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ETUDE DE PAYSAGE

Dessin à la plume (British Muséum).

teau brun, et ses longs cheveux s'échappent en mèches capricieuses de la toque rouge dont il est coiffé. Une petite moustache commence à ombrager ses lèvres, mais sa physionomie, toujours un peu maladive, est restée douce et charmante. Quant à Rembrandt lui-même, dans la solitude où il vivait alors, il ne pouvait manquer de se prendre pour modèle. Nous le retrouvons, en effet, dans plusieurs portraits datés ou peints probablement à cette époque, l'un à la Bridgewater Gallery, l'autre au Musée de Cassel, qui, malgré la date 1654 que croit y lire M. Eisenmann, nous semble postérieur, à raison de l'âge apparent et aussi du

caractère de l'exécution. Un troisième, appartenant à lord Ilchester, porte

la date 1 658, et à la Winter-Exhibition de 1889 il a réuni tous les suffrages, car c'était vraiment, ainsi que le remarque M. Bredius(i), la perle de cette exposition. Le maître s'y est représenté de trois quarts, assis sur une chaise, tenant un bâton et vêtu d'un costume de fantaisie. Dans cette peinture admirablement conservée et d'un aspect très lumineux, les carnations sont éblouissantes d'éclat et les mains modelées avec une largeur singulière; cependant le regard tourné vers le spectateur est plein de tristesse et de découragement. Les mômes qualités de facture et d'expression recommandent un autre portrait de l'artiste exposé en 1890 à la Royal Academy par lord Ashburton et qui nous paraît également de i658. Les cheveux grisonnent, mais le visage, qui s'est un peu épaissi, est resté mâle et l'œil, grand ouvert, toujours très pénétrant. Coiffé d'un béret noir, le maître porte un habit d'un brun jaunâtre à col droit, ouvert sur un gilet rouge à manches, sans doute son costume de travail, car nous retrouvons ce même vêtement dans le portrait du Musée de Cassel et dans un autre, à la galerie de Dresde, signé et daté de 1657, qui, bien qu'un peu fatigué et noirci, est peut-être le plus touchant de tous ceux de cette série. C'en est fini des riches accoutrements, des costumes militaires et des airs de commande avec lesquels il posait autrefois en face de son miroir. Avec le malheur, avec ses habitudes de plus en plus sédentaires, sa tenue est maintenant d'une simplicité extrême; tout à fait négligée, à en croire Baldinucci, car quand il peignait à son chevalet, il en était venu à essuyer ses pinceaux derrière son dos, après son vêtement. Il dessine en ce moment et tient une plume dans sa main droite, un encrier et son album dans l'autre. D'ordinaire quand il travaillait, il oubliait ses misères et paraissait heureux ; cette fois la même expression de tristesse persiste sur ses traits, et ses rides s'accusent de plus en plus nombreuses et profondes.

L'accablement auquel nous le voyons céder n'était que trop naturel. Vers la fin de 1667, les commissaires de la faillite avaient autorisé Thomas Jacobsz Haaring à vendre ses biens. Il avait donc fallu quitter cette maison qu'il avait disposée pour lui-même et à laquelle le rattachaient tant de souvenirs. Le 4 décembre, il s'était retiré à l'auberge de la Couronne Impériale, tenue par un certain B. Schuurman, dans la Kal-

(1) (Jld Mastcrs i>i de Royal Academy, 1889; extrait du Nedcrlandsclie Spectatov ; 1889, n° 17.

verstraat. Ainsi qu'on peut le voir par le fac-similé d'un ancien dessin que nous empruntons à Oud-Holland (i), cette auberge était une construction assez remarquable de la Renaissance hollandaise et qui, après avoir servi, jusqu'en 1578, d'orphelinat municipal, était devenue ensuite un hôtel très fréquenté. Son nom lui venait de la couronne sculptée au-dessus de la porte d'entrée et qui surmontait également deux écussons aux armes royales, placés de chaque côté de la façade. On faisait des ventes publiques dans cet hôtel, et cette coutume s'était sans doute continuée jusqu'au siècle suivant, car dans le dessin que nous avons reproduit et qui date de 1725, on voit au premier plan deux personnages qui semblent lire l'affiche d'une de ces ventes. A en juger par les comptes de sa dépense journalière à la Couronne Impériale, dépense qui varie entre trois et quatre florins, il est probable que Rembrandt seul s'y était logé et que Titus avec Hendrickje et sa fille avaient trouvé à se caser ailleurs (2). On avait commencé le 25 décembre suivant à vendre dans cette auberge une partie des objets formant les collections ; mais le moment était sans doute mal choisi, car bien que les vacations se fussent prolongées encore pendant cinq jours, on avait dû différer jusqu'au mois de septembre 1 658 une nouvelle vente, comprenant la plus grande partie des dessins et des gravures et qui eut lieu au même endroit. Tous les objets précieux réunis, ainsi que le disait l'affiche, « avec une grande curiosité par Rembrandt van Ryn », n'avaient produit qu'une somme absolument dérisoire, si l'on songe à leur nombre et à leur valeur, à peine 5 000 florins. Quant à la maison de la Breestraat, elle avait été déjà vendue, en vertu d'une autorisation des échevins, le ier février 1 658, àla requête du syndic de la faillite, M. Henricus Torquinius, moyennant i3 6oo florins, « avec les deux poêles qui se trouvaient dans les appartements, ainsi que diverses cloisons placées au grenier et ayant servi à isoler les élèves de Rembrandt ». Mais l'adjudicataire, un certain Pieter Wiebrantsz, maçon, n'était pas, semble-t-il, un acheteur sérieux, car la vente avait été cassée. Un nouvel acquéreur, au prix de 12000 florins, n'ayant pas, non plus, présenté de garanties suffisantes, le marché avait été enfin conclu pour 11 218 florins, par un cordonnier,

(1) V. Oud-Holland, VI, p. 48.

(2) Ces comptes, qui figurent au dossier de la faillite, ont été publiés par Scheltema et Vosmaer.

Lieven Simonsz, assisté de deux autres individus qui s'étaient portés caution pour lui.

Nous verrons plus loin les contestations qu'entraînèrent les paiements de ces diverses ventes ; mais la ruine de Rembrandt était désormais consommée. Arrivé à l'âge de cinquante-deux ans, il restait sans ressources, sans abri, dépouillé de tout ce qui avait fait jusque-là le charme de sa vie, obligé d'abandonner cette chambre d'auberge où il avait dû se réfugier, sans même pouvoir acquitter les frais de ce douloureux séjour pendant lequel tous ces objets précieux réunis par lui « avec une grande curiosité » avaient été vendus à des étrangers et dispersés sous ses yeux.

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