LA PRÉDICATION DE SAINT JEAN
manches rouges, lui verse l'eau d'une aiguière dans un grand bassin d'argent, et à côté de Pilate un vieillard à barbe grise, sans doute un
JAN LUTMA.
de ses conseillers, paraît approuver sa prudence. En réalité, le sujet du tableau, c'est l'accord des gris de fer de la muraille avec les jaunes brillants du costume de ce vieillard et le ton d'or de la simarre de
Pilate qui, mêlé au cliquetis des pierres précieuses dont elle est ornée, produit un effet éblouissant.
Un autre ouvrage d'un caractère tout à fait différent témoigne de la souplesse de Rembrandt et des ressources inépuisables de son génie toujours en action. C'est la belle grisaille de la Prédication de saint Jean, datée de i656 et qui, après avoir fait autrefois partie de la collection de Jan Six, avait été achetée au prix de 40000 francs par le cardinal Fesch ; elle appartient aujourd'hui à lady Dudley. Elle avait été peinte par le maître probablement pour servir d'esquisse à une gravure qu'il se proposait d'exécuter et qui eût fait pendant à la Pièce aux 100 florins. Déjà l'année d'avant, pour l'eau-forte de YEcce Homo (B. 76) que nous avons mentionnée, il avait peint une autre grisaille portée à son inventaire et qui, de la collection de W. Six vendue en 1734, était passée en Angleterre (1). Dans sa tonalité d'un brun jaunâtre, presque monochrome, cette Prédication de saint Jean est un véritable tableau d'un fini très précieux et l'on comprend qu'après y avoir mis tant de soin, Rembrandt, qui n'aimait pas à se recopier et qui n'avait d'ailleurs plus d'élève à qui confier la préparation d'un travail aussi délicat, ait renoncé à en faire une gravure. Celle de Norblin ne saurait, en tout cas, donner aucune idée de l'original ; tandis que les étrangetés et les détails un peu risqués de la composition y sautent aux yeux, ces menus défauts disparaissent absolument devant la beauté saisissante de l'œuvre que possède lady Dudley. Maigre et ardent, debout sur une éminence, le précurseur en pleine lumière, la main sur sa poitrine, harangue la foule qui l'entoure, foule innombrable, traversée par les impressions les plus diverses et dans laquelle tous les âges, toutes les conditions, tous les tempéraments sont représentés. A la complexité des épisodes, s'ajoutent la variété des costumes, la richesse pittoresque du paysage, le fourmillement de la vie, la diversité des animaux. Dans cette grotte tapissée de plantes, envahie par une végétation luxuriante, un escalier débouchant vers la gauche donne accès à des architectures fantastiques ; un obélisque surmonté d'un buste est placé à l'entrée ; de l'autre côté d'un fleuve qui s'épand en cascades sous les arches d'un pont, s'étagent des montagnes semées de forêts, de châteaux forts et de villages. Ça et là
(1) Nous ignorons quel en est aujourd'hui le possesseur, mais elle figure dans le Catalogue raisonne de Smith (n° 88) comme appartenant à M. Jérém. Harman.
PORTRAIT DE J. LUTMA. 427
des chevaux se reposent, des vaches ruminent à l'écart, des chiens se battent et des chameaux viennent d'amener une caravane. Droits, assis ou accroupis, des guerriers avec des hallebardes ou des lances, des personnages vêtus de longues houppelandes, des citadins, des paysans, des pauvres, des enfants qui se chamaillent ou se soulagent, des femmes qui les gourmandent ou les caressent, des auditeurs attentifs ou distraits, hésitants ou convaincus, argumentant les uns avec les autres ou plongés dans une muette extase, tout un peuple, tout un monde est rassemblé autour de l'orateur. Et cependant, en dépit de la multiplicité des détails qui la remplissent, cette composition si touffue paraît simple, tant les lignes y sont habilement rythmées, les masses bien réparties, les groupes savamment reliés entre eux. Ce qui domine, c'est la tenue superbe de l'ensemble et l'unité de l'aspect ; c'est par-dessus tout cette figure fiévreuse et passionnée du prédicateur qui, au milieu de ce décor grandiose, tout enflammé, hors de lui, s'abandonne au souffle de l'inspiration et d'un geste magnifique fait pénétrer dans ces âmes naïves le levain de la parole divine.
A côté de cette merveilleuse composition, la seule eau-forte de 1 656 qu'ait inspirée la Bible, Abraham recevant les anges (B. 29), bien que son arrangement soit assez pittoresque, ne mérite guère d'être citée que pour l'étrangeté un peu vulgaire des types et des costumes des personnages. En revanche, plusieurs des portraits gravés de cette période comptent parmi les meilleurs de Rembrandt. Le moins heureux, pourtant, est celui d'un de ses amis, le marchand de curiosités Abraham Francen (B. 273), qui ne cessa pas de lui être dévoué et lui donna par la suite des témoignages réitérés de son attachement. Suivant sa coutume de nous montrer ses modèles dans leur vrai milieu, vaquant à leurs occupations habituelles, le maître a représenté Francen assis près d'une fenêtre et regardant une estampe qu'il tient dans ses mains. Sur la tableront placées d'autres gravures, ainsi qu'un magot en porcelaine de Chine; un triptyque, avec le Calvaire au centre, et deux autres tableaux sont suspendus à la muraille. Malheureusement l'opacité des noirs et aussi une certaine rudesse dans l'exécution font paraître un peu excessif l'effet du clair-obscur de cette planche dont l'ordonnance est, du reste, irréprochable. Il faut tout louer, au contraire, dans le Portrait de Janus Lutma (B. 276), daté de i656. C'était aussi, sans doute, un ami du maître
et en tout cas un homme dont la société devait lui être agréable. Originaire de Groningue, Lutma, alors âgé de soixante-douze ans, jouissait à Amsterdam d'une grande réputation comme sculpteur et comme orfèvre. Ses plats, ses vases, ses coupes d'un style particulier, un peu lourd, mais plein de largeur et de richesse, étaient très recherchés des amateurs et servaient souvent de prix pour les concours des corporations militaires. Ils figuraient en belle place sur les dressoirs des maisons patriciennes ou dans les trésors des Gildes, et plusieurs d'entre eux sont encore conservés aujourd'hui dans la Chambre des Antiquités de la ville d'Amsterdam. Lutma, d'ailleurs, aimait lui-même les arts; il collectionnait des estampes, et quelques années auparavant il avait fait peindre son portrait et celui de sa femme par Jacob Backer(i). Son fils, Jacob Lutma, né en 1609 à Amsterdam, était aussi artiste. Non seulement il avait composé une suite de cartouches, d'ornements et de motifs décoratifs destinés aux orfèvres, aux sculpteurs et aux tailleurs de pierre, mais il gravait lui-même au ciselet et au marteau, et les quatre planches exécutées à l'aide de ce procédé d'après des bustes de lui-même, de Vondel, de Hooft « alter Tacitus » et de son père, bustes faits par ce dernier, sont remarquables par la franchise du dessin et l'originalité du travail. L'année même où Rembrandt gravait le portrait de Janus Lutma, son fils en gravait également un autre dans une eau-forte pour laquelle il semble qu'il ait profité des conseils du maître, car le faire y est plus libre, plus coloré que dans ses autres planches, et bien que fort inégales, les deux pièces ne sont pas sans analogies. Rembrandt, on le voit, pouvait se plaire dans cette famille dont tant de goûts pareils le rapprochaient naturellement. Cette fois encore il a caractérisé de son mieux la personnalité de Lutma en nous le montrant assis près d'une table sur laquelle se trouvent réunis plusieurs objets rappelant sa profession et son talent : un plat d'argent, une boîte contenant des poinçons et un maillet. L'habile orfèvre, coiffé d'une petite calotte et vêtu d'une large houppelande flottante, tient lui-même dans sa main droite une statuette de métal, sans doute son ouvrage, et ses traits intelligents, le sourire qui effleure ses lèvres, ses yeux fins et perçants expriment, avec autant de clarté que de charme, l'expérience d'une longue vie rem-
(1) Ces deux portraits font partie de la collection de M. le comte Mniszech à Paris,
PORTRAITS DES HAARING.
plie par un travail aimé, en même temps que la légitime satisfaction d'une aisance honorablement acquise.
Si les relations de Rembrandt avec les Lutma se rattachent encore à la période brillante de son existence, deux autres portraits gravés vers la même époque nous rappellent les difficultés au milieu desquelles il commençait à se débattre et les épreuves qui allaient l'accabler. Bien qu'assez chargée, l'eau-forte du Jeune Haaring (B. 2y5), avec sa mine triste et son costume austère, est traitée dans la manière un peu expéditive du Portrait de Francen; mais par la franchise de l'aspect, par la coloration, la souplesse et la sûreté magistrale du travail, celle de Jacob Haaring dit le Vieux (B. 274) tient incontestablement une des premières places dans l'œuvre de Rembrandt.
Avec sa couronne de cheveux blancs, l'expression de ce visage vénérable, vu presque de face, est pleine de bienveillante
r PORTRAIT DIT DE FRANS BRUYNINGH.
sérénité. Haaring était i658 (Musée de Casseï).
attaché à l'administration de la Chambre des Insolvables et l'on sent que le maître, soit pour se concilier ses bonnes grâces, soit pour reconnaître des services déjà rendus, a tenu à faire de son mieux afin de contenter ce personnage avec lequel les embarras croissants de sa situation l'avaient mis en rapport. A en croire la dénomination sous laquelle il est encore connu, un portrait du Musée de Cassel, celui de Frans Bruyningh (n° 221 du catal.), se rapporterait aussi à des souvenirs pareils: Bruyningh était, en effet, secrétaire de cette même Chambre des Insolvables. Mais, ainsi
43o REMBRANDT.
que le fait observer M. Eisenmann, aucun argument bien décisif ne confirme cette appellation relativement assez récente, et que, suivant lui, la date de i652 inscrite sur ce tableau rendrait encore moins plausible. Le dernier chiffre de cette date semble, il est vrai, assez douteux; mais après un examen minutieux, nous croyons, comme M. Bode, que c'est bien 1 658 qu'il convient de lire et l'exécution concorde pleinement avec cette dernière date. Hâtons-nous de le dire, bien que la pose comme l'ajustement du personnage soient des plus simples, la peinture n'a besoin d'aucun commentaire pour nous intéresser et l'expression avenante de ce jeune homme vêtu de noir frappe d'autant plus que sa tête seule est en pleine lumière, tandis que le reste du corps est noyé dans une ombre chaude et transparente. Mais on ne saurait oublier, quand on l'a vu, ce loyal visage, si gracieusement encadré par de longs cheveux bruns et bouclés, cette bouche et ces yeux qui sourient, l'air de bonté et de cordialité affectueuse qui éclaire ces traits aimables. Jamais Rembrandt n'a pratiqué avec plus de bonheur l'art des sacrifices; jamais il n'a su, avec une facture plus personnelle, modeler dans un clair-obscur plus savant des formes à la fois très arrêtées et très flottantes, ni imprimer plus fortement dans notre esprit le souvenir d'une plus charmante image.
Malgré le courage et l'activité qu'il déployait, malgré cette production incessante, Rembrandt ne pouvait éviter sa ruine. Vainement il avait essayé de battre monnaie et cherché, ainsi que nous l'avons vu, à rentrer dans l'argent qui lui était dû. Ces sommes étaient trop minimes en présence de sa dette. Il avait bien fallu se rendre à l'évidence. Mécontents des mesures qu'il avait prises pour sauvegarder l'avoir de Titus, ses créanciers ne voulaient plus le ménager. Sur leurs instances, Rembrandt avait donc été déclaré en faillite, et les 25 et 26 juillet i656, à leur requête et par l'ordre des commissaires de la Chambre des Insolvables, il était dressé un inventaire « des peintures ainsi que des meubles et ustensiles de ménage dépendant de la faillite de Rembrandt van Ryn, ayant demeuré dans la Breestraat, près de l'écluse Saint-Antoine », inventaire très détaillé et auquel nous avons fait, on le sait, de nombreux emprunts. A raison des formalités nombreuses nécessitées par sa situation, la vente cependant n'avait pu se faire immédiatement et Rembrandt était probablement demeuré dans sa maison. Mais on comprend que dans ces conditions il n'était plus guère libre de son temps. Lui qui
DISPOSITIONS PRISES PAR TITUS. 43i
avait horreur des affaires, il e'tait tombé entre les mains des hommes de loi et il avait à la fois à tenir tête à ses créanciers et à s'occuper de l'avenir de son fils. Dès le 17 mai i656 on avait dû le remplacer dans la tutelle de ce dernier et un certain Jean Verbout avait été chargé de surveiller les intérêts de Titus. Celui-ci ne cessait pas cependant de témoigner à son père la plus vive affection. Le testament fait par lui le 20 octobre 1657, et qu'à raison d'un vice de forme il complétait le 22 novembre suivant, nous fournit une preuve convaincante non seulement de sa piété filiale, mais des sentiments qu'il portait à Hendrickje et à sa fille Gornelia. Sachant que son père n'est plus en état de gérer son bien, car il n'a que trop montré son incapacité absolue à cet égard, ni même de posséder, puisque ses créanciers mettraient main basse sur l'argent qu'il pourrait recevoir, Titus institue pour ses légataires Hendrickje et sa demi-sœur Cornelia, à condition que Rembrandt aura l'usufruit de cet héritage. Si pourtant celui-ci préférait avoir sa part légitime, elle serait prélevée sur le fonds de la succession et le reste serait placé au nom de Cornelia pour lui être payé au moment de son mariage ou de sa majorité. En aucun cas, Rembrandt ne pourrait se servir des revenus pour acquitter des dettes contractées antérieurement, et à sa mort, ces revenus serviraient à l'entretien de Hendrickje et de sa fille. A la mort de Cornelia, ses biens iront à ses enfants, et à leur défaut, ils seront partagés entre les amis du père et de la mère du testateur, par moitié pour chaque côté, Hendrickje en conservant encore, dans ce cas, l'usufruit sa vie durant.
Harcelé par ses créanciers, obligé de s'occuper de soins pour lesquels il était si peu fait, Rembrandt ne pouvait trouver dans le travail sa ressource habituelle contre les tristesses qui remplissaient sa vie, et l'inaction à laquelle trop souvent il était condamné ne faisait qu'ajouter à l'amertume des épreuves qu'il traversait. L'année 1657, en effet, est à peu près vide de grands ouvrages. Nous n'y relevons qu'une seule eauforte, d'une exécution assez sommaire, mais très large, le Saint François (B. 107) avec le saint prosterné devant une croix à l'entrée d'une grotte ombreuse et pittoresque, et un seul tableau inspiré par la Bible, Y Adoration des Mages de Buckingham Palace, une composition en hauteur qui, avec ses" dimensions plus petites et ses personnages plus nombreux, semblerait un retour à la manière de la période précédente, n'étaient
l'ampleur de la facture et aussi — ■ bien que le tableau ait un peu souffert — l'éclat de l'harmonie dans laquelle dominent les jaunes et les rouges. Les expressions d'ailleurs sont pleines de force et de naturel, surtout celle du vieillard, agenouillé à côté de la Vierge, qui dépose avec une respectueuse tendresse son offrande aux pieds du divin enfant. Toutes les autres peintures de cette année ne sont, à vrai dire, que des études faites par le maître d'après lui-même ou d'après des modèles qu'il avait
sans doute sous la main.
Avec un grand et beau portrait de jeune homme assis dans un fauteuil, signé et daté de 1657, et que M. Bode signale chez le duc de Rutland, nous mentionnerons le Rabbin de la National Gallery, étude très franchement enlevée d'après un vieillard vêtu d'un manteau de fourrures et coiffé d'une cape noire découpée qui porte sur son front une ombre assez intense. La lumière très vive, mais restreinte, frappe seuls le nez et la joue droite de ce visage pâle et maigre, aux moustaches et à la barbe d'un brun ardent. Avec une exécution tout aussi large, le grand Portrait d'un vieillard, la tête inclinée dans une attitude méditative, portrait qui se trouve chez le duc de Devonshire, à Chiswick, est encore plus remarquable par la profondeur de l'expression. Citons encore trois autres petites têtes peintes à ce moment, celle qui appartient à M. Alfred Buckeley à Londres, et, chez MM. L. Bonnat et Rodolphe Kann, celles d'un même Rabbin à toque brune, à barbe en éventail, le visage en pleine lumière avec le front couvert de rides et des
Afeeeldinc van den voorcevel van het Burger-Wfeshujs in de K.ALVERSTRAAT,
LATF.R DE K.EIZERSKUOON, OMSTREEKS I560 CECOUWD.
L'AUBERGE DE LA « COURONNE IMPERIALE )). Fac-similé d'un dessin de 1725.
sourcils proéminents sous lesquels on sent vaguement briller des yeux très perçants. L'effet dans ces diverses esquisses est d'une franchise singulière et le relief des parties éclairées, couvertes d'empâtements assez forts, contraste avec la surface des parties noyées dans des ombres savoureuses et ambrées.
Dans le Portrait d'un jeune homme, peint vers cette époque et qui fait partie de la collection de sir Richard Wallace, nous reconnaissons les traits de Titus, de deux ou trois ans plus âgé que dans le beau tableau de M. R. Kann. Il est vu presque de face, simplement vêtu d'un man-
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