‹ RembrandtChapitre 149 sur 285 · J.-ANTONIDES VAN DER LINDEN · texte numérisé non relu

J.-ANTONIDES VAN DER LINDEN

Vers i653 (B. 264).

ce vice de conformation avait valu le surnom de Crabbetje (Petit Crabe), parmi les membres de la colonie hollandaise fixée à Rome. L'habile paysagiste avait, en effet, séjourné assez longtemps en Italie, où il avait subi l'influence de Jan Miel et de Pieter de Laar. A son retour, en repassant par Lyon, il s'y était marié en 1645 — il était alors âgé de trente-cinq ans — avec la fille d'un négociant anversois qui habitait cette ville et il venait de s'installer à Amsterdam quand Rembrandt fit de lui ce portrait qui ne devait que de bien peu précéder sa mort.

D'autres paysagistes dont les noms ne figurent pas dans l'œuvre de Rembrandt vivaient cependant, nous le savons, dans une intimité très étroite avec lui. Bien qu'il se plût dans la société des italianisants, il se sentait de préférence porté vers des artistes plus originaux, plus franchement hollandais. Houbraken nous apprend que Roelant Roghman, un maître assez oublié aujourd'hui, était son meilleur ami. Ils avaient bien des raisons de se rapprocher et de se convenir; tous deux aimaient également leur art, et, unis par une entière communauté de sentiments, ils devaient avoir une destinée pareille. Très sincère dans ses études d'après nature — ainsi qu'en témoignent les nombreux dessins où il a reproduit, avec une exactitude scrupuleuse, les ruines des châteaux, des églises ou des cloîtres dont la Hollande était alors couverte (1), — Roghman mettait, comme Rembrandt, dans ses peintures la même tonalité brune et des recherches pareilles de composition et de clairobscur qui plus d'une fois ont fait confondre leurs ouvrages. Les deux grands paysages de la galerie de Cassel, signés de son monogramme, ont été pendant longtemps attribués à Rembrandt, avec d'autant plus de vraisemblance que l'un de ces monogrammes avait été autrefois modifié par un faussaire. Dans le beau Paysage montagneux du Musée d'Oldenbourg, signé des deux noms de Roghman et qui nous paraît son chefd'œuvre, l'effet est plus concentré; les colorations, tout aussi harmonieuses, sont plus vivantes et plus variées et le ciel bleu animé de nuages blanchâtres s'accorde très heureusement avec les tons chauds et transparents des terrains. Roghman, qui avait beaucoup voyagé, était

(1) M. Six, le Musée Teyler et te Cabinet d'Amsterdam possèdent le plus grand nombre de ces dessins, qui, avec une grande facilité d'exécution, présentent aussi un intérêt historique.

HERCULES SEGERS. 363

aussi graveur et l'on a de lui un assez grand nombre de planches, deux suites de Vues prises, les unes aux environs d'Amsterdam, les autres dans les parties les plus pittoresques de la Hollande (i). Il y a plus d'art et une étude plus sérieuse dans la série de paysages dont les motifs sont empruntés au Bois de la Haye et qui font parfois penser à Ruysdael. Plus âgé que Rembrandt d'une dizaine d'années — il était né en 1597, — Roghman lui avait inspiré une affection profonde, et un jour que Jan Griffier, qui avait été d'abord son disciple, s'était présenté chez Rembrandt pour entrer dans son atelier, celui-ci l'avait nettement éconduit, disant qu'il aimait trop Roghman pour songer à débaucher ses élèves. Méconnu de ses contemporains, le pauvre paysagiste s'était vu, sur le tard, de plus en plus délaissé. Il remarquait, non sans amertume, que « lorsqu'on a acquis quelque expérience, on n'est plus en état d'en profiter ». Avec la vieillesse, la misère était venue; une misère telle qu'il avait dû, en 1686, entrer à l'hospice, et quand il y mourait, peu après, son ami l'avait depuis longtemps précédé dans la tombe.

Un autre paysagiste, Hercules Segers, dont la vie fut plus malheureuse encore que celle de Roghman, n'était pas moins apprécié par Rembrandt. La différence des âges ne permet pas cependant de croire qu'ils se soient beaucoup connus. On ignore la date de sa naissance; mais dès 1607 il était établi à Amsterdam, où l'on peut suivre sa trace jusque vers i63o. Par l'époque où il vécut, par son talent autant que par ses aspirations, Segers mérite d'être compté parmi ces ouvriers de la première heure qui contribuèrent à l'émancipation de l'école hollandaise, en lui frayant sa véritable voie. Après avoir lutté pendant toute son existence contre la misère, il en était réduit à vendre à vil prix les planches de ses gravures ou à les couper par morceaux pour en tirer quelque parti, tandis que ses gravures elles-mêmes servaient chez les épiciers et les fruitiers à envelopper leurs marchandises. Comme si la fatalité s'acharnait encore à le poursuivre au delà du tombeau, on ne connaît aujourd'hui que deux tableaux qui puissent lui être attribués avec certitude : le Paysage hollandais du Musée de Berlin, une vaste étendue de plaine avec la silhouette d'une ville au bord d'un canal, et le

(1) Plaisante Lantschappen na f Leven geteeckendt door Roelant Roghman, gedruckt by Vyscher.

bel Orage des Uffizi ; encore ce dernier ouvrage avait-il été pendant longtemps attribué à Rembrandt (i). Segers fut pourtant un des artistes les plus féconds de son époque, et en 1644, à Amsterdam, nous voyons figurer à l'inventaire de Johannes de Renialme jusqu'à trente-six de ses tableaux, dont plusieurs très importants. Dans ses peintures comme dans ses estampes, le paysagiste nous montre le prototype de ces vues panoramiques, avec leurs vastes étendues d'eau et de plaines, et ces bandes alternées d'ombres et de lumières découpées à travers la campagne, dont, après lui, Vermeer de Harlem et surtout Philips de

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PAYSAGE A LA PLUME, REHAUSSE DE SEPJA. (Collection de M. J.-P. Heseltine).

Koninck devaient, à son exemple, retracer les aspects pittoresques. Comme graveur, Segers était un chercheur, très préoccupé de renouveler et d'étendre les ressources de son art. Il avait essayé, non sans succès, de trouver des procédés pour imprimer en couleur sur des papiers préparés ou sur des tissus, et sa femme le gourmandait en voyant toutes les étoffes du pauvre ménage passer à des expériences dont la riche collection du Ryksmuseum permet surtout d'apprécier la diversité. Ce sont, en général, des vues du Tyrol, avec des ciels légère-

(1) C'est à M. Bode que revient l'honneur de l'avoir restitué à Segers, et une ancienne gravure de ce paysage, découverte depuis lors, et qui porte en efl'et le nom de Segers a confirmé la justesse de l'appréciation de M. Bode.

HERCULES SEGERS.

ment teintés et des rochers abrupts dont les tons bruns contrastent avec les bleus verdàtres des lointains. Passionné pour ses recherches, le pauvre artiste s'enfonçait de plus en plus dans la misère et il avait fini

JAN ASSELYN.

par demander à la boisson l'oubli de ses maux. Un jour qu'il avait bu un peu plus que d'ordinaire, il se tua en tombant du haut de son escalier. Rembrandt ne pouvait rester indifférent à des tentatives qui, pour lui surtout, présentaient un si haut intérêt. Il professait donc pour le talent de Segers une estime toute particulière et nous savons par son

inventaire qu'il possédait huit de ses tableaux, dont un très important. Également possesseur de la planche de Tobie et l'Ange gravée par cet artiste, l'idée lui était venue de la remanier. Tout en conservant le paysage, il avait fait disparaître les deux figures de la composition primitive pour les remplacer par une Fuite en Egypte (B. 56), avec la Vierge, l'enfant Jésus dans ses bras, montée sur un âne que conduit saint Joseph. Mais peu satisfait, sans doute, du résultat de son travail, il l'avait abandonné sans le signer (i).

Les relations de Rembrandt avec ces divers paysagistes et le goût qu'il manifestait pour leurs œuvres prouvent assez combien il aimait la nature. Encore hésitant sur ses propres voies, il se sentait partagé entre les admirations que lui inspiraient tour à tour les adeptes des traditions italiennes et les purs hollandais. S'il était toujours scrupuleusement sincère et exact dans ses études, il continuait cependant à tirer de temps à autre de son imagination ou à grouper d'une façon un peu arbitraire les éléments pittoresques qu'il accumulait dans ses tableaux. Un petit effet de nuit plein de transparence et de mystérieuse sérénité, le Repos de la Sainte Famille, daté de 1647 — ■ et récemment acquis de la collection de sir Henry Hoare par le Musée de Dublin, — ■ nous montre les fugitifs entourés d'animaux, auprès d'un feu que reflète l'eau calme du premier plan. Mais ce n'est là, à vrai dire, qu'une esquisse rapidement enlevée et rappelant, avec plus de largeur et de poésie, une composition analogue d'Elsheimer. Dans la Ruine du Musée de Cassel, peinte vers i65o, Rembrandt revenait aux dispositions compliquées et un peu incohérentes de ses premiers paysages. Ce moulin à vent abrité de tous côtés et placé au bord d'une eau courante, cette barque pavoisée, ces cygnes, ce petit cavalier à manteau rouge, coiffé d'un énorme turban, ces montagnes aux profils italiens et ces chaumières hollandaises, ces cascades enfin et ce temple de Tivoli qui se dresse au sommet de rochers à pic, nous connaissons tous ces détails pour les avoir déjà maintes fois rencontrés, non seulement chez Rembrandt, mais chez les italianisants auxquels il les a empruntés. C'est dans leurs gravures ou leurs dessins qu'il les a trouvés, réunissant pêle-mêle toutes ces étrangetés dans un même tableau. La

(1) La planche de Segers n'était d'ailleurs elle-même que la copie, très peu modifiée comme composition, mais un peu plus claire d'aspect, d'une gravure exécutée en i6ij par le comte palatin Goudt, l'ami d'Elsheimer.

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seule originalité qui lui soit propre ressort de cette entente plus magistrale de l'ensemble, de la constante subordination des valeurs à l'effet général et du contraste puissant, mais sans dureté, qu'il établit entre les fortes intonations des terrains et la clarté du ciel. Dans le Paysage aux Cygnes, qui appartient à Mme Lacroix, et qui date de la même époque, la composition, plus simple en apparence, n'est guère moins touffue. Un massif d'arbres élancés, dont on retrouve la silhouette dans plusieurs dessins de Rembrandt, un pont vers lequel se dirige une voiture chargée de personnages; au premier plan, une eau sombre sur laquelle flottent deux cygnes et une barque poussée par un batelier; tout à fait à droite, sous les grands arbres, une forge avec du feu et des gens qui travaillent ; dans le fond, des côtes confuses, un village, des tours, des moulins à vent, des aqueducs, etc., tout cela, il faut en convenir, présente une accumulation de détails vraiment excessive. Mais du moins ces détails ne sont point disparates, l'effet de plein jour est bien rendu et les fonds dorés par le soleil forment avec le bleu pâle d'un ciel très lumineux une agréable opposition. Quoiqu'elle laisse un peu à désirer au point de vue de la conservation, la toile, avec une grande vivacité d'aspect, a une tenue superbe.

Le dernier en date de tous ces paysages peints, le Moulin à vent, qui, après avoir fait partie de la collection du duc d'Orléans, appartient aujourd'hui au marquis de Lansdowne à Bowood, est certainement le chef-d'œuvre de cette série. Peut-être le motif a-t-il été composé; l'arrangement, en tout cas, ne s'y fait aucunement sentir, et l'ensemble, encore plus homogène que dans le Paysage aux Cygnes, paraît inspiré directement par la nature. Sur un monticule dominant un cours d'eau, un moulin à vent entouré de quelques chaumières découpe fièrement sa silhouette vigoureuse sur un ciel d'orage, éclairé seulement dans sa partie inférieure. Le soleil a disparu, mais ses derniers rayons dorent encore les grandes ailes du moulin, tandis que, vers le bas, l'eau, le rivage et les fonds, déjà envahis par l'ombre, commencent à se brouiller. Il semble que dans le silence de la nuit qui va tomber, on n'entende plus que le clapotement de l'eau contre une barque amarrée, ou le vol furtif d'un oiseau à peine entrevu. Dans le recueillement de cette heure solennelle, tout respire le calme. Les détails moins nombreux, bien choisis, au lieu de distraire le regard, ne font qu'ajouter à la

poésie mélancolique de la scène et à la grandeur pénétrante de l'impression.

On le voit, les études de Rembrandt avaient porté leur fruit. Il osait être simple, et sans recourir à des complications ou à des artifices qui ne répondaient en rien à la réalité, il ne demandait qu'à la nature le secret de sa force. Il n'est pas d'époque, ses eaux-fortes et ses dessins en font foi, où il l'ait interrogée avec plus de constance et de sincérité. Comme

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