SA PLACE DANS L'ECOLE HOLLANDAISE
encore entendus; et alors, à côté des inspirations les plus suaves, éclatent tout à coup des accents confus, désordonnés, sauvages, qui viennent interrompre les mélodies les plus sublimes. Qui les comprendra ? Ils ne s'en inquiètent guère, et ne trouvant pas un public à leur taille, ils ne produisent plus que pour eux-mêmes, cherchant leur seule satisfaction, sans jamais parvenir à la rencontrer. Sur leur déclin, les voici plus entiers encore, grisés de leurs pensées, pas toujours clairs, dédaigneux même de la correction, car ces formes qu'ils avaient assouplies à
LE CHRIST AU JARDIN DES OLIVIERS. Dessin à la plume. (Kunst-Halle de Hambourg.
leur usage ne se prêtent plus à leur effort et ils les brisent. Est-ce folie, est-ce sublimité? Ils deviennent de plus en plus étrangers à leur temps, mais, illuminés par cette flamme du génie qui, avant de s'éteindre, se ravive une dernière fois pour jeter son suprême éclat, ils vont toujours plus avant, laissant à ceux qui viendront après eux le soin de démêler dans leurs ouvrages des beautés qui dépassent peut-être les règles acceptées jusque-là, mais qui feront loi dans l'avenir.
Sans prétendre renouveler ici de vaines comparaisons, il est difficile, quand on parle de Rembrandt, de ne pas rapprocher sa vie de celle de Rubens, son voisin et presque son contemporain. A côté de quelques ressemblances — un même amour du foyer et surtout une
pareille et aussi féconde activité, — quelles différences entre ces deux
destinées comme entre ces deux génies! En regard de cette obscurité encore croissante, de cette concentration toujours plus grande, de ces habitudes solitaires, de cette ignorance absolue des affaires, de cette prodigalité incurable, de cette inquiétude constante du mieux, en regard de la fin misérable et abandonnée du maître d'Amsterdam, qu'on songe a l'existence toujours en vue du maître d'Anvers, a sa renommée européenne, à cette nature équilibrée, sereine, heureuse et communiquant aux autres le bonheur, à cette diversité d'aptitudes qui fait de lui, à l'occasion, un diplomate et, en tout temps, un homme
d'affaires, à ce patronage exercé sur tous les artistes de son pays, à cette exploitation régulière d'un talent sûr de lui, à cette fortune princière acquise par le travail, accrue par l'ordre le plus vigilant; enfin à cette mort en pleine gloire et a la pompe de ces funérailles menées par toute une population, et tant de contrastes accumulés entre ces deux carrières, feront mieux apprécier l'extrême diversité de ces deux natures.
Rembrandt, lui, s'est contenté d'être artiste et il a mis toute sa vie dans son art. Tour à tour arrêté et flottant, clair et mystérieux, savant et ingénu, délicat et grandiose, manquant de goût et sublime, aussi ardent qu'opiniâtre, très spontané et très réfléchi, son génie a bien des faces. Il ne se révèlepas tout d'un coup, et à vouloir l'envelopper dans un de ces jugements sommaires auxquels se plaît l'opinion, on courrait grand risque de l'amoindrir. On a cru lui faire honneur en lui attribuant l'invention du clair-obscur, sans penser que d'autres s'en étaient servis avant lui : en Italie, Léonard et Corrège, pour ne citer que les plus illustres; Lastman, son maître, et plusieurs autres artistes de son temps parmi ses compatriotes. Mais les uns et les autres n'en avaient guère vu et pratiqué que les côtés pittoresques et en quelque sorte extérieurs. Il était réservé à Rembrandt de lui donner sa complète signification. Nous avons essayé de dire par quelle entière rénovation de tous les élé-