LA CHAUMIERE ENTOUREE DE PLANCHES. 1642 (B
pas encore marié depuis un an, qu'il mourait. Il était enterré dans la Westerkerk le 4 septembre 1668, laissant sa femme enceinte d'une fille, dont elle accouchait au mois de mars 1669. Celle-ci était baptisée le 22 de ce mois, et en présence de son grand-père et de son tuteur, François Bylert, elle recevait le nom de Titia, sans doute en souvenir, de sa grand'tante et de son père. La mort de Titus devait entraîner de nouvelles formalités. L'association qu'il avait contractée avec Hendrickje n'ayant pas été légalement dissoute, il avait bien fallu établir la situation des deux petites filles mineures, afin de constater leurs droits respectifs. Au moment de la déconfiture de Rembrandt, en 1 656, Hendrickje avait pu sauver du naufrage un peu de linge et d'argenterie con-
(1) Le Cabinet des Statues, publié en 1702.
5io REMBRANDT.
tenus dans une armoire, pour une valeur d'environ 600 florins, en prêtant serment que ces objets lui appartenaient en propre. Peut-être avait-elle aussi amassé une petite somme d'argent qui, à sa mort, était échue à Cornelia. Mais plus d'une fois par la suite, dans les jours de détresse, Rembrandt avait été obligé de prendre sur cette modeste réserve pour subvenir aux dépenses du ménage. Accablé par la misère, ébranlé par ces deuils répétés, le vieux maître ne devait guère tarder, d'ailleurs, à rejoindre son fils. Sans avoir laissé aucune trace dans les documents contemporains, sa mort ne se trouve constatée que sur les registres mortuaires de la Westerkerk et par cette courte mention : « Mardi, 8 octobre 1669; Rembrandt van Ryn, peintre, sur le Roozegraft, vis-à-vis le Doolhof. Laisse deux enfants. »
L'inhumation eut lieu dans l'intérieur de la Westerkerk, vers le bas de l'escalier situé au-dessous du dernier pilier, tout à fait à gauche et au bord de la gravure dont nous donnons une reproduction. Il y a quelques années, par suite de remaniements effectués dans le pavé de l'église, plusieurs tombes furent découvertes et l'une d'elles, à en juger par l'emplacement des sépultures pratiquées dans cette partie de l'église en 1669, était probablement celle de Rembrandt; mais dans le cercueil entr'ouvert on ne put apercevoir aucune trace de ses restes (1). Les frais de l'enterrement s'étaient élevés à i3 florins, ce qui, d'après les tarifs de l'époque, prouve que la cérémonie avait été convenable. La veuve de Titus avait sans doute concouru avec Cornelia à la dépense, car dans l'inventaire dressé quelque temps après il fut constaté que le pauvre grand artiste n'avait laissé absolument rien qui lui appartînt en propre, sauf « ses vêtements de laine et de toile et ses instruments de travail ».
La fatalité s'acharnait sur cette famille, et, quelques jours après la funèbre cérémonie, le 21 octobre 1(569, la veuve de Titus suivait ellemême son mari et son beau-père dans la tombe. Les comptes de la succession furent réglés par François van Bylert, agissant pour Titia, et du côté de Cornelia par Christian Dusart et par Abraham Francen, qui jusqu'au bout, on le voit, restait fidèle à sa vieille amitié pour la famille. Il fallut une fois de plus recourir aux témoignages de voisins ou de personnes habitant la maison, pour fixer d'une manière définitive l'avoir
(1) Communication duc à la bienveillance de M. N. de Roevcr, archiviste de la ville d'Amsterdam.
MORT DE REMBRANDT. 5n
des deux mineures, et, à la suite d'une enquête, les dispositions provoquées à cet égard furent recueillies les 16 et 18 mars et le 25 avril 1670.
Plus tard nous retrouvons le nom de Titia van Ryn, à l'occasion de son mariage — elle n'avait guère plus de 17 ans — contracté le 16 juin 1686, à l'église de Slooten, avec le fils de son tuteur, qui s'appelait comme son père François van Bylert. C'était un joaillier établi à Amsterdam sur le Kloveniers-Burgwal. Titia devait mourir avant son mari, le 22 novembre 1725, et c'est probablement de leur union qu'étaient nés plusieurs enfants, tous décédés assez jeunes, puisqu'ils sont inscrits sur les listes mortuaires de la Westerkerk, sous le nom de famille de Van Ryn, en 1688, 1695, 1698 et 1728 (1). Quant à Cornelia, mariée avec un certain Suythoff, elle l'avait suivi aux Indes, et, par une rencontre assez inattendue, c'est sur les registres de baptême de la communauté hollandaise de Batavia que figurent deux petits-fils du grand artiste issus de cette union ; le premier, le 5 décembre 1673, sous le nom même que son grand-père avait rendu si glorieux : Rembrandt, et le second, à la date du 14 juillet 1678, sous celui de Hendrick, sans doute en souvenir de sa grand'mère.
Le silence absolu gardé par les contemporains sur la mort de Rembrandt montre assez dans quel isolement il avait passé les dernières années de sa vie. Lui qui avait été naguère le peintre le plus en vue, et qui, avec le temps, allait devenir la plus haute illustration de sa patrie, il s'était éteint sans que personne parmi les lettrés ou parmi ses confrères signalât sa disparition. On peut se faire une idée du délaissement où il était tombé, en voyant, quarante ans après sa mort, un de ceux qui l'avaient remplacé dans la faveur publique, Gérard de Lairesse, alors à l'apogée de sa réputation, apprécier en ces termes le talent du maître que probablement il avait connu lui-même à Amsterdam, pendant sa jeunesse (2) : « Voulant peindre moelleux, Rembrandt n'arrive guère qu'à exprimer la pourriture. Son esprit, dans un sujet, n'envisageait jamais que les côtés bourgeois et vulgaires, et, avec son coloris jaune et roux, il a donné le funeste exemple de ces ombres si chaudes qu'elles semblent embrasées et de ces couleurs qui paraissent découler sur la toile ainsi que de la boue. » Lairesse convient pourtant que, sous le
(1) Scheltema, Rembrandt, p. 69.
(2) Groot Schilderboek 1714.
rapport de l'intensité des colorations, « Rembrandt ne le cède pas à Titien et que sa peinture, surtout parce qu'elle est pleine de naturel et de force, n'est pas absolument mauvaise ». Il croit donc de son devoir de prémunir la jeunesse contre les propos des rares adeptes que Rembrandt peut encore compter et qui s'en vont « assurant qu'il a surpassé les plus célèbres dans l'imitation de la nature par la vigueur du coloris et la beauté des lumières, par les charmes de l'harmonie et par la sublimité de ses idées ». Enfin, avec une sincérité assurément bien méritoire chez l'auteur de tant de froides et laborieuses allégories, il avoue qu' « il ne veut pas dissimuler qu'il a eu autrefois lui-môme un penchant pour cette peinture »; mais il a hâte d'ajouter qu' « il a abjuré son erreur et cette façon de peindre qui n'est fondée que sur des chimères ». On eût bien étonné, sans doute, un si correct représentant des doctrines académiques en lui prédisant que, par un juste retour de l'opinion, sa propre renommée, aussi bien que celle de son émule le chevalier van der Werff, iraient bientôt s'effaçant devant la renommée toujours croissante du grand artiste qu'il jugeait avec une si aveugle infatuation.
DESSIN A LA SEPIA.
(Collection de M. J.-P. Hcseltine.)
ETUDE A LA PLUME DAPRÈS LA Cène DE LÉONARD DE VINCI. (Cabinet de Berlin.)