‹ RembrandtChapitre 218 sur 285 · JOB ET SES AMIS · texte numérisé non relu

JOB ET SES AMIS

Etude à la plume et au bistre. (Cabinet de Stockholm.)

italianisants qui, au moment de ses débuts, tenaient encore une si grande place dans l'école hollandaise. Les occasions de s'instruire que d'autres vont chercher au loin, il les a sous la main. A quoi sert la diversité des spectacles que lui offrirait une terre étrangère ? Une observation sincère et prolongée ne vaut-elle pas mieux que ces aperçus rapides, forcément incomplets et superficiels? L'homme n'est-il pas à lui-même le sujet d'étude le plus proche et le plus intéressant? Chacun de nous est un monde qu'il faut s'efforcer de comprendre et de pénétrer. Le soin que d'autres mettent à se répandre, à se distraire, à s'éviter, il

5i8 REMBRANDT.

le mettra à s'observer lui-même et à se connaître. Quel modèle d'ailleurs aurait-il chance de rencontrer qui soit plus commode à consulter que sa propre personne et son propre visage ? Avec quel autre pourraitil, comme il le fait, multiplier ses tentatives, les varier à son gré, en apprenant du même coup la technique de son art, en faisant l'éducation de son œil et de sa main. Désormais, à travers les vicissitudes des fortunes les plus diverses, il ne cessera plus de se prendre pour sujet d'étude, de multiplier ses images, de se montrer à nous dans toutes les poses, tous les costumes, sous toutes les lumières et à tous les âges. Chacune de ces études lui apporte un profit certain, puisqu'elle lui apprend à démêler entre de mobiles apparences les traits qui persistent, ceux qui dans une physionomie marquent le mieux le caractère d'une personne, la profondeur d'une émotion, l'éclair furtif d'un sentiment.

Mûri par ces travaux, entré peu à peu en possession d'une facture vraiment personnelle, le jeune artiste trouvera maintenant à son foyer, parmi ses parents et ses amis, des modèles qui se prêteront avec une complaisance bien naturelle à ses caprices et il s'attachera à profiter avec ardeur de toutes ces ressources. Quand il quitte Leyde, sa réputation précoce attire dans son atelier des personnages appartenant à la meilleure société d'Amsterdam. Jeunes ou vieux, magistrats ou mondains, patriciens ou parvenus, matrones sévères ou jeunes femmes élégantes, tous viennent poser devant lui, et de chacun de ses clients il apprend quelque chose de la vie, de la richesse qu'elle présente dans l'infinie variété de ses types. S'il s'applique d'abord à contenter indistinctement tous ceux qui s'adressent à lui, il manifeste bientôt ses préférences pour ceux avec lesquels il a quelque chance de s'instruire. De bonne heure il s'est plu dans le commerce des médecins; il s'entretient avec eux de leurs occupations, de leurs travaux sur le corps humain que, comme eux, il étudie avec passion. Il fraie aussi avec les ministres des divers cultes et il leur parle de leurs croyances ; mais il n'est pas exclusif à cet égard. Dégagé de toute préoccupation strictement dogmatique, à travers leurs dissidences confessionnelles il constate chez les mennonites, aussi bien que chez les orthodoxes et même chez les rabbins, des vies également droites et une pareille élévation de sentiments. De chacun des membres de ces religions il essaie de tirer des lumières sur

Portrait de femme assise.

Croquis à la plume et à la sépia

ÏCOU.1CTIOM DE »- i. P. „E8Er.TmE).

SON AMOUR POUR SON ART. 5ig

le sens vrai des Écritures, sur les interprétations diverses de ces livres sacrés dans lesquels il puise à peu près exclusivement ses inspirations. En revanche, les purs lettrés ne lui vont guère et l'on chercherait en vain, parmi les portraits qu'il a peints, ceux des écrivains les plus en vue de ce temps: Hooft, Vondel, Cats, Van Baerle et les autres. A toute leur culture se mêlent trop de conventions, et leurs écrits, où abondent les traits ingénieux et les subtilités académiques, sont trop compliqués pour son esprit ingénu. Il leur préfère des gens d'une nature moins raffinée, chez lesquels le sens de la vie est resté plus sain, plus net et plus franc ; les vieillards surtout, car les impressions se lisent mieux sur leur visage, et leurs traits conservent le pli de leurs habitudes morales. Mais plus encore que les sociétés choisies qui cependant, on le sait, ne lui ont point fait défaut, les personnes d'une condition inférieure l'attirent. Pour le disculper de les avoir fréquentées, quelques-uns de ses panégyristes ont voulu, par une interprétation un peu forcée de textes très formels, atténuer les témoignages que les contemporains nous ont laissés à cet égard. C'est parmi ces petits, parmi les ouvriers, les matelots, les paysans et les pauvres que Rembrandt avait le plus de chances d'observer et de surprendre sur le vif ces attitudes, ces gestes spontanés et ces expressions naïves de sentiments dont une éducation plus raffinée amoindrit ou prévient les manifestations.

Quant aux artistes, il ne hante guère que les paysagistes, et non seulement il cherche à s'entourer de leurs œuvres, mais il compte parmi eux ses meilleurs amis : Roghman, Van de Cappelle, Berchem ou Asselyn. Ceux-là aussi ont quelque chose à lui apprendre, et un pareil amour de la nature les met aussitôt en communication avec lui. Pour les autres peintres, à part ceux de ses anciens élèves qui lui sont restés fidèles, comme G. Van den Eeckhout, et plus tard Aert de Gelder, nous n'en voyons point parmi ses intimes. Il les dépasse trop, ses visées sont trop différentes des leurs pour qu'il goûte beaucoup leur compagnie. Quand il veut rencontrer ses pairs, c'est dans ses cartons qu'il va les chercher, en feuilletant les chefs-d'œuvre des maîtres de toutes les écoles et de tous les pays. Sans doute, ses préférences et ses procédés d'étude ne dérivent pas d'un corps de doctrines bien raisonnées; mais un instinct sûr le conduit. L'art est pour lui une chose vivante, à

laquelle il s'est donné tout entier. C'est là qu'est son cœur, et l'amour profond qu'il porte à cet art l'éclairé sur les voies qu'il doit suivre. D'ailleurs il ne sait pas ce que c'est que de rester oisif, et sans cesser jamais de travailler, il n'a pas d'autre passe-temps que de varier ses procédés de travail.

Il n'est guère d'artiste qui ait autant produit que Rembrandt et nous n'en connaissons pas qui ait autant dessiné que lui. Dans la vie pourtant si active et si bien remplie de Rubens, on rencontre des détentes, des diversions, et même des intervalles de repos absolu. Ses voyages, les

honneurs dont il est comblé, les visites princières qu'il reçoit, les missions diplomatiques qui lui sont confiées, ce sont là autant de trêves à son travail. Rien de pareil chez Rembrandt.

Il vit retiré et casanier, sans se laisser jamais détourner de son constant labeur. A Leyde dès son extrême jeunesse, à Amsterdam au plus fort de ses succès ou de sa passion pour Saskia, il travaille sans relâche. Plus tard, accablé de tristesse, chassé de son atelier, il transporte avec lui son chevalet et se remet vaillamment à la besogne. A aucun moment il ne recherche les distractions ; son seul souci est de se défendre contre les importuns pour se réserver tout son temps. Son plus grand plaisir, après sa journée passée à peindre, c'est le soir de dessiner ou de graver. Tout lui est sujet d'étude et le nombre de ses dessins comme leur diversité nous donnent à la fois la plus haute idée de la richesse de son imagination et du bon emploi de sa vie.

Les dessins de Rembrandt sont curieux à étudier, parce qu'ils nous apportent sur son talent, sur sa façon de travailler et même sur son

Page 1