JEAN-CORNELIS SYLVIUS. 1646 (B
trait en pied, nous avons affaire à un curieux de plus haute volée. Six
collectionnait toutes les belles choses : il était bibliophile et il avait réuni dans sa demeure un choix de gravures, de dessins et de tableaux des maîtres italiens ou hollandais les plus fameux. Dès 1643, nous le savons, Rembrandt l'avait connu, puisqu'il peignit à ce moment le portrait de sa mère et depuis lors il n'avait pas cessé de frayer avec lui. Il avait dû voir dans la maison du docteur Tulp, le professeur de la Leçon d'Anatomie, sa fille Margaretha, que Six épousait en i655. Ce dernier faisait d'ailleurs grand cas du talent de l'artiste; sous la caution de van Ludick, il lui avait, en i653, avancé une certaine somme, et l'année qui suivit l'exécution de l'eau-forte de 1647, ^ m^ en commandait une autre dont la planche a été jusqu'à nos jours conservée dans sa famille, un Mariage de Jason et de Creuse (B. 112), composition pittoresque, inspirée par un des principaux épisodes de sa tragédie de Médée (1). Plus tard encore, vers 1 658- 1660, Rembrandt fut chargé de peindre le beau portrait du bourgmestre Six dont nous aurons à parler ultérieurement.
Enfin, à la mort de celui-ci, dans le catalogue de ses collections qui furent vendues le 6 avril 1702, nous voyons figurer plusieurs tableaux du maître : la grisaille de la Prédication de saint Jean, aujourd'hui chez lady Dudley, un portrait de Saskia « plein de grâce et de force », et la « charmante » petite peinture Abraham recevant les anges, datée de 1646, que nous avons mentionnée plus haut. L'artiste, on le comprend, avait à cœur de satisfaire un amateur aussi en vue et qui lui témoignait tant de bienveillance; mais peut-être le soin extrême qu'il apporta à son œuvre a-t-il un peu nui au résultat. En représentant Six adossé à une fenêtre ouverte, son visage se détachant en vigueur sur un ciel clair, Rembrandt s'attaquait à un effet à la fois difficile et ingrat. Aussi, malgré la finesse de l'exécution, sauf dans quelques épreuves de choix, comme celle du second état que possède notre Cabinet des Estampes, le contraste entre l'obscurité absolue des fonds et le blanc du papier est excessif.
C'est à peine si l'on distingue les accessoires réunis à dessein pour caractériser les goûts distingués du modèle : des livres avec une épée
(1) Il ne semble pas cependant, comme on l'a dit, que cette eau-forte ait été destinée à servir d'illustration pour le volume contenant cette tragédie: Médée, Treurspel; Amsterdam, 1648.
LES AMIS DE REMBRANDT. 35g
et un baudrier posés sur des sièges et un tableau à cadre d'ébène suspendu à la muraille. Le modelé de la tête elle-même est assez défectueux, et dans les parties opposées à la lumière, les noirs sont trop chargés et n'ont plus aucune transparence.
On imaginerait difficilement, au contraire, un travail plus léger, plus intelligent et plus expressif que celui du Portrait de Clément de J'onghe daté de 1 65 1 (B. 272). Parmi les boutiques des marchands d'estampes ou de curiosités de la Kalverstraat, celle de ce célèbre éditeur était une des plus fréquentées et, avec sa passion de collectionneur, Rembrandt se trouvait naturellement en relations suivies avec lui pour des achats ou des échanges. Dans l'inventaire dressé après la mort de Clément de Jonghe, le 11 février 1679, nous trouvons mentionnées 74 planches de l'œuvre gravé du maître, avec cette particularité curieuse qu'elles y sont désignées sous les titres qu'elles portaient alors et que ces titres confirment non seulement l'authenticité de plusieurs d'entre elles, mais les dénominations de quelques-uns des portraits qui y figurent, comme ceux de la mère et du père de Rembrandt, de Titus son fils, etc. L'eau-forte de 1 65 1 nous montre de Jonghe assis dans un fauteuil, enveloppé d'un grand manteau et coiffé d'un chapeau à larges bords qui projette sur son front une ombre 4ssez forte. Il était impossible de rendre avec plus de sobriété et d'aisance l'expression très individuelle de cette physionomie et le regard avisé d'un homme rompu à toutes les rubriques du commerce des objets d'art. Cette planche, dont on compte cinq états distincts, a été reprise à chaque fois très discrètement, ces remaniements successifs n'ayant eu pour effet que d'accuser toujours plus fidèlement la ressemblance et le caractère du modèle. Aussi doit-elle être citée parmi les plus belles de Rembrandt; nous n'en connaissons pas, en tout cas, qui manifeste mieux par sa facilité et sa concision le talent et la pleine maturité du maître.
Soit dans les ventes et les expertises pour lesquelles les peintres étaient alors assez souvent convoqués, soit chez des marchands tels que de Jonghe, Johannes de Renialme, chez son cousin Hendrick van Uylenborch ou chez son ami Francen, ou bien encore chez des collectionneurs comme Marten Kretzer et Herman Becker qui ne se faisaient pas faute de trafiquer sur les tableaux (1), Rembrandt avait dû ren-
(1) Voir à ce sujet l'intéressante étude de M. A. Bredius : De Kunsthandel te Amsterdam in de XVII Emv, insérée dans le Amsterdamsçh Jaarboekje, 1 89 1
contrer plus d'une fois le peintre Claes Berchem qui, né à Harlem en 1620, s'était de bonne heure fixé à Amsterdam. C'était, comme lui, un curieux, un amateur de dessins et d'estampes de maîtres italiens, qu'il achetait souvent à un prix assez élevé. Houbraken nous apprend qu'il avait payé 60 florins la gravure du Massacre des Innocents de Marc Antoine d'après Raphaël. Ses goûts, son amour pour son art et pour l'Italie dont il s'attachait à reproduire les sites les plus pittoresques
dans ses paysages, c'étaient là autant de points communs avec Rembrandt, autant de titres à son amitié. Aussi les deux artistes s'étaient-ils liés ensemble, sans qu'il y eût pourtant grande affinité entre leurs talents.
Il est permis de croire que Rembrandt avait aussi rencontré chez Berchem un autre paysagiste, un pur hollandais celui-là, dont la sincérité et le poétique génie étaient encore mieux faits pour gagner son cœur; c'est de Jacob van Ruysdael que nous voulons parler. Il eut certainement aimé ce solitaire, vivant comme lui à l'écart, voué comme lui à l'indifférence de ses contemporains et qui, à ce moment même, recourait d'habitude au facile pinceau de son ami Berchem pour étoffer ses œuvres de personnages ou d'animaux. S'il n'existe malheureusement aucune trace des relations qui ont pu se former entre les deux plus grands maîtres de la Hollande, les portraits de Berchem et de sa femme, peints en 1647 et qui font partie de la collection du duc de Westminster, attestent du moins les rapports que Rembrandt eut
CLEMENT DE JOXGHE.