JESUS-CHRIST AU JARDIN DES OLIVIERS
Vers 1657 (B 75).
et de ses menottes rougeàtres elle tient un balai, signe de ses attributions. A la façon dont elle le serre sur sa poitrine, on sent la place qu'il tient dans son existence et il semble, en vérité, que dans cette peinture vigoureuse, si vaillamment, si prestement brossée, le maître ait voulu glorifier les ménagères hollandaises, ces épousseteuses, ces lessiveuses par excellence. Nous retrouvons cette même petite personne, avec son type, son costume et presque la même pose, dans un tableau du Musée de Stockholm (n° 584 du catal.) qui, en dépit de sa date 1 65 1 — peu lisible d'ailleurs et dont le dernier chiffre surtout nous paraît assez suspect, — a dû être peint deux ou trois ans après. La fillette a grandi; son visage et ses mains se sont un peu allongés, mais ses traits sont restés pareils. Accoudée à une balustrade dans une attitude méditative, elle rêve, comme il convient à son âge, et Rembrandt, sans doute pour lui complaire, a rehaussé de quelques ornements pris dans sa garde-robe la toilette assez primitive de l'enfant. Elle a passé un collier de perles à son cou, bordé d'une passementerie d'or son costume rougeàtre, et enfermé dans une coiffure élégante ses cheveux correctement tirés sur son front. L'exécution aussi est plus soignée, poussée plus avant; mais elle conserve toute sa puissance et sa verdeur. Des reflets ardents, d'une hardiesse extrême, animent les ombres très intenses. Le visage, bien que calme, recèle une force singulière; la peau est ferme et souple et des veines bleuâtres l'affleurent çà et là; tout dans ce petit corps respire la jeunesse, la santé et la sève généreuse de la vie dans sa première expansion. C'est, au contraire, la vieillesse et la décrépitude d'une existence à son déclin que nous offrent trois portraits de femme du Musée de l'Ermitage (nos 804, 8o5, 806), tous trois de 1654, représentant tous trois la même personne dans des poses presque pareilles, et qui ne diffèrent entre eux que par certains détails de costume et par leurs proportions : l'un étant vu en buste, l'autre jusqu'aux genoux, et le troisième presque en pied. Celui dont nous donnons ici une reproduction (n° 8o5) nous paraît le plus expressif. Coiffée d'une capeline noire, vêtue d'une pèlerine brune jetée par-dessus une robe rougeàtre ouverte sur un fichu blanc, cette vénérable vieille est assise dans un large fauteuil, les mains croisées sur ses genoux, de pauvres mains ridées et osseuses. Ses traits amaigris ont conservé un reste de beauté, et sa physionomie très touchante est pleine de tristesse.
Portrait d'une vieille femme (1654).
(musée de l'ermit
pi 3i
ETUDES DE VIEILLARDS. 3g5
Le naturel de la pose, l'abandon de la personne, l'expression, indéfinissable de ses yeux vagues, tout indique la lassitude d'une vie remplie d'épreuves. Elle songe à tous ceux qui l'ont déjà quittée, et n'ayant plus rien à attendre ici-bas, elle trouve dans la vivacité même de ses regrets le gage de ses espérances prochaines. Le portrait de la même vieille qui appartient au comte Moltke à Copenhague est peut-être de qualité supérieure et son irréprochable conservation permet d'en apprécier tous les mérites. Elle semble encore un peu plus âgée, la pauvre femme, et n'a plus beaucoup de force; ses chairs ridées pendent flasques et inertes et ses mains sont soutenues dans une espèce d'écharpe qui les enveloppe. Seul son regard a conservé quelque vivacité et cette expression de majesté auguste que l'honnêteté des habitudes donne à la vieillesse. Enfin, avec la collection des comtes de Salm, le Musée d'Epinal est entré en possession d'un cinquième portrait de cette même personne, représentée cette fois tenant un chapelet et accoutrée d'une cape de drap d'or retombant sur ses épaules ; sa chemisette entr'ouverte laisse voir un plastron également en drap d'or. L'exécution violente, un peu sauvage et la tonalité fauve s'accordent assez avec la date 1661 portée sur cette peinture qui, en dépit de ses détériorations, a conservé une grande puissance d'aspect. Le nombre même de ces ouvrages suffit d'ailleurs à nous prouver que ce modèle qui a si souvent posé pour Rembrandt et qu'il costumait ainsi à sa guise, devait faire partie de son entourage immédiat. Sans rien pouvoir affirmer à cet égard, peut-être est-il permis de supposer que c'était la mère d'Hendrickje, ou quelque vieille parente qu'avec sa bonté habituelle, le maître avait recueillie dans son intérieur.
C'est avec une égale éloquence, on le voit, que dans ces images sincères Rembrandt sait tour à tour exprimer la force et l'épanouissement de la vie aussi bien que ses suprêmes apaisements. Dans ces consultations qu'il demande à la nature, il apporte une candeur absolue ; il veut avant tout apprendre et se renouveler. Même quand il semble la copier avec une scrupuleuse fidélité, il se peint lui-même à son insu. En présence des aspects multiples de la réalité, comme il ne saurait rendre toutes les apparences qu'elle lui offre, il s'attache à celles qui le frappent, à celles qui s'accordent le mieux avec cette certaine idée dont parle Raphaël et que porte en lui tout peintre digne de ce nom. C'est son
intelligence, c'est sa façon de comprendre son art, autant que sa sympathie pour ses modèles et les dispositions de son humeur qu'il manifeste dans ces études si variées, si expressives, où la libre spontanéité du travail fait mieux paraître encore toute son originalité. Mais si gracieuses, si exquises que soient quelques-unes de ses figures de jeunes
femmes, peut-être est-il plus personnel et surtout plus touchant dans ces portraits de vieilles où il a exprimé d'une manière exquise cet accord de la physionomie extérieure avec la vie morale de ses modèles.
Dans leurs attitudes, dans leurs gestes, dans tous ces traits épars que le tempérament, les habitudes et les mœurs ont imprimés sur leurs personnes, il excelle à les individualiser, à marquer d'une façon inoubliable leur caractère propre et leur nature intime, avec cette manière à la fois grande et simple qui de plus en plus est devenue la sienne.
A côté de ces études faites pour lui-même, le Musée de l'Ermitage, particulièrement riche en œuvres de cette époque, nous offre le portrait d'une autre vieille dame fn° 823 du catal.), exécuté évidemment sur commande, à en juger par l'exécution plus soigneuse et par la correction du costume. Assise dans un fauteuil, celle-ci est coiffée d'un bonnet rougeâtre sous lequel un autre bonnet blanc ne laisse apercevoir que la naissance de ses cheveux, encore bruns. Elle porte une petite colle-
ETUDE D'UN JEUNE GARÇON (TITUS ?) Dessin à la plume (Cabinet de Stockholm).