TOBIE AVEUGLE
trace. Un bout de prairie, une route qui s'allonge toute droite ou qui serpente à travers la plaine, un hangar déjeté, une cabane ou une étable ombragée par quelques arbres malingres, c'en est assez pour le ravir.
37o REMBRANDT.
Comme il a été le peintre des petits, des délaissés, des misérables, il tient à nous montrer le pays où ils gîtent, où ils peinent. Il nous fait voir dans sa nudité saisissante ce pays des Gueux, que par deux fois ils ont dû conquérir, sur la mer et sur l'étranger; on sait au prix de quels efforts ! L'amour qu'on a pour cette terre se mesure à ce qu'elle a coûté. Quant à lui, où que ses pas le conduisent, les aspects de sa patrie lui plaisent. Il n'en est jamais sorti, et en Hollande même il semble qu'il n'ait pas beaucoup étendu, ni varié ses excursions. Les tranquilles environs d'Amsterdam, Sloten, Laren, Loenen et le château de Kronenburg, les moulins de Zaandam, ou le long de la côte,Narden,Diemen, Muiderberg où le fils de Sylvius était pasteur, Elsbroek chez Jean Six, dans le Gooiland chez le receveur Uytenbogaerd, ou chez quelque autre ami qui l'a recueilli à la suite d'une de ces rudes épreuves qui ne lui ont pas été épargnées, voilà le terme de ses voyages les plus lointains. La précieuse série de dessins qui, après avoir fait partie de la collection de G. Flinck, son élève, fut acquise du fils de celui-ci par le duc de Devonshire, se rapporte, sans doute à l'un de ces séjours aux champs, pendant lesquels, heureux d'échapper à ses tristesses ou à ses créanciers, le pauvre grand peintre se consolait auprès de la nature, cette amie qui ne l'avait jamais abandonné. Les divers dessins qui composent cette suite — à laquelle nous empruntons plusieurs des fac-similés que nous donnons dans ce volume — sont probablement les feuilles détachées d'un album d'étude; faits à la même époque, ils ont été certainement exécutés dans la même contrée. .Tous les aspects de cette contrée (que nous croyons très voisine d'Amsterdam) s'y rencontrent : ses plages basses, ses vastes étendues d'eau, ses horizons plats sur lesquels tout fait saillie, les massifs d'arbres espacés autour de quelques habitations, les barques qui passent avec leurs voiles gonflées par la brise, les chaumières blotties, serrées les unes contre les autres, comme pour mieux résister aux assauts du vent qui souffle du large, un village qui s'étale sur la rive, ou une maison de pêcheur avec des filets séchant au soleil. Les moindres accidents forment tableau, tant la silhouette est ferme, nettement découpée, consciencieusement suivie dans ses moindres inflexions. Ce trait sommaire, tracé d'habitude à la plume, est rehaussé de quelques teintes d'encre de Chine ou de bistre qui rendent avec une sûreté et une finesse surprenantes la diversité des valeurs locales et des plans. Souvent l'artiste revient aux mêmes lieux.
Intérieur d'Église.
Debsin à la plume rehaussé de lavis
(COLLECTION DE LALBERTINE).
PAYSAGES A L'EAU-FORTE. 37i
et, comme il l'avait fait pour la figure humaine, en prenant à plusieurs reprises ses proches et lui-même pour modèles, il tourne autour d'un motif, en quête de la meilleure place ; il le recopie à quelques pas de distance, cherchant ainsi à se rendre un compte plus exact des formes et des effets, s'efforçant de découvrir, sous l'infinie variété de la nature, les lois délicates qui régissent ses aspects et qui déterminent l'unité d'un paysage.
Les dessins de la Collection de Chatsworth nous fournissent des preuves nombreuses de ces croquis réitérés faits d'après les mêmes motifs, pendant un séjour d'été à la campagne, et nous en pourrions multiplier les exemples. Mais les rapprochements que nous en faisons, soit pour ce massif de grands arbres au bord de l'eau, soit pour cette entrée de ville avec une vieille porte gothique, dont nos lecteurs trouveront ici les fac-similés, suffiront à les convaincre de la constance d'un procédé de travail dont nous avons déjà cité des preuves si nombreuses. C'est ainsi qu'en s'appliquant à une fidélité rigoureuse, le maître arrive à rendre intéressantes les plus humbles données, parce qu'il excelle à en dégager les traits significatifs et à les exprimer avec autant de science que d'ingénuité.
Les eaux-fortes de cette époque offrent le même caractère de sincérité et de décision dans la facture. Peut-être faudrait-il en excepter le Canal auxCygnes (B. 235) daté de i65o et le Chasseur (B. 21 1) exécuté probablement quelques années plus tard, et dans lesquels, à côté d'éléments empruntés à la réalité, se trouvent des traces évidentes d'arrangement; leurs fonds montagneux, assez maladroitement adaptés aux premiers plans, rappellent, en effet, ceux du tableau de la Ruine, peint vers le même temps. Tous les autres paysages gravés de cette période sont, au contraire, remarquables par leur cohésion, leur homogénéité absolue et semblent, comme les dessins dont nous venons de parler, avoir été faits sur place, en face de la nature elle-même. Contentons-nous de citer parmi les plus pittoresques : le Paysage à la Tour carrée (B. 218), la Grange à Foin{B. 224), le Canal (B. 221) bordé d'arbres dépouillés d'une silhouette si ferme et si vraie, Y Homme au Lait(B. 21 3) avec ses pauvres masures situées en contre-bas de l'eau, le Paysage aux Trois Chaumières {B. 217), Y Obélisque (B. 227) qui tire son nom d'un petit monument que nous retrouvons dans le fond d'un des dessins de l'artiste et qui, paraît-il, était
situé à deux milles d'Amsterdam et portait une inscription indiquant cette distance. Deux de ces planches méritent cependant d'être tirées hors de pair à cause de la sobriété extrême du travail et de la franchise de l'aspect : le Paysage à la Tour (B. 223), dont l'effet très piquant est obtenu par des moyens si simples, et la Campagne du Peseurd'or,de 1 65 1 (B. 234), d'une pratique tout aussi aisée, mais peut-être plus spirituelle encore. Il est impossible d'exprimer avec plus de sûreté, sur un si petit espace, les divers plans d'une plaine immense, avec les plantations d'un vaste domaine, son château entouré de grands arbres, ses dépendances, les villages qui l'avoisinent et la grande ligne de la mer s'étendant à l'horizon. En quelques traits, comme en se jouant, le maître établit avec une
correction absolue l'as-
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