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BRITISH MUSEUM

LES TABLEAUX DE REMBRANDT. 53i

qu'à un certain état, à partir duquel les remaniements ont été plutôt nuisibles que favorables; d'autres, au contraire, qui au début paraissaient insignifiantes, se sont graduellement améliorées. Mais de toute façon, en présence de cet amas de richesses que comprend l'œuvre gravé de Rembrandt, on reste confondu et l'on se sent peu à peu gagné par cette admiration passionnée que lui ont déjà vouée tant de générations d'artistes ou d'amateurs. C'est que sa manière, ainsi que le remarque M. le comte Delaborde (i), «est pour ainsi dire immatérielle. Tantôt il touche, il heurte le cuivre comme au hasard; tantôt il l'effleure et le caresse avec une délicatesse exquise, avec une dextérité magique.... Il se sert des outils et des procédés de la gravure en les soumettant aux besoins de sa pensée, en les contraignant de l'exprimer. Sans s'inquiéter du fini, du subtil, il se compose un style invariablement éloquent des éléments les plus divers, du familier et du pompeux, du vulgaire et de l'héroïque, et du mélange de toutes ces parties hétérogènes résulte l'harmonie admirable de l'ensemble. »

La photographie, en mettant à la portée de tous ses pièces les plus célèbres, les a fait pénétrer dans le public. Ce qui n'était que la délectation de quelques raffinés est peu à peu devenu la jouissance du grand nombre, et de plus en plus, grâce au bas prix et au mérite de ces reproductions, on pourra apprécier l'étendue et la fécondité du génie du maître, avec des paysages comme le Pont de Six, la Vue cTOmval, ou les Trois Arbres ; avec de simples études comme le Cochon ou la Coquille; avec des scènes familières comme les Mendiants devant la porte d'une maison) avec des portraits tels que ceux de Clément de Jonghe, de Lutma, de Jan Uytenbogaerd, du vieil Haaring et des compositions expressives comme le Tobie, la Mort de la Vierge, le Christ enseignant et la Pièce aux 100 florins. Mais c'est dans les grandes collections, à Amsterdam, au Louvre ou au British Muséum qu'il faut admirer les eaux-fortes de Rembrandt, dans ces épreuves choisies dont plusieurs portent des traces de son écriture, de ses retouches et des remaniements que lui suggère l'idée d'un effet plus franc ou d'une émotion plus pathétique. Chacune de ces feuilles a son histoire, ses titres en règle, sa vie et sa beauté propres. En les contemplant, on pénètre

(i) La Gravure, A. Quantin, i vol., p. 145.

peu à peu dans l'intimité de ce maître inimitable qui d'un instrument si ingrat a tiré des accents d'une simplicité si touchante ou d'une expression si sublime.

Mais quel que soit l'intérêt que nous offrent les dessins de Rembrandt, et si inimitables que soient ses eaux-fortes, c'est encore dans ses

peintures qu'éclate le mieux son originalité.

Tel Beethoven, avec lequel d'ailleurs il présente tant de points communs, a bien pu manifester son génie dans de simples sonates et ne saurait cependant être apprécié à sa taille que dans les Symphonies où il dispose de toutes les sonorités et des voix multiples de l'orchestre; ainsi Rembrandt ne donne pleinement sa mesure que dans ses tableaux. Le talent du peintre a, du reste, suivi la même progression vers la simplicité que celui du dessinateur et du graveur, et son développement en ce sens n'a pas été moins logique, ni moins régulier. De la précision extrême et du fini minutieux de ses débuts, il va de plus en plus vers une largeur croissante. Là aussi, il procède du particulier au général, et quand il en vient à résumer, il est en droit de le faire. Il a appris à connaître les choses par le détail; il sait donc ce qui est essentiel et ce qui peut être omis. Dans ses premiers ouvrages, sauf dans ses études, autant sa touche est fondue, fine et délicate, autant plus tard elle a gagné en largeur, en liberté, en décision, pour finir par

tète d'étude. (Le frère de Rembrandt ?) i65o (Musée de La Haye).

les emportements un peu farouches de sa vieillesse. Ses propos à cet égard sont significatifs. « Exposez ces peintures sous un jour très fort », dit-il, dans sa jeunesse, en parlant de la suite des tableaux de la Passion; car, loin de craindre qu'on le prenne en faute, il est assuré que son habileté paraîtra mieux encore en pleine lumière, puisqu'elle peut rivaliser avec celle des finisseurs le plus en renom et qu'elle dépasse même

CROQUIS A LA PLUME D'APRÈS UN MENDIANT. (British Muséum.)

celle de Gérard Dou, son élève. Avec l'âge, au contraire, il tiendra en respect les amateurs, et à ceux qui s'approchent de trop près de son chevalet, il recommande plaisamment de s'éloigner un peu, « l'odeur de la peinture n'étant point saine à respirer ». En même temps qu'une exécution plus ample lui fait augmenter les dimensions de ses personnages, il en diminue aussi le nombre, car il sent que l'unité de l'œuvre se perd à y multiplier, comme il le faisait, les intentions; il vise à les rendre plus claires et plus profondes. Il cherche dans les gestes et

les mouvements ceux qui s'accordent le mieux avec le caractère de la scène, ceux qui établissent entre les diverses figures des relations plus intimes et mieux définies. De même, dans ses portraits, il a été amené graduellement à réduire l'importance du costume, a en tempérer, a en rapprocher les nuances, et par ces sacrifices intelligents il reporte toute l'attention sur les visages. Dans ces visages eux-mêmes, il reconnaît que tous les traits n'ont pas une égale valeur; il insiste sur ceux qui accentuent l'expression individuelle d'une physionomie, sur la bouche et plus encore sur les yeux, dans lesquels, avec une singulière puissance, il sait faire rayonner la vie. Pour la couleur, après avoir successivement essayé de l'uniformité un peu monotone des tons roussàtres, puis de toutes les richesses de la polychromie, il comprend que l'harmonie, telle qu'il l'entend du moins, réside dans l'exaltation de quelques tons dominants, des jaunes dorés, des fauves, des rouges surtout que des nuances rompues, des gris de fer ou des bruns neutres habilement disposés font ressortir et vibrer. Quant au clair-obscur, enfin, dont il avait dans ses premiers ouvrages exagéré les oppositions, il en vient à atténuer ses trop rudes contrastes, et avec des valeurs moins écartées il obtient des effets tout aussi puissants, mais plus souples et plus variés.

L'originalité de ses interprétations est toujours contenue d'ailleurs par l'étude de la nature ; c'est elle qui l'a fait ce qu'il est, c'est à elle qu'il revient sans cesse, et l'un de ses principes est que « la nature seule doit être suivie ». Aussi les traditions l'embarrassent peu. Ce n'est pas cependant de parti pris qu'il s'en est dégagé; il a cherché, au contraire, a savoir ce qui avait été fait avant lui et à profiter des enseignements de ses prédécesseurs de tous les temps et de toutes les écoles. Mais quand il veut traiter un sujet, sans trop s'inquiéter de la façon dont les autres l'ont compris, il s'efforce de bien le comprendre lui-même, de le pénétrer, de le vivre en quelque sorte et il en rend alors a sa manière, avec une entière liberté, les cotés saillants, ceux qui l'ont ému.

C'est donc par une culture raisonnée et sans relâche que le maître a fécondé les dons de sa riche nature. Il n'a pas voulu des faciles succès de la redite; il leur a préféré les hésitations et les opiniâtres efforts de la recherche. Incessamment il a tâché d'apprendre, de se renouveler, de

donner à chacune de ses œuvres toute la perfection dont il était capable. Lorsque, sur le tard de la vie, il a cédé aux entraînements de son génie, il avait mérité par une étude continue la pleine possession des ressources de son art, et si alors il s'est affranchi de la règle, il avait commencé par s'y soumettre. C'est une leçon qu'il convient de retenir, et même avec Rembrandt, on le voit, la logique ne perd pas tous ses droits.

Mais la logique seule ne suffit pas à expliquer le génie, celui de Rembrandt surtout, peut-être le plus personnel qui fût jamais. On s'égarerait à le suivre et il serait peu prudent de le prendre pour modèle. Aussi n'oserions-nous pas affirmer qu'il dût être un guide bien sûr pour ses élèves et que l'influence qu'il a exercée sur eux ait été bien favorable à leur éducation. Son tempérament était trop puissant pour ne pas les dominer, et malgré les précautions matérielles qu'il prenait afin de les isoler et de maintenir leur indépendance, presque tous ont subi son ascendant au point d'en perdre leur individualité. Protégés contre l'action qu'ils pouvaient avoir les uns sur les autres, ils étaient sans défense contre leur maître. Les meilleurs, dans leurs meilleures œuvres, arrivent à lui ressembler, et leur honneur suprême est d'être parfois confondus avec lui. Mais, le plus souvent, ils n'imitent de lui que l'extérieur, ses habitudes de composition, ses bizarreries. Avec ses sujets, ils lui empruntent ses costumes et ses procédés d'effet; ils le copient, le contrefont; mais sa fière originalité ne fait que rendre plus manifeste la docilité de leur soumission.

Rembrandt, en effet, appartenait à cette race d'artistes qui ne peuvent avoir de descendance, la race des Michel-Ange, des Shakspeare et des Beethoven. Comme ces Prométhées de l'art, il a voulu ravir le feu céleste, mettre les palpitations de la vie dans des formes inertes, exprimer sous des traits visibles ce qui de sa nature est immatériel et insaisissable. L'infini attire ces audacieux, et l'idéal qu'ils poursuivent fuit à chaque instant devant eux. Cependant ils s'acharnent à cette sublime poursuite, et comme le sentiment qui les pousse existe en germe au fond de toute âme humaine, ils évoquent en nous quelque chose des pensées qui les agitent. Est-il besoin de le dire, leurs œuvres sont inégales, excessives, peu conformes aux traditions; mais les accents grandioses par lesquels ils traduisent leurs ardeurs ou leurs défaillances,

ces sentiments leur appartiennent bien. Ce ne sont pas des formules vides ou banales; ils y ont mis le plus pur de leur être. S'ils ont compris tous les sentiments, rarement ils ont goûte' les joies de notre terre; ils vivent à l'écart plus jaloux de leur indépendance que des honneurs ou des applaudissements. Le travail solitaire, le noble tourment des aspirations sans limites, les perplexités et les déceptions que réserve l'exécution d'une œuvre qu'ils voudraient parfaite, voilà leurs grands soucis. Mais jusque dans leurs découragements ils sont pathétiques, et leur désespoir même reste viril. Ils déplorent l'impuissance de leur art

à exprimer les pensées qui les hantent, et par une inconséquence qui nous vaut des chefsd'œuvre, leur art est tout pour eux. Ils y découvrent des beautés que leurs devanciers n'avaient point soupçonnées, et en même temps qu'ils s'approprient les moyens d'expression dont ceux-ci disposaient, ils en inventent de nouveaux. Même après qu'ils sont devenus par leur talent supérieurs à leurs contemporains, ils semblent faire peu de cas de ce talent acquis et mépriser toute cette science apprise. Ils ne sauraient s'arrêter et cette supériorité péniblement conquise ne peut plus les satisfaire. Ils en sont bientôt lassés, car ils vont vite au bout de tout et ils veulent toujours voir au delà. Les voies qui les ont conduits à la perfection ne leur suffisent plus; ils ne sauraient se répéter. Il faut qu'ils se renouvellent encore, et les tentatives les plus aventureuses les séduisent par leur témérité même. Ils se sont créé, ils ont sous la main un instrument d'une puissance inouïe dont ils connaissent toutes les ressources, mais, toujours avides de mieux, ils en veulent tirer des sons qu'on n'ait point

DESSIN A LA PLUHE.

(Collection du duc de Devonshire.)

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