‹ RembrandtChapitre 155 sur 285 · FEMME COUCHEE ET DORMANT · texte numérisé non relu

FEMME COUCHEE ET DORMANT

Dessin à la plume (Collection de M. J.-P. Heseltine)

par des sites du nord, avec des chasseurs et des animaux, d'une exécution facile et légère, qu'il montre également dans ses croquis. Nous trouvons mieux la trace de l'influence du maître chez Farnerius, qui, vers 1640-1645, avait fréquenté son atelier, et l'on voit de lui au Musée Teyler un beau dessin à la plume rehaussé d'aquarelle, dans lequel le clair-obscur est très finement indiqué. Cette influence est plus apparente encore chez Lambert Doomer, dont, grâce à la libéralité de M. Bredius, le Ryksmuseum possède depuis peu (1890) une peinture d'un aspect tout moderne : une fontaine auprès d'une maison, avec une femme lavant du linge et un homme puisant de l'eau, à côté d'un massif de

grands arbres dont les fortes colorations s'opposent heureusement à un ciel blanc très lumineux. Enfin le peintre de marines Jan van de Cappelle, s'il n'a pas été l'élève de Rembrandt, fut du moins son ami et l'un de ses plus fervents admirateurs. Né à Amsterdam, on ignore en quelle année, van de Cappelle y était inscrit le 29 juillet iG53 sur les listes de la bourgeoisie, et l'amour qu'il avait pour son art, la distinction de son talent, les recherches de clair-obscur qu'on remarque dans ses tableaux et dans les deux Effets d'hiver qu'il a gravés, devaient le rapprocher de Rembrandt. C'est en Angleterre seulement, à la National Gallery et surtout dans les grandes collections privées, qu'on peut apprécier à sa valeur cet artiste, le plus grand peintre de marines de l'école hollandaise. Tout aussi savant que Willem van de Velde, il est plus varié; son exécution moins sèche a plus de largeur, et avec autant de finesse, sa couleur est plus généreuse et sa lumière plus enveloppée. A l'inverse de la plupart de ses confrères, van de Cappelle était riche, mais cette aisance, il la tenait d'un commerce de teinturerie que lui avait laissé son père et qu'il légua lui-même à ses enfants. Dans son inventaire récemment découvert par M. Bredius — il mourut vers le 1e1' janvier 1G80 — outre une somme de plus de 3oooo florins en argent, somme considérable pour l'époque, nous voyons figurer une superbe collection de 200 tableaux et de plusieurs milliers de dessins, dont 5oo de Rembrandt, classés par catégories : des paysages, des sujets historiques et une centaine « représentant la vie de la femme et de l'enfant ». Parmi les tableaux, nous en remarquons plusieurs de Fr. Hais, qui avait peint le portrait de van de Cappelle, et un assez grand nombre de Rembrandt, qui peignit également son portrait. Il serait intéressant de retrouver ce tableau ; peut-être est-ce lui qu'il faudrait reconnaître dans le portrait d'un jeune artiste — coiffé d'un chapeau à haute forme, vêtu d'un costume sombre, un album d'étude à la main — qui nous est signalé par M. Bode (1), dans la collection du comte Carlisle à Castle- Howard, comme celui d'un ami ou d'un élève de Rembrandt, exécuté vers 1648, au temps même des portraits de Berchem et d'Asselyn que nous avons mentionnés plus haut.

C'est par Samuel van Hoogstraten que nous terminerons l'énu-

(1) Bode, Studicn, p. 498.

(U fcl

es a — < J

•J -os o

SAMUEL VAN HOOGSTRATEN. 383

mération des élèves de Rembrandt à laquelle nous avons dû nous borner et qui, toute longue qu'elle soit, est loin d'être complète. Né le 2 août 1627 à Dordrecht, Hoogstraten, après avoir appris de son père les premiers éléments de la peinture, était allé se perfectionner à Amsterdam chez Rembrandt, de 1640 à i65o. Plus tard il avait voyagé, à Vienne d'abord, puis en Italie, ensuite à Londres. De retour à la Haye en 1668, il finissait par se fixer dans sa ville natale, où la direction de la Monnaie lui était confiée. Aussi curieux que nomade, il s'était exercé dans toutes les branches de son art : le genre, le portrait, le paysage, les marines, l'architecture et la nature morte. C'était, de plus, un esprit cultivé, très ouvert, porté à raisonner et à philosopher sur son art, et c'est par là surtout qu'il nous intéresse aujourd'hui, car, appelé lui-même à diriger d'assez nombreux élèves, il a consigné dans son Livre sur la Peinture (1) des idées à travers lesquelles il est jusqu'à un certain point possible de reconnaître celles de son maître lui-même. Dès sa jeunesse en effet, Hoogstraten, à l'époque où il était chez Rembrandt, ne se lassait pas de le questionner sur toutes choses et de le poursuivre d'interrogations, que celui-ci accueillait d'ailleurs avec une bienveillance extrême. Un jour cependant qu'il mettait une insistance un peu plus indiscrète à ses pourquoi, il s'était attiré cette réponse : « Arrange-toi de façon à bien mettre en œuvre ce que tu sais déjà ; tu trouveras en leur temps les- choses inconnues qui t'inquiètent ». C'est encore un propos entendu dans l'atelier de Rembrandt qu'il rapporte, quand il vante chez un peintre « ce style qui consiste à choisir, à coordonner dans son œuvre les choses qui sont le mieux en harmonie entre elles ». Il semble également qu'on entende Rembrandt lui-même dans ces conseils que Hoogstraten donnait à son frère qui se proposait d'aller à Rome : « Dans ta patrie même tu trouveras tant de beautés que ta vie serait trop courte pour les comprendre et pour les exprimer. L'Italie, si riche qu'elle soit, te sera inutile si tu n'es pas capable de rendre la nature qui t'entoure ». Bien qu'il eût de bonne heure abandonné la manière de son maître, Hoogstraten n'avait pas cessé d'apprécier son talent; il loue chez lui « cette science des reflets qui était son véritable élément ». C'est de lui encore qu'il tient cette préoccupation du

(1) Inleyding tôt de hooge School der Schilder Konst, 1678.

clair-obscur et cette recherche de l'expression dont il recommandait instamment l'étude à ses élèves. Afin de leur en mieux montrer l'importance, il avait même fait aménager, dans l'ancienne brasserie de YOranger où il s'était installé à Dordrecht, un théâtre sur lequel plusieurs de ses élèves jouaient la comédie pendant que les autres observaient leur physionomie et leurs gestes, et il reprenait, à l'occasion, les acteurs jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé la mimique la plus simple et la plus expressive. Ou bien, d'autres fois, il disposait un jeu d'ombres chinoises pour enseigner à ses disciples les effets variés que peut produire l'éloignement ou le déplacement d'un foyer lumineux. Ces propos, ces exercices n'étaient, à vrai dire, que l'écho ou la mise en œuvre des préceptes que Hoogstraten avait entendu professer à Rembrandt ; et quant à la bienveillance qu'il témoignait à ses élèves, il en avait autrefois trouvé l'exemple chez le maître excellent que Baldinucci, sur le dire de Keilh qui l'avait bien connu, proclamait « tout à fait digne de louange pour le sentiment élevé qu'il avait de son art, autant que pour sa bonté poussée jusqu'à l'extravagance ».

Page 1