DERNIERS PORTRAITS DU MAITRE
la signification. Mais le père et le fils, sans s'inquiéter des spectateurs, s'abandonnent à leur émotion, celui-ci plein de honte et d'humble repentir ; l'autre, tout entier au bonheur d'avoir retrouvé ce fils qu'il croyait perdu, pose tendrement ses mains sur son épaule, le réconforte et le presse avec amour contre lui-même. En face de cette œuvre grandiose, on ne songe guère à la rudesse, à l'âpreté un peu brutale de la touche, mais on reste subjugué par l'expression du sentiment. L'extrême simplicité de l'harmonie, faite de bruns, de rouges et de blancs jaunâtres, rend plus saisissant encore le caractère d'intimité de cette composition, probablement la dernière qu'ait peinte le vieux maître et dans laquelle il a mis tout son cœur.
Après le Retour de l'Enfant prodigne, nous n'avons plus à signaler que des portraits de Rembrandt par lui-même. Gomme au temps de ses débuts, il se plaît encore, sur le déclin de sa vie, à retracer son image et à se prendre pour sujet d'étude. Peut-être d'ailleurs n'avait-il plus sous la main d'autre modèle. Son visage a bien changé dans ces dernières années, les marques toujours plus visibles d'une vieillesse prématurée se sont accentuées dans ces portraits exécutés vers 1666- 1668 et que possèdent le Musée des Uffizi et celui de Vienne. Il s'y montre à nous de face, sous des costumes presque pareils, avec un large béret et des vêtements de travail, d'un brun rougeâtre, qu'il ne quitte guère. Ses traits sont fatigués, ses chairs flétries et boursouflées ; son front s'est plissé de rides plus nombreuses et plus profondes, et cependant sur ses lèvres, dans ces petits yeux toujours plus enfoncés, se lit encore je ne sais quel air de contentement et de sérénité. Nulle part ce sentiment n'est mieux exprimé que dans le célèbre portrait, apparemment le dernier de tous, qui après avoir appartenu à M. Double est devenu la propriété de M. de Carstanjen à Berlin. On connaît cette étonnante peinture, d'un faire si libre, d'un relief si prodigieux. C'est avec une crânerie magistrale que l'artiste a reproduit une fois de plus ce pauvre visage sur lequel tant de souffrances ont creusé leur sillon. Vous auriez peine à le reconnaître, tant il est déformé, enlaidi, grimaçant. Mais rien n'a pu abattre l'intrépide lutteur. Son regard fixé sur vous est toujours, perçant, plein de malice même, et un rire franc ouvre sa bouche édentée. D'où lui vient cette gaieté? Malgré sa misère, il a encore un coin pour peindre, et près de lui il nous montre son
chevalet et un buste antique, peut-être quelque épave de ses anciennes splendeurs. Il tient son appuie-main et vient d'interrompre un moment son travail; il est heureux puisqu'il peut se livrer à son art. Ses épreuves pourtant n'étaient point finies, et pour le peu de temps qu'il lui restait à vivre, il avait encore en perspective bien des peines. Le mariage de son fils Titus avait dû cependant lui apporter quelque contentement. Il épousait, en effet, sa cousine Magdalena van Loo, une fille du Dr Albertus van Loo et de Cornelia von Uylenborch, la nièce de Saskia; mais il allait s'établir avec elle sur le Singel, dans une
maison située près du Marché aux Pommes et connue sous le nom de la Balance d'Or, tandis que Rembrandt demeurait seul avec la fille de Hendrickje sur le Ro-
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