‹ RembrandtChapitre 216 sur 285 · CARACTÈRE ET ORIGINALITÉ DE SON GÉNIE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE ET ORIGINALITÉ DE SON GÉNIE

a postérité s'est chargée de venger Rembrandt de l'oubli où vers la fin de sa vie ^=^ il était tombé. On aurait tort d'ailleurs

Vers l63l (13. 336).

d'accuser outre mesure ses contemporains de leur indifférence. L'art de Rembrandt était trop original, trop opposé aux idées reçues pour qu'ils pussent le goûter, et son caractère un peu ombrageux et très entier n'était guère fait pour les attirer. Il avait dans ses allures des singularités qui les- scandalisaient et il ne s'était jamais soucié de leur plaire. Excessif en toutes choses, son tempérament montre bien des incohérences et des contradictions. C'est un fantaisiste, incapable d'administrer ses affaires et même de diriger sa vie. En même temps il apporte dans la pratique de son art une suite, une ténacité dont, même chez les artistes les mieux réglés, on ne rencontre que peu d'exemples, et un esprit de méthode qui

lui fait créer de toutes pièces ses moyens d'étude. Simple dans ses

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habitudes et d'une frugalité extrême, il est prodigue et dépense sans compter quand il s'agit de satisfaire ses caprices. Bon et sociable, toujours prêt à rendre service, il vit cependant à l'écart, solitaire et un peu farouche. Il a toutes les curiosités, et bien qu'il soit entièrement libre de ses mouvements, il n'a jamais quitté son pays. Doué de l'imagination la plus riche, il ne peut jamais se passer de la nature, et lui, si friand de nouveautés, c'est dans les réalités les plus humbles et les données les plus rebattues qu'il trouve des sujets pleins d'une poésie imprévue. Avec un sens parfois exquis de la beauté, il ne nous épargne aucune laideur; dans une même œuvre il mêle les aspirations les plus hautes et les vulgarités les plus triviales; ou bien, à côté de raffinements d'une délicatesse un peu subtile, il étale un manque de goût absolu.

Ainsi qu'on pouvait s'y attendre avec un tempérament aussi complexe, son existence présente, comme sa peinture elle-même, un mélange singulier d'ombres et de lumières. Il a connu toutes les vicissitudes de la fortune, toutes les joies et toutes les épreuves. Au sortir du recueillement d'une jeunesse remplie par le travail et l'amour de la famille, il quitte Leyde et se trouve tout à coup seul et en pleine gloire à Amsterdam. Après s'être, par son talent, conquis la première place parmi l'élite des peintres de son pays, au lieu de jouir tranquillement de sa réputation, il n'hésite pas à la compromettre par cette audacieuse tentative de la Ronde de nuit, qui semble un défi à l'opinion et dont les amours-propres qu'il avait froissés ne manquèrent pas d'exploiter contre lui l'insuccès. A défaut de l'admiration des foules, il aurait pu, avec quelque savoir-faire, s'assurer le patronage de la haute société. Mais les grandeurs ne l'attiraient pas et l'habileté n'était point son fait. Il se peint tout entier dans ce propos cité par ses biographes : « Lorsque je désire reposer mon esprit, ce ne sont pas les honneurs que je cherche, mais la liberté ». Il s'efforçait, en effet, de défendre sa vie et il était jaloux de bien employer son temps. Ame tendre et passionnée, il aima surtout son foyer ; mais que de contradictions encore et de bizarres alternatives dans cet intérieur dont il ne put jamais se résoudre à s'écarter! Il épouse une fille noble et riche qu'il adore, et jaloux de l'opinion des siens, il ne peut supporter la plus légère critique sur elle, ni sur la tenue de son ménage. Après la mort de Saskia, il semble incon-

INCOHERENCES DE LA VIE DE REMBRANDT. 5i5

solable, et quelques années à peine sont écoulées, qu'il s'expose à un blâme public en vivant ouvertement avec sa servante. Par bonheur, cette femme est excellente, pleine de dévouement ; elle sera sa providence aux mauvais jours, elle le soutiendra dans les peines qui bientôt vont fondre sur lui coup sur coup. La bonté de Hendrickje sera la même pour le fils de Saskia et pour la fille qu'elle a eue de son maître, et, côte à côte, tous deux grandiront également aimés, l'objet des mêmes soins.

De nouveau tranquille et heureux, le peintre s'est remis à son travail, avec une ardeur juvénile, dans cette maison remplie de chers souvenirs, qu'il a achetée sans avoir de quoi la payer, et où il a entassé, en s'endettant de plus en plus, tout ce qui pouvait récréer ses yeux ou profiter à son instruction : des curiosités de toute sorte, des tableaux, des gravures, des dessins de maîtres de tous les temps et de toutes les écoles. Mais il lui faut bientôt quitter toutes ces merveilles pour vivre dans un gîte de hasard, à l'auberge, traqué par ses créanciers et déclaré en faillite. Lui qui a horreur des affaires, le voilà livré sans merci aux gens de justice, aux procédures compliquées, à toutes les difficultés qu'amène le désordre dans lequel il a vécu, commettant, comme un grand enfant qu'il est, toutes les imprudences, risquant même, sans en avoir conscience, toutes les indélicatesses. C'est Hendrickje, sa servante, et Titus, son fils mineur, qui vont maintenant le prendre en tutelle et le faire vivre, lui qui a eu entre les mains une fortune et gagné avec son pinceau des sommes considérables. Et cependant, malgré sa déchéance, malgré la situation équivoque où il s'est placé, il conserve les amitiés les plus honorables dans ce pays si respectueux de la foi des engagements et si sévère dans son puritanisme. Enfin, après qu'il a été dépouillé de tout ce qui jusque-là lui avait semblé nécessaire à l'exercice de son art, c'est dans l'austère nudité de la misérable chambre dont il fait son atelier qu'il va produire quelques-uns de ses chefsd'œuvre les plus fameux.

Toutes ces anomalies qui nous frappent dans la vie de Rembrandt, le manque absolu d'ordre et d'esprit de conduite qu'on remarque dans ses actions, ne font que rendre encore plus saisissante l'unité parfaite de sa carrière artistique. La volonté, qui paraît si absente dans la direction de son existence, était cependant sa qualité maîtresse; mais

il l'a mise tout entière dans son art. Son amour du travail égalait sa sincérité. Il prétendait rester tout à fait libre dans ses allures, et, pas plus que l'homme, le peintre n'aurait consenti à faire aucun sacrifice à l'opinion. Mais en dépit des écarts et des retours non moins imprévus qu'on peut observer dans le développement de son talent, une chose reste fixe, en dehors et au-dessus de toutes les fluctuations de sa vie: cet amour constant de la nature qui après avoir assuré son originalité

devait jusqu'au bout la maintenir . Lorsqu'on rapproche de ses premières productions si minutieusement finies ses dernières œuvres d'une exécution si audacieuse et si violente, on dirait qu'il y a entre elles un abîme ; c'est à douter qu'elles soient de la même main, tant les différences s'y accusent nombreuses et profondes. Pourtant, à y regarder de plus près, le rapprochement est instructif, et, loin de dérouter la raison, il justifie ses prévisions.

Entre les timidités de cette jeunesse ardente mais posée, et ces élans d'une fougue qui semble croître avec la vieillesse, il y a toute une vie de travail. Si l'on en repasse les phases diverses, les transformations du génie de Rembrandt apparaissent dans leur ensemble, naturelles et régulières. Autant l'existence de l'homme est livrée au hasard, autant, en revanche, celle de l'artiste est réglée, son hygiène bien entendue, son travail régi par une intelligence toujours en éveil, animé par d'incessantes aspirations vers le mieux. Quand il a appris les éléments de son métier, il sent qu'il n'a plus que faire chez un maître et il va expéri-

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JEUNE FILLE ENDORiMIE A SA FENÊTRE.

Dessin à la plume rehausse de sépia. (Collection de M. J.-P. Heseltine.)

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