‹ RembrandtChapitre 226 sur 285 · LA BENEDICTION DE JACOB · texte numérisé non relu

LA BENEDICTION DE JACOB

1Ô56 (Musée de Cassel).

l'àme, la tendresse d'un père retrouvant un fils qu'il croyait perdu, celle d'un Dieu qui se dévoile à ses disciples, les regards vagues et les gestes hésitants de la vie qui rentre dans un corps qu'elle avait abandonné, les confidences que peuvent nous apporter du royaume des ombres Lazare échappé à son tombeau ou le Christ encore brisé par les souffrances de la Passion, toutes ces choses énigmatiques, indicibles, il nous les révèle discrètement, avec le degré d'évidence qu'elles peuvent avoir, avec l'obscurité qu'elles doivent conserver. Toutes les énergies, toutes les délicatesses des sentiments les plus divers trouvent

leur expression dans l'œuvre de ce maître étrange et puissant qui, jusque dans les plus subtiles combinaisons d'un art très raffine, reste si profondément humain et communique à la peinture elle-même quelque chose du mouvement et des tressaillements de la pensée.

C'est ainsi que dans ce domaine de l'art, agrandi par lui, Rembrandt a su embrasser toutes les réalités et toutes les visions. L'inconnu, le mystère que nous coudoyons à chaque instant dans la vie, il nous l'offre dans ses œuvres, et ce mélange de réel et d'indéterminé qui s'y montre explique l'action qu'il exerce sur les natures les plus diverses.

Très souple et très puissant, il sait à la fois beaucoup préciser et laisser beaucoup à notre imagination, représenter et sous-entendre. Assez formel pour nous suggérer ce qu'il veut, il reste assez flottant pour nous abandonner ensuite à nous-mêmes, évoquant chez nous cette collaboration active qui achève les créations les plus hautes de l'art comme de la littérature. Nous n'aimons pas à être trop pressés dans nos admirations, et même en face des chefs-d'œuvre, il est une part de notre liberté que toujours nous entendons nous réserver. Quand il s'est communiqué à nous, qu'il nous a pris et qu'il nous tient, Rembrandt nous abandonne à nous-mêmes. A vouloir aller plus loin, il risquerait de rompre le charme et d'éveiller notre critique. Avec son subtil instinct, il sent qu'il ne faut pas dépasser cette mesure délicate, sous peine de nous inviter à nous reprendre et c'est au fond de nous-mêmes que se prononcent les paroles suprêmes qu'il a hésité à dire. Il y a là, on le voit, des moyens d'expression qui tiennent aux puissances les plus profondes et les plus irrésistibles de l'art; que le génie seul, et à certains jours seulement, peut employer parce qu'il les tire de son âme elle-même. Nous sommes sans défense contre L'artiste qui étant ainsi ému et qui ayant dépassé les bornes où s'arrête le talent, confesse qu'il ne saurait aller plus loin et laisse à chacun de nous le soin de compléter sa pensée. Rembrandt, on le conçoit, pouvait bien n'être pas compris des siens. Avec le temps, il s'est fait des fidèles, dans tous les pays, dans tous les

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camps et il méritait, à bien des titres, de devenir l'objet des préférences de notre époque, car il est le plus moderne de tous les maîtres. A travers les fluctuations du goût qui n'ont pas épargné d'autres noms, le sien a toujours été en grandissant. Pour avoir attendu son jour, sa gloire brille aujourd'hui dans tout son éclat, et l'accord unanime avec lequel il est acclamé n'est qu'un hommage légitime rendu à l'un des génies les plus originaux que l'art ait jamais produits. Coup sur coup, en effet, Rembrandt a été dans ces derniers temps l'objet de publications nombreuses et importantes; le prix de ses œuvres va toujours croissant et presque seul des anciens maîtres, il a trouvé grâce devant une jeunesse assez impatiente de toute règle et très exclusive dans ses admirations. Cette situation privilégiée il la doit à sa sincérité, à une indépendance si absolue qu'elle déroute les théoriciens de l'art et ne permet guère de le faire entrer dans les compartiments où ils voudraient l'enfermer. Comme l'a dit très justement , dans un livre charmant, un critique qui a bien compris Rembrandt, il n'appartient à aucune école. « Il a le sens profond du réel et de la vie et par l'emploi qu'il fait de la lumière, il donne aux plus vulgaires réalités quelque chose de prestigieux et de surnaturel, de sorte que les œuvres de cet enchanteur sont en même temps des morceaux de nature et des contes fantastiques, des féeries et des visions d'une grande âme (1). » Le moment était donc venu, croyons-nous, de présenter au public une étude d'ensemble de la vie et de la carrière artistique de Rembrandt, en accompagnant pour la première fois cette étude, ainsi que nous l'avons fait, de nombreuses reproductions de tableaux, de dessins et de gravures choisis dans tout son œuvre. Si nous ne nous abusons, il n'est pas d'artiste qui, avec un pareil abandon, ait mis dans ses ouvrages la confidence de ses pensées, de ses joies, de ses amours et de ses peines;

(1) L'Art et la Nature, par Victor Cherbuliez, 1 vol. in-12, Paris, 1892, p. 294.

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