ELIE DANS LE DESERT
Dessin à la plume. (Cabinet de Berlin.)
signalerons à l'Ermitage un autre portrait d'homme à peu près du même
âge. Sa moustache et sa longue barbe brune, ainsi que ses cheveux
d'un brun roux, encadrent sa figure maigre, d'apparence distinguée et
un peu maladive. Il porte une barrette brune, un vêtement jaunâtre et
un manteau d'un rouge pourpre amorti. Le fond noirâtre fait ressortir
la fermeté du modelé de ce visage au regard un peu triste, aux lèvres
contractées et dont Rembrandt a si nettement spécifié l'expression très
personnelle. De près, la touche est rude, et les colorations, d'une audace
extrême, semblent excessives; mais ces accentuations très hardies se tempèrent à distance et donnent à l'ensemble une force singulière.
A la Winter-Exhibition de 1890, un autre portrait d'homme, exposé par lord Ashburton, portait avec la signature du maître la date 16G1 : un personnage vêtu de noir, au teint coloré, au regard très pénétrant, coiffe d'un chapeau à larges bords qui projette une ombre intense sur son front. Nous ne nous arrêterons pas à l'inscription française tracée en haut de ce panneau : Portrait de Jansénius, père d'une nombreuse famille, mort en 16 38 âgé de cinquante-trois ans, inscription ajoutée au temps où l'on croyait donner du prix à une peinture en la baptisant d'une appellation à effet. Jansénius, d'après les images qui nous sont restées de lui, n'a rien à voir avec ce portrait, fait évidemment d'après nature. D'ailleurs la date 1661 elle-même, que je n'ai pu découvrir (1), me paraît assez suspecte et en tout cas ne s'accorde guère avec le caractère de l'exécution. Le fini consciencieux de cet ouvrage, sa facture posée, un peu fluide, et ses empâtements modérés nous semblent, ainsi qu'à M. Bredius (2), d'une époque bien antérieure, vers 1 645-1 648. Mais le plus important et le meilleur ouvrage que le peintre ait produit en ce genre à ce moment est le grand portrait signé et daté 1661, qui appartient à M. Boughton-Knight et qu'avec cette manie de dénominations imaginaires dont nous avons tant de fois relevé les abus, on désigne sous le nom de Cuisinier de Rembrandt. On sait quelle était la sobriété de l'artiste et il s'agissait bien alors pour lui d'avoir un Cuisinier! Le personnage, vu de face, la tête nue et les cheveux courts, est un homme dans la maturité de l'âge, à physionomie avenante et ouverte. Il porte un vêtement gris verdàtre qui laisse voir sa chemisette, et un manteau brun. Des livres sont placés à côté de lui; dans sa main droite, il tient le petit couteau qui lui a valu son appellation et dont, à vrai dire, nous ne saurions, pas plus que M. Bode, déterminer l'usage. Le menton appuyé sur son autre main, il semble réfléchir ; c'est peut-être quelque savant, un de ces médecins dont Rembrandt recherchait la société, très certainement un de ses amis. En tout cas, son modèle n'a pas eu à se plaindre de lui et la puissance de
(1) Sans doute à cause de la glace qui (suivant une mode qui tend à se généraliser en Angleterre) protégeait ce portrait; mais le catalogue de M. Bode et celui de la Winter-Exhibition donnent tous deux cette date de 1661.
(2) Bredius : Old Mastcrs in de Royal Acadcmy ; Nederlandsclie spectator, 1890, n° i3.