fantastique de l'architecture, la splendeur des tissus et l'opulente magie de leurs colorations sont encore relevées par l'emploi intelligent du clair-obscur et par le fini d'une exécution très habilement appropriée